RONËL Éliane

Par Jean-Yves Guengant

Née le 21 février 1921 à Quimper (Finistère), morte le 17 mai 2002 à Quimper ; militante du Parti ouvrier internationaliste (POI, troskyste) et adhérente au Centre laïque des mouvements de jeunesse ; arrêtée en octobre 1943 et déportée à Ravensbrück en avril 1944. Transférée en Suède par la Croix-Rouge en avril 1945, s’éloigne du Parti communiste internationaliste en 1948 ; membre du comité de la Bosnie (Quimper) en 1992, d’Amnesty International, de Médecins sans frontières et membre de l’Association des déportées et internées résistantes (ADIR).

Éliane Ronël naquit dans une famille quimpéroise socialiste et libre-penseuse. Le père, Louis, est contrôleur des contributions, la mère, Marie-Annick Carnot, tenait une boutique de modiste, rue du Chapeau-Rouge, dans le centre de Quimper. La sœur d’Éliane, Marcelle, avait épousé en juillet 1940 Jean-François Hamon*, un instituteur, qui était au Parti communiste depuis 1934. En août 1939, elle adhèra au mouvement des auberges de jeunesse du Finistère. Le CLAJ, centre laïque des auberges de jeunesse, créé en 1933, a pris un essor considérable : en 1939, il était fort de 30 000 adhérents, et gèra 450 auberges ou relais. Elle voyaga cet été-là en Allemagne qu’elle découvrit à vélo. Elle revint avec une aversion définitive du régime hitlérien. Après le pacte germano-soviétique, elle assiste à un meeting à Concarneau, où le maire Pierre Guéguin venait de rompre avec le parti communiste et resserrait ses liens avec Marc Bourhis, trotskiste.
Les troupes allemandes entrèrent dans Quimper le 20 juin 1940. Éliane Ronël confiera plus tard avoir collé de sa propre initiative des papillons antifascistes dans les rues de Quimper, grâce à une petite presse, offerte par son grand-père Louis Ronël, un ancien ouvrier typographe. Dans le monde des Ajistes, Éliane Ronël avait fait la connaissance des brestois André Calvez*, Gérard Trévien* et Marguerite Métayer*, qui militent dans les rangs trotskistes, autour du journal clandestin La Vérité, un petit journal ronéoté puis imprimé, organe communiste-révolutionnaire des comités français de la IVe Internationale et éditaient une feuille, La Bretagne Rouge.
La boutique, rue du Chapeau-Rouge, et l’appartement, rue Pen-Ar-Steir, allaient devenir la plaque tournante du mouvement trotskiste en Finistère. Sous le couvert de réunions des membres des auberges de jeunesse, les militants pouvaient se rencontrer. Yvan Craipeau* et Fred Zeller*, anciens responsables des Jeunesses socialistes révolutionnaires, Jean-René Chauvin*, de la direction du nouveau parti ouvrier internationaliste (POI) passeront par Quimper en 1942 et 1943. Éliane Ronël dit être aller souvent à Paris afin de chercher du matériel (journal, tracts) et des consignes. Son métier de modiste servit à camoufler ses allers-venues régulières entre Quimper et Paris.
Les auberges de jeunesse servaient également de lieux de formation et de rencontres. En 1942 le centre laïque des auberges de jeunesse fut interdit. La ligue française des auberges de jeunesse, tolérée un moment se saborda le 7 octobre 1943. L’occupant restreignit les activités de plein air, les partis collaborationnistes essayant de relancer un CLAJ, porteur de leur idéologie. Dans la zone sous contrôle de l’État français fut créé une association, « Les Auberges françaises de la jeunesse » qui contrôle l’ensemble du réseau et régie les adhésions, une association vassale réunissant « les meilleurs des usagers » est appelée les « camarades de la Route » (CDR), qui pourra gérer les relais et refuges et animer les auberges. Les militants de gauche vont investir cette association, et refuser racisme et antisémitisme, sur des bases de mixité et de laïcité. A Uriage puis à Mollans-sur-Ouvèze (Drôme), s’organisent des centres de formation. À l’été 1942, Éliane Ronël a assisté à un stage à Mollans organisé un moniteur de cette école des cadres, Henri-Roger (Henri Kunstlinger*), dit Henric, le secrétaire général des CDR, et Marc Paillet*.
À la mi-septembre 1942, « Je revenais […] d’un stage organisé par les camarades de la route en zone sud, à Mollans près d’Orange. L’organisation et l’animation de ce stage étaient menées par des camarades du parti, principalement Henric et Marc Paillet avec lesquelles j’ai eu des discussions politiques […]. Henric était chargé de la formation politique pour notre groupe au cours des matinées de notre stage. » Eliane Ronël.

Elle entra dans l’organisation clandestine des comités français de la IVe Internationale, bientôt POI (parti ouvrier internationaliste). Le même mois, elle alla à Paris pour récupérer du matériel de propagande pour les militants finistériens. Elle cite un hôtel, rue Lhomond dans le quartier latin (Paris, 5e arrondissement) dont une chambre était le lieu de rendez-vous. C’est là, malgré les règles de cloisonnement, qu’elle rencontre Henri Berthomé*, à la mi-septembre 1942. Henri, venu de Nantes chercher du matériel, la croisa. Ils se retrouveront six mois plus tard, quand Henri vint trouver un refuge à Quimper.

Le 19 octobre 1942, à l’occasion du départ forcé d’ouvriers de l’arsenal de Brest vers l’Allemagne, le groupe brestois distribua 700 exemplaires d’un tract appelant à manifester contre cette action. Déjà la fraternisation avec les soldats allemands et le refus de travailler contre l’URSS, apparaissent comme thème central. Cet appel à résister n’implique pas le fait de refuser de partir en Allemagne. Le bulletin intérieur du parti puis le journal La Vérité (n°39 – 15 décembre 1942) reproduisent ce tract.
L’importance du relais quimpérois fut montré par la venue de Jean-René Chauvin*, qui séjourna chez les parents Berthomé pendant les fêtes de fin d’année 1942. En mars 1943, c’est le repli de la cellule nantaise : Robert Cruau*, les deux frères Berthomé*, Georges et Henri, et deux autres personnes. Ils furent hébergés chez les parents d’Éliane. Certains étaient des réfractaires à la toute nouvelle loi sur le service du travail obligatoire. Tous ont besoin de faux papiers pour leurs activités clandestines. C’est à ce moment que prit forme définitivement la structure du POI en Bretagne.
Les réunions importantes se passent à Quimper. Le magasin de mode devint le lieu de distribution du matériel et l’appartement celui des réunions dominicales de la région Bretagne du POI.
La confiance apportée au travail de structuration d’Éliane Ronël se concrétisa par la venue d’Yvan Craipeau*, personnage clé du parti, les 15 et 16 août 1943 à Daoulas. Une vingtaine de militants participaient à cette réunion (voir Henri Berthomé). Le 5 octobre 1943, se tint chez Éliane une réunion décisive, qui réorganisa le travail et renforça la sécurité. Marcel Baufrère*, envoyé par la direction du POI pour prendre en charge la région Bretagne, et sa compagne, Odette, chargée de transporter du matériel en provenance de Paris, Marguerite Métayer, participèrent à la réunion qui dégagea trois axes : le travail allemand (fraternisation avec les antifascistes), la restructuration du parti dans la région, le travail dans le mouvement des auberges de jeunesse. Il est aussi décidé d’étendre à Quimper le « travail allemand ».
Parallèlement le groupe a entamé une campagne de renseignements concernant la forteresse de Brest, et particulièrement la base sous-marine. Ces renseignements furent transmis à Londres, sans doute par le canal du réseau Confrérie-Notre-Dame.
Le 7 octobre 1943 en matinée, un soldat allemand, se recommandant de Ned (André Calvès*) et de Max (Robert Cruau*), se présentèrent au magasin, rue du Chapeau-Rouge. Il demanda quelques exemplaires de journaux et des tracts rédigés en allemand. Fred Ropars, un normalien, vient également chercher du matériel. L’après-midi, deux policiers allemands se présentèrent, demandèrent où se trouvaient les tracts et les journaux puis fouillèrent le magasin : ils trouvèrent des documents du POI. Éliane Ronël est aussitôt transférée à la prison Saint-Charles de Quimper. À Brest, le même jour, la rafle cueillit six militants. Robert Cruau avaitété abattu la veille. Le responsable régional, membre du comité central, Marcel Baufrère fut arrêté. A Paris David Rousset*, Marcel Hic*, Roland Filiâtre*, et plusieurs membres du POI furent arrêtés.
Le 11 octobre, Éliane Ronël fut transférée à la prison Jacques-Cartier à Rennes, interrogée et battue. Le 20, Henri Berthomé fut arrêté à Nantes. Éliane peut transmettre quelques mots à ses parents :
« Mon état d’esprit aussi est le même que lorsque je vous ai quitté. Mes idées sont confirmées une fois de plus ici. Les journées sont trop courtes et passent avec une telle rapidité ! Mais chaque jour qui passe nous rapproche du beau temps, de ces journées lumineuses aux longues soirées. « Ô grand soir, plein d’espoir. » (Lettre du 2 décembre 1943).
En mars 1944, elle fut transférée à la prison de Romainville. Elle quitta Paris le 18 avril 1944 dans un convoi de 416 femmes. Elle réussit à transmettre un message :
« transmettre S.V.P. à : Madame Ronël 5 rue du Chapeau Rouge (Finistère) Quimper ) : « Mes parents chéris, le voyage continue. Nous sommes en ce moment à Vitry-le-François. Je crois cette fois que nous allons directement sur l’Allemagne. Peut-être à Sarrebruck. Si vous ne recevez pas de mes nouvelles adressez-vous à la Croix rouge. Nous sommes environ 430 femmes. Le long du trajet j’agite l’extrémité de mon foulard de laine… et les gens répondent […. Je suis en pleine forme. D’ailleurs vous savez que je m’adapte à toutes les situations. Je serai donc bien partout. Je vous assure que c’est amusant et que c’est une occasion unique pour étudier tous les milieux

Les messages (2) qu’elle écrit ont été récupérés sur la voie de chemin de fer et transmis à la famille comme l’expliquera Marcelle Hamon à sa sœur en août 1945. Le 22 avril 1944, elle arrive à Ravensbrück, numéro matricule 35461, puis au Kommando de Watenstedt, dépendant de Neuengamme, dans la banlieue de Hambourg. Complexe industriel spécialisé dans la fabrication d’obus : dans les notes rédigées par Éliane Ronël, il est dit :
« Dans les camps. Solidarité. Résistance. Essayer de travailler le plus lentement possible aux machines, quelques tours supplémentaires aux obus, contrôle : laisser passer des obus qui ne correspondent pas à la norme. »
Elle fut transférée en Suède par la Croix Rouge lors de la libération du camp, le 23 avril 1945. Elle revint à Quimper deux mois plus tard.
Membre du Parti communiste internationaliste (PCI), elle se présenta aux élections législatives du 2 juin et en novembre 1946 sur la liste du Parti communiste internationaliste (PCI), dirigée par Alain Le Dem*.
Son combat est d’abord méconnu, puis pour avoir une existence en tant que déportée résistante, elle est affiliée au réseau de renseignement CND-Castille.
Le 26 juillet 1947, elle épousa Henri Berthomé. Leur parcours politique fut désormais commun. Après le congrès de 1948 qui écarta les membres du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), elle se détacha du PCI et suivit l’aventure de ses amis Craipeau et Chauvin, dans la création d’un parti authentiquement de gauche, qui déboucha en 1960 sur la création du Parti socialiste unifié.

Elle lutta pour les droits à l’autodétermination des peuples, Indochine, Algérie… La lutte pour les droits de l’homme se fait au travers d’associations (Amnesty, MSF) dont la dernière sera le comité Bosnie de Quimper, créé en 1992 et dont elle prit la présidence au décès de son époux en 1999.
Lors de l’élection présidentielle de mai 2002, Éliane Berthomé relaie l’appel de la Fédération nationale des déportés, internés et patriotes (FNDIRP) de faire barrage au candidat d’extrême droite. Elle accepta d’être la présidente d’honneur du comité de soutien à Daniel Le Bigot, candidat des Verts aux législatives de juin.

Malade et se déplaçant très difficilement, elle se rendit le 16 mai 2002 à l’invitation de Germaine Tillion et d’Anise Postel-Vinay, dans le Morbihan. « Éliane se rassasia littéralement de beauté et d’amitié » dira Anise Postel-Vinay. avec Henri, « ils avaient été selon son expression « amoureux de vivre à en mourir ». (Voix et Visages n° 281- 2002). Elle décéda le lendemain 17 mai.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article220752, notice RONËL Éliane par Jean-Yves Guengant, version mise en ligne le 1er décembre 2019, dernière modification le 1er décembre 2019.

Par Jean-Yves Guengant

SOURCES : Erwan Le Bris du Rest, : conférence donnée à la médiathèque des Ursulines, Quimper, 16 février 2013. — Yvette Stéphant, hommage à Éliane Ronël, le 22 mai 2002. — André Calvès, « J’ai essayé de comprendre, mémoires, 1ière partie : 1928-1950 ». — Yves Craipeau, Contre vents et marées, les révolutionnaires pendant la seconde guerre mondiale, Savelli, 1977. — René Sedes, Quand les auberges de jeunesse ouvraient sur toutes les routes – L’ajisme et les auberges de jeunesse, une aventure centenaire, 1897 – 2005, Vanves, 2006, 243 pages.
Journaux : Le Militant (archives de Brest), La Vérité, Voix et visages (revue de l’ADIR), juillet-octobre 2002, - Le Télégramme, Ouest-France. —Médiathèque des ursulines, Quimper : fonds – « bibliothèque d’Éliane et Henri Berthomé ».

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