DÉLIAT Roger [DÉLIAT Jean, Roger]

Par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

Né le 18 juillet 1907 à Tarbes (Hautes-Pyrénées), mort le 11 juin 1978 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) ; groom, apprenti puis chef charcutier (1920-1932), ouvrier spécialisé chez Renault ; prêtre du diocèse de Paris (1940), prêtre de la Mission de Paris, prêtre-ouvrier, insoumis en 1954 ; syndiqué à la CGT, membre du comité exécutif (1951), élu au comité d’entreprise (1962), délégué au comité hygiène et sécurité (1966-1968).

Fils d’un valet de chambre devenu manœuvre et d’une bonne à tout faire, Roger Déliat, cadet d’une famille de deux enfants, vécut sa jeunesse en grande partie à Limoges (Haute-Vienne) jusqu’à la séparation de ses parents. En possession du certificat d’études primaires, il commença à travailler en 1920 comme groom à l’hôtel Lutétia, à Paris. Licencié au bout de quelques mois pour avoir osé tenir tête au concierge de l’hôtel qui lui soustrayait les pourboires que les clients lui laissaient, il fut successivement groom à la Société générale, apprenti monteur de perles japonaises, apprenti charcutier, garnisseur-monteur de pianos, vendeur dans une épicerie, puis trouva une place stable où il devint second et enfin chef charcutier. Bien que l’avenir semblât prometteur, il choisit d’entrer en 1932 au séminaire de Conflans (Seine-et-Marne) comme vocation tardive. Il y resta trois ans, puis intégra le grand séminaire d’Issy-les-Moulineaux (Seine) où il ressentit vivement le poids discriminant de son origine sociale.
Ordonné prêtre le 20 juin 1940 à Paris, il fut nommé vicaire à Nanterre (Seine, Hauts-de-Seine) avec la responsabilité de la chapelle du quartier des Basses-Fontanelles, quartier de chiffonniers et de marchands de ferraille, où il organisa un service d’entraide avec le concours du Mouvement populaire des familles (MPF). Mais, en butte aux critiques des chrétiens locaux, il demanda au cardinal Suhard, archevêque de Paris, en 1945, de l’autoriser à rejoindre la Mission de Paris : « Je suis en effet un "missionnaire" impénitent ; je ne me résous pas à donner tous les instants de ma vie aux 5 ou 10 % des fidèles de la paroisse, alors que 90 % des habitants ne sont pas informés des vérités de l’Évangile. Je n’arrive pas à accepter que ce soient toujours les mêmes qui aient constamment le prêtre à leur disposition. Je pense sans cesse "aux autres" ; mais hélas ! les cadres paroissiaux actuels, les habitudes, les traditions trop rigides, font tellement obstacle aux innovations inverses, que je constate l’impossibilité de réaliser l’idéal de ma vie dans de telles conditions. » Affecté en 1946 à Notre-Dame de Pontmain à Bagnolet, il mesura davantage la coupure entre l’Église et la population et réitéra sa demande au cardinal Suhard. En attendant sa nomination à la Mission de Paris (27 juillet 1948), il travailla à partir de septembre 1947 chez Dufour, fabricant de machines-outils à Montreuil tout en continuant le service paroissial. Il participa aux grèves de novembre 1947, exprimant à travers les luttes ouvrières son désir de justice qui ne l’avait jamais quitté.
Une fois à la Mission de Paris, il fut envoyé dans la petite communauté, « la Frater » qui rassemblait des chrétiens comme des non-chrétiens autour de deux prêtres, Bernard Tiberghien* et Charles Pautet* à Boulogne. Il prit la place de Bernard Tiberghien, rappelé par son évêque dans le Nord, logeant dans le même hôtel meublé que lui. Rapidement embauché chez Renault dans un atelier de décolletage comme OS sur machine (20 octobre 1948), il adhéra à la CGT dès qu’il fut sollicité. Roger Déliat commençait sa carrière de prêtre et d’ouvrier qu’il retraça dans son livre Vingt ans OS chez Renault. De constitution et de santé fragiles (asthme) qui lui valurent de nombreux arrêts de maladie, il fut souvent déplacé d’un atelier à l’autre au sein du département 55 jusqu’au moment où il devint magasinier. C’était, écrit Jean-Marie Marzio*, un « timide bonhomme, souffreteux et terriblement courageux ».
Au mois de janvier 1951, proposé par les militants de la CGT, il entra au comité exécutif du syndicat. Une de ses premières tâches fut de s’occuper de la participation de la CGT au Mouvement de la paix. C’est ainsi qu’il garda longtemps la responsabilité du comité de paix de Renault. Il suivait parallèlement les cours du soir de l’Université nouvelle, rue de Rennes, afin de s’initier au marxisme. Il allait assumer longtemps ses responsabilités au comité exécutif et participer aux luttes ouvrières, qu’elles soient internes ou plus générales comme celles en faveur de la paix en Algérie ou au Viet-Nam. En 1962, il fut élu au comité d’établissement de Renault et délégué au comité hygiène et sécurité dont il présida les travaux. Il s’y dépensa jusqu’au 1er octobre 1968, date de sa retraite. Il accepta alors de s’occuper de l’organisation des écoles syndicales CGT de Renault jusqu’en 1971.
Si son parcours professionnel chez Renault se confondit avec sa participation au combat ouvrier, il ne peut se comprendre que par son engagement en tant que prêtre. Prêtre-ouvrier, il le fut sans jamais quitter l’Église bien qu’il ait choisi, après un temps d’hésitation, de ne pas obtempérer aux décisions romaines qui avaient enjoint les prêtres travaillant en usine de quitter le travail le 1er mars 1954. Il fit partie du petit groupe informel réuni autour de Bernard Chauveau, un autre prêtre-ouvrier chez Renault, et de la petite équipe qui se réunissait à Boulogne, animée par Robert Frossard*. Il continuait à dire la messe et entretenait des relations régulières avec les archevêques successifs de Paris. En 1966, après que Rome eut permis à nouveau que des prêtres puissent travailler en usine, son nom retrouva sa place dans l’annuaire diocésain de Nanterre, désormais son diocèse de rattachement à la suite de la restructuration du diocèse de Paris. Le 21 mars 1976, toutefois, un film intitulé La fidélité de Roger Déliat fut retiré de l’émission dominicale Le Jour du Seigneur sur ordre de Mgr Jean Badré, président de la commission épiscopale de l’opinion publique, de crainte que ce témoignage n’apparaisse comme un acte de propagande en faveur de la CGT.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article22052, notice DÉLIAT Roger [DÉLIAT Jean, Roger] par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 15 janvier 2019.

Par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

SOURCES : AANMT, Roubaix, 1993002/0001, 0003, 0015. — Arch. Archevêché de Paris, fonds Feltin, fonds Frossard. — Les prêtres ouvriers, Les Éditions de minuit, 1954, p. 175-176. — Jean Vinatier, Le Cardinal Suhard, l’évêque du renouveau missionnaire, Centurion, 1984. — Oscar L. Cole-Arnal, Prêtres en bleu de chauffe, Les Éditions ouvrières, 1992. — Gilbert Hatry (dr), Notices biographiques Renault, Éditions JCM, 1990. — Témoignages d’Aldo Bardini, Jean Desailly, Jean-Marie Marzio, Marie-Claude et Maurice Badiche. — Courrier PO, janvier 1979.

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