DEBOUZY Marianne [née LALANDE Marianne]

Par Vanessa Codaccioni

Née le 5 décembre 1929 à Paris, morte le 20 juin 2021 à Paris ; américaniste ; historienne ; agrégée d’anglais (1954) ; assistante à l’Université de Lille (1956-1969) ; professeur d’histoire sociale américaine à l’Université de Paris VIII Vincennes (1969-1998).

Marianne Debouzy fut élevée à Paris dans un milieu de la gauche républicaine qui gardait, comme en témoignaient les livres de la bibliothèque de son grand-père maternel et de ses parents, un profond souvenir de l’affaire Dreyfus.

Après avoir obtenu sa licence d’anglais à la Sorbonne en 1949, l’attribution d’une bourse Fulbright lui permit entre 1950 et 1952 de partir faire des études aux États-Unis (une année au collège de Bryn Mawr et une à Yale). Reçue à l’agrégation d’anglais en 1954, elle fut professeur de lycée jusqu’en 1956, date à laquelle elle obtint un poste d’assistante à la Faculté des Lettres de Lille. Elle se spécialisa alors dans les études américaines, relativement marginales en France à cette période.

Opposée à la guerre d’Algérie et indignée par les exactions de l’armée, elle fut, en 1957, bouleversée par la disparition de Maurice Audin, assistant à la faculté des sciences d’Alger, qui, contrairement à la version officielle de l’évasion, était mort sous la torture, comme le démontra l’enquête de l’historien Pierre Vidal-Naquet. En novembre 1957, Marianne Debouzy contribua à la fondation du comité Audin, créé à l’initiative de Pierre Vidal-Naquet, et dont les réunions se tinrent chez les Lalande, les parents de Marianne Debouzy. Louis Lalande devint trésorier et membre du comité de rédaction de la revue « Vérité-Liberté ». Hélène Lalande informait Josette Audin, femme du disparu, et les membres du comité, des actions entreprises. L’engagement dans ce combat leur valut des représailles de l’OAS qui déposa en octobre 1961 une charge de plastic devant la porte de leur appartement. L’explosion fit des dégâts matériels mais pas de victimes. Au sein du comité Audin et aux côtés de Luc Montagnier, Michel Crouzet, Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet et Jacques Panijel, elle se retrouva au cœur de la mobilisation contre la guerre et contre la torture en Algérie. Elle participa notamment à la réalisation d’une brochure, « Nous accusons », publication qui recensait de nombreux cas de violations des droits de l’homme relevés par les avocats parisiens en Algérie. Comme d’autres intellectuels, ces « Chers professeurs » selon la formule ironique de Maurice Bourgès-Maunoury, et malgré les intimidations et les convocations de la DST, elle participa donc à ce que Laurent Schwartz appela « la révolte de l’Université ».

L’année de sa soutenance de thèse de doctorat d’État en 1969 (thèse principale : « La genèse de l’esprit de révolte dans le roman américain, 1875-1915 » ; thèse secondaire : « La critique française de Hemingway, 1926-1968) », Marianne Debouzy fut élue dans le département d’histoire de Vincennes nouvellement créé.

En passant de la représentation des conflits sociaux dans les romans d’écrivains américains à l’étude des conflits sociaux eux-mêmes, elle se consacra à l’histoire sociale américaine, et plus spécialement, à la classe ouvrière américaine, sujet peu exploré en France depuis les travaux au XIXe siècle d’Émile Levasseur et de Louis Vigouroux. Sensible au renouveau de l’histoire ouvrière, apparu dans les années 1960 aux États-Unis, elle suivit la voie empruntée par des historiens progressistes américains qui mettaient en cause la vision traditionnelle de l’histoire ouvrière, réduite au mouvement syndical institutionnel, pour l’élargir aux mouvements sociaux, à la vie et à la culture ouvrières. Elle collabora, dès 1971, à la revue Le Mouvement social, et fit partie, un an après le départ de Jean Maitron, du comité de rédaction de la revue. En 1978, elle dirigea un numéro spécial consacré aux « Ouvriers des États-Unis », dans lequel elle rédigea « Grève et violence de classe aux États-Unis en 1877 », étudiant ainsi l’un des plus grands mouvements de révolte américains. Dans l’introduction du numéro, « La classe ouvrière américaine : recherches et problèmes », elle s’interrogeait sur les orientations de la recherche dans ce domaine et tentait de démystifier l’opposition entre l’image d’une classe ouvrière française révolutionnaire depuis 1789 et d’une classe ouvrière américaine, docile et ayant toujours pactisé avec le capitalisme, thème repris dans Travail et Travailleurs aux États-Unis paru en 1984. Dans La classe ouvrière dans l’histoire américaine, publié cinq ans plus tard, elle décrivait les conditions de sa formation, ses formes de luttes et d’organisation, mais soulignait les divisions entre ouvriers qualifiés et non qualifiés, entre travailleurs de différentes nationalités et surtout entre blancs et noirs. Dans ses travaux concernant la classe ouvrière ou le mouvement syndical de la seconde moitié du XXe siècle, elle démystifiait les clichés relatifs à l’American way of life, notamment le bien-être dont jouirait la classe ouvrière dans son ensemble et rappelait les luttes, parfois très violentes, de la classe ouvrière, luttes effacées de la mémoire américaine ou inconnues des Français.

Parallèlement à ces recherches, Marianne Debouzy s’intéressa aussi, dans Le capitalisme « sauvage » aux États-Unis 1860-1900 (paru en 1972), à la classe dirigeante américaine, celle des magnats, qui avaient assis leur domination non pas uniquement grâce à « l’exceptionnalisme » américain mais à une exploitation de la classe ouvrière américaine. Dans d’autres articles ou contributions, elle analysa le processus « d’américanisation » de la culture française et s’interrogea sur l’influence de la culture de masse américaine et la « soft hegemony » qu’elle exerçait en Europe et ailleurs dans le monde.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article21694, notice DEBOUZY Marianne [née LALANDE Marianne] par Vanessa Codaccioni, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 3 juillet 2021.

Par Vanessa Codaccioni

ŒUVRE : La Genèse de l’Esprit de Révolte dans le roman américain, 1875-1915, Minard, 1968. — Le capitalisme ’sauvage’ aux États-Unis 1860-1900, Le Seuil, 1972. — Direction de l’ouvrage À l’ombre de la Statue de la Liberté : Immigrants, ouvriers et citoyens dans la République américaine, 1880-1920, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 1988. — Travail et travailleurs aux États-Unis, La Découverte, 1984. — La classe ouvrière dans l’histoire américaine, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1989. — Articles choisis parus dans Le Mouvement social : « La classe ouvrière américaine : recherches et problèmes » ; « Grève et violence de classe aux États-Unis en 1877 », n° 102, 1978 ; « Ouvriers des deux mondes : regards croisés sur la condition ouvrière aux États-Unis et en France (1876-1889) », n° 176, 1996 ; « Les marches de protestation aux États-Unis (XIXe-XXe siècles) », n° 202, 2003. — Autres articles ou contributions choisis : « In Search of Working-Class Memory : Somme Questions and a Tentative Assessment », in Marie-Noëlle Bourguet, Lucette Valensi, Nathan Wachtel (dir.), Between Memory and History, Londres, 1990 ; « Le mouvement syndical américain : une ’politique de puissance’ ? » in Guillaume Devin (dir.), Syndicalisme. Dimensions internationales, La Garenne Colombes, Éditions européennes Erasme, 1990 ; « Du Welfare au Workfare : L’exemple américain » in Catherine Pozzo di Borgo (dir.), Vues de l’Europe d’en bas : chômage et résistances, L’Harmattan, 2005 ; « Recomposition de la classe ouvrière aux États-Unis », in Jean Lojkine, Pierre Cours-Saliès et Michel Vakaloulis (dir.), Nouvelles luttes de classes, PUF, 2006

SOURCES : Vérité-Liberté, Cahiers d’information sur la Guerre d’Algérie, années 1960 et 1961. — Le Mouvement social n° 100, juillet-août 1977. — Pierre Vidal-Naquet, Mémoires 2. Le trouble et la lumière. 1955-1998, Paris, La Découverte, 1998 ; L’affaire Audin, Paris, Les Editions de Minuit, 1958.— Entretiens avec Marianne Debouzy le 18 février, le 31 juillet et le 16 septembre 2006.

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