ORDINES Miguel [aussi : « Miquel », « Michel », selon la langue]

Par André Balent

Né le 7 mars 1890 à Gandia (province de Valence, Communauté valencienne, Espagne), mort le 2 mars 1944 à Nîmes (Gard) ; domicilié à Ganges (Hérault) et à Driolle (commune de Saint-Roman-de-Codières, Gard) ; bûcheron ; exécuté par pendaison par les SS de la division Hohenstaufen ; agent recruteur des maquis cévenols auprès des réfractaires du service du travail obligatoire (STO) ; homologué sous-lieutenant des FFI après la guerre

Jean Ordines (1890-1944)

Ordines est prénommé « Michel » dans son dossier de résistant où sont pour consignés ses services de services de résistance à fin d’homologation (SHD, Vincennes, 16 P 451063). Il porte le prénom (catalan ou occitan) de « Miquel » sur le monument aux morts de Ganges (Hérault). Il devait sans doute être nommé ainsi par les Cévenols occitanophones de son entourage rural. L’acte de décès enregistré à Nîmes (Gard) lui attribue le prénom de « Miguel ». Son prénom devait, selon toute vraisemblance, également être « Miguel » sur son acte de l’état civil de la ville de Gandia.
Claude Émerique (op. cit., 2009) et Aimé Vielzeuf (op. cit., 2004) parlent, en ce qui le concerne, de « Miguel Ordinez », hispanisant son patronyme valencien « Ordines » [le valencien est une variante dialectale du catalan]. Sur l’acte de naissance de son fils Jean, le patronyme est écrit « Ordinés » (accentué) ce qui est non conforme avec la graphie et la prononciation valencienne.

Il était marié à Isabelle [Isabel] San Jaime. Le couple avait trois fils de vingt-cinq, , vingt-et-un ans et dix-neuf ans (au moment du décès de Michel Ordines), et deux filles qui vivaient avec leurs parents. Henri, l’aîné et Jean, le deuxième fils — lui aussi pendu à Nîmes en même temps que son père et treize autres victimes — avaient des contacts avec la résistance. Nous ignorons quand ils étaient venus en France et pour quelles raisons. Aux Matelles, sur l’acte de naissance de Jean, sa profession déclarée est celle de de « casseur [tailleur] de pierres ». Les Matelles avaient attiré au début du XXe siècle, des travailleurs étrangers employés dans des carrières qui produisaient des bordures de trottoirs pour les villes languedociennes. Les emplois de bûcheron y offraient aussi des opportunités pour les immigrés. Leur deuxième fils était né en 1923 dans cette localité des garrigues héraultaises, sur le piémont des Cévennes, Les Matelles. Par la suite, la documentation consultée indique que le domicile de la famille Ordines était situé 21 avenue Pasteur à Ganges (Hérault) petite ville industrielle des Cévennes, proche de la limite interdépartementale avec le Gard. À l’hiver de 1944, elle résidait au moins depuis quelques mois au hameau de Driolle situé dans la commune de Saint-Roman-de-Codières (Gard), pas très éloignée de Ganges. Saint-Roman-de-Codières est une commune formée de plusieurs hameaux répartis sur quatre vallées. Driolle est bâti à 600 m d’altitude, dans la haute vallée du Vidourle près de la source de ce petit fleuve.

Au début de 1944, Driolle abritait deux autres familles en plus des Ordines : les Soulier et les Perrier. Les Ordines, père et fils étaient des bûcherons de métier. Ils pratiquaient aussi l’abattage clandestin qui leur procurait des revenus complémentaires. Ils n’étaient pas affiliés à un mouvement ou à un réseau de résistance. Toutefois, Aimé Vielzeuf qui considérait qu’ils étaient sympathisants des réfractaires et des maquisards nombreux dans les Cévennes ne fait jamais allusion à une adhésion aux FTPF ou à l’AS. Ils assuraient l’hébergement de réfractaires dans l’attente d’intégrer un maquis. Sans doute pour ces raisons, après la guerre, Miguel Ordines et son fils Jean furent homologués comme FFI et furent considérés comme membres des FTPF. Il est possible qu’il ait lui, avec ses deux fils, des contacts avec les FTPF, mais au début de 1944, il n’y avait pas de maquis de cette obédience dans les environs de Lasalle. En revanche maquis de l’AS formé par René Rascalon à l’Aire de Côte y était bien présent et actif. C’est pour cela qu’il convient de considérer avec beaucoup de circonspection l’attestation du capitaine Roger Torreilles, alias commandant Marcel, un Catalan, chef du maquis FTP de la région Gard-Lozère, affirmant que Michel Ordines est entré au maquis de Lasalle (Gard) le 1er août 1943. À cette date, il ne pouvait s’agir que du maquis de l’AS, à ses tous débuts qui plus est. Ce maquis de Lasalle ne pouvait en aucun cas être un maquis es FTPF gardois. Par ailleurs, dans son dossier, une fiche de renseignements indique que sa maison de Driolle servait de lieu de rassemblement des troupes FTPF du Gard, qu’il a eu des activités de résistance organisée au sein des FTPF "de Lasalle" d’août 1943 à février 1944, sous la conduite du capitaine Roger Torreilles, ce qui est démenti par la chronologie des localisations successives des "camps" des FTPF cévenols du Gard et de la Lozère. À distance, Roger Torreilles a-t-il fait des confusions de lieux et de dates ? Ou a-t-il voulu faire bénéficier la parenté des deux martyrs de la famille Ordines d’attestations qui renforceraient les dossiers constitués par la veuve de Michel à des fins d’homologation ? Le fait est que les réfractaires hébergés chez les Ordines et par et les deux autres familles de Driolle (certains ont été pendus à Nîmes ou Saint-Hippolyte-du-Fort, d’autres abattus pas les Allemands) devaient intégrer le maquis de l’AS cantonné dans les environs de Lasalle, c’est à dire le maquis de René Rascalon. Toutefois, cette aide à des candidats à l’intégration à ce maquis, n’empêchait pas des contacts avec les FTPF, même, si , à cette date, ils devaient être bien ténus.

Lorsque la colonne de la division Hohenstaufen arriva à Driolle au petit matin du 28 février 1944, la maison des Ordines abritait deux réfractaires du STO : Fernand Broussous et Jean-Louis Baudouin. Les deux fils Ordines étaient eux aussi réfractaires au STO.

La 9e division blindée SS Hohenstaufen engagée en 1943 sur le front de l’Est puis des Balkans, commandée par Wilhelm Bittrich (1894-1979), repliée en Belgique fut mutée dans le Gard et installa son état-major à Nîmes le 20 février 1944. Elle fut aussitôt engagée dans des actions de « nettoyage » des maquis du sud-est du Massif Central. Celles-ci commencèrent au soir du 27 février lorsqu’un détachement de cette unité quitta le chef-lieu du Gard afin d’éradiquer les maquis cévenols du Gard et de la Lozère. L’opération était menée de façon conjointe avec des éléments de l’armée allemande qui firent également mouvement depuis Mende et Florac (Lozère). Les soldats de la division Hohenstaufen partis de Nîmes avaient déterminé des objectifs qui avaient été signalés par des informateurs locaux, affiliés à la Milice ou, du moins, favorables à Vichy et hostiles à la Résistance. Driolle était l’un d’entre eux. Les otages capturés à Driolle et à Lasalle (à l’exception de ceux qui furent relâchés comme Mme Isabelle Ordines et les autres femmes qui furent amenées à la prison de Nîmes avant d’être relâchées sans explications trois mois plus tard) furent acheminés à Nîmes où ils furent rejoints par les otages capturés à Ardaillers, commune de Valleraugue (Gard) (Voir, par exemple : Louis Carle) et les deux maquisards de Bir Hakeim capturés blessés à Saint-Hippolyte-du-Fort au cours d’un accrochage.

La colonne SS comprenait la compagnie de la Feldgendarmerie rattachée à la division Hohenstaufen et des éléments, le 3e bataillon, du 20e régiment de grenadiers de la division (colonel Thomas Müller).. Elle était commandée par le lieutenant Ernst Guttman.

Les SS de la division Hohenstaufen arrivèrent à la bourgade cévenole de Saint-Hippolyte-du-Fort (Gard) vers 2 heures 30 du matin. Ils y établirent leur cantonnement et installèrent leur état-major au château de Planque. Peu de temps après, vers 5 heures 30, un groupe reçut l’ordre de faire mouvement vers Driolle susceptible d’abriter des maquisards, en particulier, le maquis (AS) dirigé par René Rascalon qui était repéré dans le secteur. D’autre part, des habitants du hameau avaient été signalés par des informateurs. Ils arrivèrent à Driolle, une heure après leur départ. Un des fils Ordines, Henri, eut le temps de s’enfuir et eut ainsi la vie sauve. Les autres habitants ou résidents temporaires de Driolle furent arrêtés. La maison des Ordines fut la première à être investie par les Allemands. M. et Mme Ordines furent arrêtés ainsi que leur autre fils, Jean, et les deux réfractaires au STO qu’ils hébergeaient, Fernand Broussous et Jean-Louis Baudouin. La maison des Ordines fut détruite par les SS comme, d’ailleurs celles d’autres habitants qui aidant les réfractaires candidats à l’entrée au maquis.Le 17 mai 1945, Franck Hebrard, maire de Saint-Roman de Codières atteste que « Michel Ordines a eu sa maison et son mobilier entièrement détruits par suite d’une visite des Waffen SS — sic , confusion du maire entre les SS allemands de la division Hohenstaufen présents à Nîmes en février et mars 1944 et les Waffen SS, Français pour la plupart de la division Brandenburg qui sévirent à Alès et à Pont-Saint-Esprit pendant une partie du prnitemps et de l’été de 1944 — le 28 février 1944 au hameau de Driolles ». Chez les Soulier, ils arrêtèrent la mère, le fils, Fernand, et un visiteur qui ignorait qu’il avait été entre temps convoqué au STO et qu’il était considéré comme réfractaire. Par contre, il laissèrent libres M. Perrier et sa fille. Les habitants de Driolle arrêtés furent conduits au château de Planque à Saint-Hippolyte-de-Fort. Ils les « interrogèrent » et décidèrent que Fernand Broussous serait pendu au pont de la voie ferrée qui traverse la route de Saint-Hippolyte-du-Fort à Lassalle, ce qui fut rapidement fait.

Un certain Saumade, fervent pétainiste, chaisier vannier au hameau de Bourras qui dénonça aussi les deux maquisards de Bir Hakeim (AS), Fortuné Donati et Albert Lévëque (eux aussi pendus à Nîmes) fut sans doute à l’origine de l’arrestation des membres de la famille Ordines qui aurait refusé de la viande issue de leurs abattages clandestins.

Les otages de Driolle et de Lasalle furent amenés à Nîmes. Les femmes, dont Isabelle Ordines, femme de Miguel furent incarcérées à la prison de la ville d’où elles furent extraites sans explications trois mois plus tard. Les hommes capturés à Driolle, sauf Broussous déjà pendu à Saint-Hippolyte-du-Fort furent regroupés avec les otages capturés à Ardaillers (commune de Valleraugue, Gard) (Voir par exemple Louis Carle ) et à Lasalle. Plus tard, ils furent rejoints par les deux maquisards de Bir Hakeim blessés dans un affrontement avec les Allemands à Saint-Hippolyte-du-Fort et capturés à l’hôpital de Nîmes. Le 2 mars 1944, certains otages furent séparés des quinze hommes destinés à la pendaison alors que tous avaient été regroupés à l’école de la Croix de Fer, rue Bonfa, réquisitionnée par les Allemands. Le même jour, ils furent pendus à Nîmes, en trois lieux différents de la ville.. Un témoin, le pâtissier Faucher, dont la maison faisait face à la cour de l’école put observer la scène. Un Feldgendarme, Ernst Güttmann (né en 1909 à Dresde), chef du détachement cantonné à l’école de la Croix-de-Fer — et qui avait participé, les jours précédents, à l’expédition dans les Cévennes —, assista au départ des hommes destinés à la pendaison et dirigea, le lendemain, le peloton d’exécution de SS qui massacra quinze villageois du hameau des Crottes (Ardèche). Les quinze hommes furent pendus dans trois endroits différents de Nîmes, aux principales sorties de la ville (routes d’Uzès, 3 ; de Montpellier : avenue Jean-Jaurès à son intersection avec la route de Montpellier, 6 ; de Beaucaire, 6). Les pendus furent hissés sur le toit des camions. Les cordes étaient attachées à des arbres (avenue Jean-Jaurès, alors avenue de la Camargue) ou sous un pont de chemin de fer, les camions reculaient afin de provoquer la mort des suppliciés qui portaient tous une pancarte avec l’inscription : « Ainsi sont traités les terroristes français ».

Les actes de l’état civil de Nîmes n’indiquent pas les lieux exacts des décès. Ils se contentent de signaler simplement l’heure approximative (« vers dix-huit heures »). Les corps auraient dû être exposés pendant 24 heures. Toutefois, l’indignation de la grande majorité de la population nîmoise, incita les forces d’occupation à écourter la durée de l’exposition. Le général Wilhelm Bittrich, commandant de la division Hohenstaufen aurait peu apprécié le principe d’exécutions publiques de « terroristes » par pendaisons. Il fit détacher les cadavres des pendus et les fit enterrer peu après en un lieu inconnu. Le préfet du Gard, le très pro-allemand Chiappe, conscient de l’émoi des Nîmois, fit aussi pression afin de détacher les pendus au plus tôt. Un agriculteur de Jonquières-Saint-Vincent (Gard), dans la vallée du Rhône, Joseph Quiot, surprit des soldats allemands en train d’enterrer des cadavres dans un champ de luzerne. Deux jours plus tard, le propriétaire du champ, Louis Dany vérifia la présence de cadavres. Il prévint la préfecture du Gard. Les cadavres furent exhumés après la Libération.

L’acte de décès de Miguel Ordines fut inscrit sur le registre de l’état civil de Nîmes le 16 septembre 1944, sur déclaration de Jean Flandin, secrétaire de police à Nîmes. Miguel Ordines reçut la mention « Mort pour la France » (décision du ministère des Anciens combattants et victimes de guerre du 24 octobre 1947, inscrite en mention marginale de son acte de décès le 31 octobre). Il fut homologué à titre posthume comme combattant des FFI, même si, sympathisant de la cause résistante, il ne semble pas avoir adhéré à une organisation clandestine, mouvement, réseau ou maquis. Après la Libération, il a été revendiqué par les FTPF. Il fut homologué sous-lieutenant FFI, mouvement FTPF Gard, le 7 juin 1947,arrêté du 23 octobre 1947, prise de rang le 1er février 1944. A titre posthume il fut élevé au grade de chevalier de la Légion d’Honneur et titulaire de la Croix de guerre avec palme avec la citation en date du 21 novembre 1951 : « Modèle de courage, a lutté pour la liberté de sa patrie d’adoption et a apporté à la Résistance une aide sans réserve. Arrêté le 28 février 1944 dans sa ferme à Driolles [sic] (Gard) par la police allemande pour avoir donné asile à des réfractaires. A été pendu à Nîmes le 2 mars 1944 ». Son nom figure sur le monument aux morts de Ganges (Hérault). Il fut inhumé à Nîmes, au carré mixte du cimetière du Pont de Justice dans le carré 10, au deuxième rang, tombe n° 12.

Voir : Nîmes (Gard), Pendaisons publiques, 2 mars 1944

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article219804, notice ORDINES Miguel [aussi : « Miquel », « Michel », selon la langue] par André Balent, version mise en ligne le 23 octobre 2019, dernière modification le 28 janvier 2020.

Par André Balent

Jean Ordines (1890-1944)

SOURCES : Arch. SHD, Vincennes, 16 P 451063. — Arch. com. Nîmes, acte de décès de Miguel Ordines et mentions marginales. — Arch. com. Les Matelles, acte de décès de Jean Ordines, fils de Miguel et mentions marginales. — Gérard Bouladou, Les maquis du Massif Central méridional 1943-1944. Ardèche, Aude, Aveyron, Gard, Hérault, Lozère, Tarn, Nîmes, Lacour Rediviva, 2006, 617 p. [En particulier, pp. 149-150, p. 320]. — Claude Émerique, « Les pendus de Nîmes », in La Résistance dans le Gard, Paris, AERI, CDROM et livret d’accompagnement, 36 p. Paris, 2009. — Aimé Vielzeuf, Bloc-notes 44 (Dans le Gard, en attendant la liberté), Nîmes, Lacour, 1994, 150 + XXXII p. [voir plus particulièrement les pp. 27-29 et 31-33]. — Aimé Vielzeuf, En Cévennes et Languedoc. Au temps des longues nuits, Nîmes, Lacour, 2002, 276 p, le chapitre III, « de l’affaire de Saint-Hippolyte-du-Fort aux pendaisons de Nîmes (28 février-2 mars 1944) », pp. 104-195, plus particulièrement les pp. 112-127 et la p. 152. — René Maruéjol, Aimé Vielzeuf, Le maquis Bir Hakeim, nouvelle édition augmentée, préface d’Yves Doumergue, Genève, Éditions de Crémille, 1972, 251 p. [pp.68-71]. — Site MemorialGenWeb consulté le 23 octobre 2019. — Site Mémoire des hommes, consulté le 23 octobre 2019, fiche « Ordines Michel ». — Notes de Geneviève Launay, 20 janvier 2020.

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