LÉON Maria Teresa

Par Maïté Pinero

Née le 31 octobre 1903 à Logroño (Espagne), morte le 14 décembre 1988 à Madrid ; journaliste- écrivaine espagnole ; antifasciste ; réfugiée en France puis en Argentine.

Maria Teresa Léon (archives général de la nacion Buenos aires)

La vie de Maria Térésa Léon est si intimement liée à celle de Rafael Alberti qu’elle a fini par s’y dissoudre après sa mort. Féministe avant l’heure, mais femme de son temps elle acceptait son rôle d’épouse, toute au service de la gloire de son grand amour. Elle avait épousé un génie de la poésie et se définissait, comme « la queue de la comète ».
Elle n’en fut pas moins une journaliste et une conférencière engagée, une écrivaine prolixe, la secrétaire de l’Alliance des écrivains antifascistes, une brillante oratrice qui ne put dissuader Fédérico Garcia Lorca de retourner à Grenade mais persuada Octavio Paz de s’enrôler dans l’armée républicaine (« une erreur » écrivit-il), l‘organisatrice du théâtre de Madrid, la directrice de plusieurs revues, la cheville ouvrière du Théâtre Des Guérillas et enfin celle qui sauva le trésor artistique
La diversité de son œuvre témoigne de l’effervescence intellectuelle qui régnait alors en Espagne. Cette république assiégée par tous les fascistes d’Europe, avec le veule consentement de l’Angleterre et de la France, n’était pas seulement le rendez-vous des clairs esprits du monde entier. Toute une génération d’intellectuels, celle de 1927, imprégnée du génie de celle de 1898 - qui avait su, après la perte de Cuba, redonner sens à la création ibérique - partait à la conquête du ciel, innovant contre les bombes et les massacres. Un merveilleux espoir que la monstruosité du franquisme enterra dans les fosses communes.
Que l’œuvre de Maria Térésa Léon soit introuvable en Espagne, témoigne de la conspiration du silence qui va de pair avec la loi d’amnistie de 1977, un scalpel qui lobotomise les générations d’après-guerre.
Maria Térésa Léon est née le 31 octobre, à Logroño, dans une famille bourgeoise où l’on respecte les belles lettres et les bonnes mœurs. Son père, Angel Léon est un militaire. Sa mère, Maria Oliva Goyri, est la cousine de Maria Goyri, la première espagnole diplômée de l’université, épouse du savant Ramon Menendez Pidal, philologue et historien. C’est dans la maison de ces derniers, fréquentée par d’importantes figures de la littérature et de la poésie de l’époque, que se forment ses goûts littéraires.
A 16 ans, la rébellion de la jeune fille contre son milieu la conduit à une fugue avec un jeune homme de 26 ans. Pour dissimuler sa grossesse, la famille déménage à Barcelone. Maria Térésa est mariée le lendemain de ses 17 ans et accouche onze jours plus tard de son premier fils, Gonzalo Maria. Il lui fallut longtemps « pour s’habituer à ce qu’un bébé et non une poupée l’attende à la maison ».
Dès 1924, elle commence à écrire dans le « Diario De Burgos » (Journal de Burgos). Dans ses nouvelles et articles, signés Isabel Inghirami, du nom d’un personnage rebelle de Gabriele d’Annunzio, s’affirme une écriture qui prend parti pour les plus pauvres, dénonce l’oppression des femmes. L’époque est celle durant laquelle les maitres ou leurs fils engrossent les petites bonnes analphabètes, les chassent ensuite de la maison livrée au déshonneur et à la misère. Maria Térésa scandalise en défendant une très jeune servante qui avait caché sa grossesse et noyé son nouveau-né.
Elle-même a quitté le domicile conjugal. Sa belle-famille l’informe in extrémis que son enfant est mourant. Elle n’est autorisée qu’à une visite quotidienne de deux heures. Le bébé survit et elle revient au domicile : « Elle baissa la tête et accepta. C’était sa vie contre celle de son fils ». Fin 1925 naît son second enfant, Enrique. Après un voyage en Argentine, le couple se sépare définitivement. Maria Térésa est privée de ses droits de mère, son prénom interdit dans sa belle-famille. Elle ne lira jamais d’histoires au chevet de ses deux petits. Quelques mois plus tard, elle publie « Cuentos Para Sonar » (Contes pour rêver), dédié à son premier né : « Les mères des enfants sont les gardiennes du cœur du monde ; Tout en elles est bon, doux, aimable, car une mère ne perd jamais sa tendresse ».
En 1930, installée à Madrid, elle vend d’abord des voitures. Elle fréquente le Lycéum Club, qui, comme ceux de Londres et de Paris, réunit les progressistes en lutte contre la société conservatrice et machiste. Elle se lie avec les écrivains de sa génération, Fédérico Garcia Lorca, Jorge Guillén, Pedro Salinas et Rafael Alberti : « Elle surgit devant moi, blonde, belle, solide, jetée soudain sur ma poitrine telle la vague d’une mer inattendue ».
En 1932, le couple voyage en Europe, à Moscou d’abord. Ils sont en Allemagne au moment de l’incendie du Reichstag, éveillés en pleine nuit à deux reprises par la police qui vient contrôler leur identité. A leur retour en Espagne, tous deux adhérent au Parti communiste.
La jeune femme écrit pour le « Heraldo de Madrid » douze articles consacrés à sa découverte du théâtre russe. En 1933, paraît le premier numéro de la revue Octobre « organe des écrivains et artistes révolutionnaires contre la guerre impérialiste, pour la défense de l’URSS, contre le fascisme et pour le prolétariat ». Maria Térésa y publie sa première pièce de théâtre « Huelga in el Puerto » (Grève sur le port.)
En 1933, le couple assiste à Moscou au Congrès des écrivains soviétiques. Eblouis par l’URSS, constamment en compagnie de leurs pairs, Aragon, Richard Bloch, Vladimir Pozner, Maxime Gorki, Boris Pasternak, Ilya Ehrenburg, Cholokhov, André Malraux, ils ne peuvent voir, ni deviner, les premières purges et envois au goulag comme celui de Osip Mandelstam, arrêté la même année.
La grève des mineurs asturiens, la tuerie et la répression qui s’ensuivent (30 000 emprisonnés), la perquisition de leur maison à Madrid, empêchent le retour au pays. Le Secours Rouge International (SRI) les envoie aux Etats-Unis. Maria Térésa écrit sur la répression dans le New York Post, donne des conférences sur la situation des femmes. Le voyage se poursuit au Mexique ou ils se lient avec les Muralistes, à Cuba où ils entament une amitié qui survivra aux années avec Nicolas Guillén.
Leur retour en Espagne coïncide avec la chute du gouvernement de Gil Roblès, l’annonce de nouvelles élections et le pacte du Front populaire. Fin 1935, les revoici à Paris au premier Congrès International Des Ecrivains. Maria Térésa sera la secrétaire de l’Alliance des écrivains et artistes antifascistes d’Espagne et l’animatrice de son siège de Madrid au palais des marquis de Heredia-Spinola.
Le soulèvement militaire du 17 juillet 1936 surprend les Alberti à Ibiza. Ils se cachent dans une grotte pendant vingt-trois jours, nourris par les paysans et ne quittent l’île qu’après sa libération par les Républicains. Dès le 28 juillet, date de la création de la Junte de protection du trésor artistique, l’écrivaine est chargée de mettre en sécurité les tableaux de l’Escurial et d’Illescas à Tolède, ceux du Prado ensuite. Sous la protection du 5 ème régiment, les Goya, les Grego, les Velasquez, les Zurbaran, les Murillo, vingt mille œuvres au total, seront sauvées des bombes de la légion Condor, acheminées à Genève puis rendues aux franquistes.
Maria Térésa devient aussi, aux côtés d’Antonio Machado, la vice-présidente du Conseil Central du théâtre et la responsable du Théâtre de la Zarzuela de Madrid, siège du Théâtre d’Art et de Propagande. Elle crée les Guérillas Du Théâtre de l’armée du centre qui amènent sur la ligne de feu Cervantès, Molière, Garcia Lorca, Maeterlinck, Calderon De La Barca
Le 4 juillet 1937, s’ouvre à Valence alors siège du gouvernement, le second Congrès international des écrivains pour la défense de la culture avec les délégués d’une trentaine de pays. Alejo Carpentier écrit : « Maria Térésa Léon, une femme extraordinaire de beauté et d’élégance, a mis toutes les ressources de son intelligence au service de la République ».
Mais la guerre était perdue. Maria Térésa incarne l’Espagne dans la Cantate Des Héros, composée par Alberti et jouée lors de l’adieu aux Brigades Internationales : « Je suis l’Espagne. Sur mon habit vert de blé et de soleil s’étend un noir manteau d’horreurs et de sang. »
Les deux derniers avions à quitter l’Espagne, le 27 février 1939, emportent l’un La Passionaria, l’autre les Alberti jusqu’à Oran. A Paris, Picasso leur trouve un travail pour les émissions en espagnol de Radio Paris Mondial. Maria Térésa propose à un éditeur parisien « Contra Viento y Marea ». Réponse « les affaires espagnoles n’intéressent personne ». Maria Térésa écrit : « J’aurais voulu lui cracher du sang à la figure ».
Comme Pétain menace de les livrer à Franco, les Alberti vont s’installer en Argentine. Les attend un ami, Gonzalo Losada qui sera l’éditeur principal de Maria Térésa. Elle rédige aussi des scénarios, travaille à Radio El Mundo et Radio Splendid. Dans tous ses écrits, la douleur de l’exil et de la défaite, la nostalgie de l’Espagne sont lancinantes. Elle écrit contre l’oubli.
Les années en Argentine sont celles de la naissance d’Aïtana qui porte le nom de la dernière montagne entrevue lors du départ d’Espagne ; Celles de la réapparition de Gonzalo (puis de Sébastian à Rome). L’amour et l’admiration que ses deux fils adultes témoigneront à Maria Térésa vengeront la cruauté de la belle famille.
Elle n’en a pas fini avec l’exil. Les militaires argentins font irruption, une nuit où Aïtana est seule à la maison. La famille s’installe à Rome. Memoria De La Melancolia, autobiographie de Maria Térésa, paraît en 1970. Les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer sont apparus. Cela ne l’empêche pas de réaliser que son mari est tombé amoureux d’une jeune femme de 22 ans. Cette dernière tentera de se faire épouser à l’église et il faudra un communiqué d’Aïtana rappelant que sa mère, mariée civilement, est la seule épouse légitime pour que le poète, déjà député du parti communiste, fasse taire le scandale. Père et fille se réconcilieront à Cuba, lors de la dernière visite d’Alberti à Nicolas Guillén.
Le 27 avril 1977, après trente- huit ans d’exil, Maria Térésa - qui rêvait de revenir à Madrid sur un cheval blanc - ne s’était pas rendue compte de son retour en Espagne. Elle vécut ensuite dans une institution. En dehors de celles de ses enfants, les visites s’espacèrent. Elle fut enterrée le 14 décembre 1988, le jour même où une grève générale contre les mesures d’austérité du gouvernement socialiste paralysait l’Espagne. Quinze personnes assistèrent aux obsèques de celle qui demeure la voix de la génération crucifiée de 1927.
Dans La Arboleda Compartida (la forêt partagée) Aïtana Alberti qui vit à Cuba et dispute sa mère à l’oubli, écrit : « J’ai la ferme certitude que l’inscription qui figure sur ta tombe, au cimetière de Majadahonda, est un portique vers la gloire. Les vers de mon père qui y sont gravés – « ce matin, mon amour, nous avons vingt ans » - sont devenus, derrière cette porte, une réalité éternelle. Et toi, jeune, radieuse, tu continues à exister quelque part, au paradis. »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article219278, notice LÉON Maria Teresa par Maïté Pinero, version mise en ligne le 3 octobre 2019, dernière modification le 4 octobre 2019.

Par Maïté Pinero

Maria Teresa Léon (archives général de la nacion Buenos aires)

THEÂTRE :
Misericordia.
Huelga en el puerto, 1933.
La tragedia optimista, 1937.
La libertad en el tejado, 1989.
CONTES ET NOUVELLES
Cuentos para soñar. Burgos : Hijos de Santiago Rodríguez, 1928.
La bella del mal de amor. Burgos : Hijos de Santiago Rodríguez, 1930.
Rosa-Fría, patinadora de la luna. Madrid : Espasa Calpé, 1934.
Cuentos de la España actual. México D.F. : Dialéctica, 1935.
Una estrella roja. Madrid : Ayuda, 1937.
Morirás lejos. Buenos Aires : Americale, 1942.
Las peregrinaciones de Teresa. Buenos Aires : Botella al mar, 1950.
Fábulas del tiempo amargo. México D.F. : Alejandro Finisterre, 1962. Cuentos.
ESSAIS
Crónica General de la Guerra Civil. Madrid : Alianza de Intelectuales Antifranquistas, 1939.
La historia tiene la palabra. Buenos Aires : Patronato Hispano-Argentino de Cultura, 1944.
ROMANS
Contra viento y marea. Buenos Aires : AIAPE, 1941.
El gran amor de Gustavo Adolfo Bécquer. Buenos Aires : Losada, 1946.
Don Rodrigo Díaz de Vivar, el Cid campeador. Buenos Aires : Peuser, 1954.
Juego limpio. Buenos Aires : Goyanarte, 1959. (traduit en français sous le titre Les Tréteaux De Madrid. Les Éditeurs Français Réunis.1965.
Doña Jimena Díaz de Vivar, gran señora de todos los deberes. Buenos Aires : Losada, 1960.
Menesteos, marinero de abril. México D.F. : Era, 1965.
Cervantes. El soldado que nos enseñó a hablar. Madrid : Altalena, 1978.
SCENARIOS
Los ojos más bellos del mundo, 1943.
La dama duende, 1945.
BIOGRAPHIE
Memoria de la melancolía. Buenos Aires : Losada, 1970.
DIVERS
Nuestro hogar de cada día. Buenos Aires : Compañía Fabril Editora, 1958
Sonríe China. Buenos Aires : Jacobo Munick, 1958. Miscelánea.
Un article retrouvé de Maria Térésa Léon en anglais « The revolt in Asturias ». Swan. A In Bulletin Hispanique, tome 90, , n°3-4, 1988. pp. 405-417. persee.fr/doc/hispa_0007-4640_1988_num_90_3_4653.

BIBLIOGRAPHIE
José Luis Ferris, Palabras Contra El Olvido. Vida y obra de Maria Térésa Léon. Fundacion José Manuel Lara Luis. Sevilla. 2017. Magnifique biographie qui s’appuie sur de nombreux extraits de l’oeuvre de Maria Térésa Léon, de nombreux témoignages et articles. — Rafael Alberti, La Arboleda Perdida. Madrid. Allianza Editorial Biblioteca Alberti. 2002. — Rafael Alberti, Mi Vida Con Maria Teresa Léon. Publiés dans ABC Cultural (du 9 octobre 1993 à 1997). — Aitana Alberti, La Arboleda Compartida. (Série d’articles parus dans ABC Cultural (d’octobre 1993 à 1997). — Homenaje a Maria Teresa Léon, Universidad Complutense de Madrid. 1990. — Homenaje a Maria Teresa Léon en su centenario. Madrid. Sociedad Estatal de Commemoraciones culturales. — Actes du séminaire organisé à l’occasion du centenaire de la naissance de Maria Térésa Léon. Très nombreuses et très intéressantes contributions et témoignages. — Ilya Ehrenburg : Corresponsal En España, Barcelona. Prensa Ibérica. 1988. Gente, anos, vida (Mémorias 1891-1967) Barcelona. Acantilado 2014. — Octavio Paz : Fundacion Y Disidencia en obras completas Vol 111. Barcelona. Circulo de lectores. 1991. — Nicolas Guillén. Paginas Vueltas. 1988. Mondadori.

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