BASCH (BAŠ, BACH) Ana Marija, dite Anne-Marie [Née RÉVÉSZ (REVEC) Anna Maria]

Par Hervé Lemesle

Née le 16 juin 1893 à Ujszentivan (Autriche-Hongrie, aujourd’hui Hongrie), morte le 25 juillet 1979 à Budapest (Hongrie) ; employée dans un jardin d’enfants puis infirmière ; émigrée en Yougoslavie et en Belgique, militante du Parti communiste ; volontaire en Espagne républicaine ; internée en France, résistante en Belgique, déportée en Allemagne ; s’est installée à Budapest après la Libération.

Ana Marija Basch à Valence, octobre 1937. Source : Gusti Jirku, Wir kämpfen mit !, p.74.

Née dans une famille bourgeoise hongroise d’origines juives, Ana Marija Révész passa son enfance à Bajmok près de Subotica (province de Vojvodine, dans la République de Serbie actuelle, alors sous domination austro-hongroise) puis fréquenta le lycée à Budapest et à Subotica, où elle vécut chez son oncle, un avocat progressiste. Inscrite dans une école de commerce et attirée par le mouvement féministe, elle entra en contact avec la sœur de Lajoš Cséby (1899-1976), qui commanda plus tard le bataillon Rákosi de la 13e Brigade internationale (BI) en Espagne et fut ambassadeur de Hongrie à Belgrade de 1957 à 1961. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance de son futur époux, André Basch (1890- ?), né dans une famille juive assez aisée à Čantavir près de Subotica, ingénieur en géodésie, mobilisé dans l’armée austro-hongroise de 1914 à 1917, capturé sur le front italien et prisonnier de guerre pendant plus d’un an. De leur union naquit en 1916 à Vienne un fils unique, Janoš.

Démobilisé avec le grade de lieutenant, André Basch revint en 1920 à Subotica, devenue une ville yougoslave, où il travailla comme géomètre pour la municipalité puis à son compte. Il s’engagea cinq ans plus tard dans le mouvement communiste clandestin, le Parti communiste de Yougoslavie (KPJ) ayant été interdit dès 1921. André – admis dans le KPJ en 1926 – et Ana Marija Basch – admise en 1929 – recevaient chez eux d’autres militants communistes, dont les futurs brigadistes Imre Beer (1905-1942), Karol Hedrih (1899-1936) et Lajoš Cséby qui avaient tous deux fui la Hongrie suite à l’écrasement de la Commune de Budapest en 1919, le serbe Vaso Bogdanov (1902-1967), professeur d’histoire ensuite exclu du KPJ pour son opposition à l’aile gauche du parti, et le Serbe de Bosnie Đuro Pucar (1899-1979), un important cadre syndical devenu l’un des dirigeants du mouvement des partisans puis du régime titiste en Bosnie-Herzégovine. André Basch fut l’un des rédacteurs du journal syndical Szervezett munkas [L’ouvrier organisé]. Employée dans un jardin d’enfants, Ana Marija Basch fonda une association d’assistance sociale et éducative des travailleurs. Arrêtée en 1928 quand la police découvrit chez elle une militante communiste recherchée, elle fut licenciée et Đuro Pucar l’envoya à Novi Sad pour poursuivre son activité militante. Elle participa au Congrès de politique d’entraide à Berlin en 1929, mais la répression anticommuniste devenue plus sévère suite à la proclamation de la dictature par le roi Alexandre Ier le 6 janvier de cette même année – Pucar fut alors condamné à huit ans de prison –, le couple décida d’émigrer en Belgique en 1930, tandis que Karol Hedrih s’installa à Paris, Imre Beer et Lajoš Cséby s’exilèrent à Moscou, où ce dernier fut exclu du KPJ pour avoir soutenu la fraction de droite du parti opposée à la ligne insurrectionnelle alors soutenue par l’Internationale communiste.

À Bruxelles, Ana Marija Basch devint infirmière dans un hôpital de la ville, adhéra à la CGT en 1935 et fut plusieurs fois arrêtée pour ses activités politiques. André Basch prit quant à lui la direction de la section yougoslave du Parti communiste de Belgique (PCB), les immigrés économiques et politiques d’origine yougoslave étant alors nombreux en Belgique, en particulier dans les mines de Wallonie et du Limbourg. Leur fils Janoš fit un apprentissage d’électromécanicien de 1932 à 1935 et adhéra au syndicat socialiste des métallos et aux JC. Très impliqués dans le Front populaire antifasciste, tous trois furent parmi les premiers volontaires à partir de Belgique en octobre 1936 pour défendre la République espagnole et rejoindre les BI alors en formation. La sœur d’Ana Marija, Jószefné Révész partit également en Espagne ; le fait qu’elle était infirmière à Onteniente suggère qu’elle serait aussi partie de Bruxelles, car les volontaires de cet hôpital situé au sud de Valence étaient des militantes juives d’Europe centrale et orientale émigrées en Belgique.

Arrivés en Espagne le 27 octobre 1936, la famille fut séparée. André Basch fut promu lieutenant dès novembre 1936, commanda une caserne des BI à Albacete jusqu’en avril 1937, enseigna la topographie à l’école des officiers de Pozorubio, puis devint en mai 1937 instructeur au centre de formation d’artillerie à Almansa et dans le 2e groupe d’artillerie lourde Etienne d’octobre 1937 à la démobilisation. Janoš fut d’abord soldat dans le bataillon Edgar André de la 11e BI sur le front de Madrid, puis sergent dans le groupe d’artillerie Anna Pauker au sein de la 35e division. Ana Marija Basch fut affectée comme infirmière dans le service de santé à Valence, puis travailla pendant huit mois dans l’hôpital de campagne de la 15e division dont le service de santé était dirigé par son compatriote Imre Beer devenu chirurgien, qui fut grièvement blessé en opérant sous le feu ennemi. Gusti Jirku fit l’éloge d’Ana Marija Basch pour son dévouement envers les blessés qui l’appelaient tous « mère » ; elle avait déjà selon Gusti Jirku les cheveux blancs mais la force et la résistance d’une jeune femme, et son fils Janoš venu la voir à l’hôpital une seule fois lors d’une permission se disait fier d’elle. Ana Marija Basch participa à la conférence des femmes antifascistes d’Espagne le 30 octobre 1937 à Valence et son intervention longuement citée par Gusti Jirku dans Wir kämpfen mit ! illustre bien la force et l’orthodoxie de ses convictions :

« Au nom des femmes du Service international de santé, je vous adresse de tout mon cœur : Salud ! Nous sommes venus du monde entier pour combattre aux côtés de nos sœurs espagnoles qui, en peu de temps, sont devenues un exemple pour toutes les femmes antifascistes du monde. Elles ont un bon exemple : notre Pasionaria ! […] Nous savons qu’en Espagne, le destin de toutes les femmes se décide. Je ne suis pas un orateur, camarades, mais je suis heureuse d’être parmi vous et de vous dire ce que j’ai vu et fait en cette année de guerre. Immédiatement après mon arrivée en Espagne j’ai commencé à travailler dans les hôpitaux du front. [….] J’ai vu des choses horribles : à Fuencarral et à Morata les avions fascistes ont poursuivi nos ambulances, à Colmenar et Tarancón ils ont bombardé nos hôpitaux en plein jour. J’ai vu des enfants baigner dans leur propre sang et les mères à leur recherche les ont trouvés sur des civières, morts ou estropiés. […] Même avec leurs propres blessés, les fascistes n’ont aucune pitié. Après la capture de Belchite, nous trouvons des fascistes blessés avec des plaies purulentes, gangreneux, totalement abandonnés dans un hôpital sale. J’ai vu nos médecins travailler quarante heures sans interruption. Beaucoup ont perdu la vie au front. Et les chauffeurs d’ambulance qui, sans s’évanouir, vont du front à l’hôpital et de l’hôpital au front, ne veulent pas dormir ou manger parce que les blessés les attendent ! Saluez le poing levé, camarades, quand vous voyez les conducteurs de nos ambulances, ils ont mérité votre salut !
 
On me demande souvent si j’ai aussi de bons souvenirs de mon travail ici : Oh oui ! À Tarancón, il y avait un jeune espagnol gravement blessé. Il était comme notre fils et il nous appelait "mères". Quand ses parents sont venus le chercher, il m’a dit : "Anne-Marie, je t’aime comme ma mère !" Vous me demandez comment on peut supporter de tout voir cette souffrance, je réponds : d’abord parce que nous sommes antifascistes et nous savons qu’une victoire des fascistes signifierait la fin de tout le bien qu’il y a dans le monde, et en second lieu parce que l’exemple de nos blessés nous remplit de force. Ils sont courageux, et pas seulement au front, aussi dans le lit d’hôpital et sur la table d’opération. Quelques jours après l’opération, ils demandent : "Que pensez-vous, pouvons-nous retourner au front ?" Et quand ils nous appellent "maman" cela nous donne la force, parce qu’une mère est dévouée à ses enfants. Je me suis souvent demandé, et je vous demande également à vous, camarades : méritons-nous vraiment d’être appelées "mamans" ? (Toute la salle, enthousiaste, répond : oui, oui !) Oui, nous le méritons parce que nous nous battons pour une nouvelle vie pour nos enfants, contre le fascisme, pour une Espagne libre et démocratique, pour la paix dans le monde ! Longue vie à l’Armée républicaine glorieuse ! Longue vie au Front populaire ! Vive nos sœurs espagnoles ! ».

La fidélité de la famille Basch à la ligne dictée par l’IC explique l’admission de ses membres dans le Parti communiste d’Espagne (PCE) en 1938. Dans les appréciations les concernant, Ana Maria fut saluée pour son travail utile, son autorité et son activité politique, André pour ses compétences techniques et professionnelles même si l’on déplora ses faibles capacités politiques, et Janoš comme un bon antifasciste bien qu’hésitant à l’égard des anarchistes. Après la Retirada, ils furent internés dans des camps en France, puis purent regagner Bruxelles, où ils s’engagèrent dans la Résistance. Arrêtés le 27 avril 1944 et emprisonnés à Saint-Gilles, Ana Marija et André Basch furent déportés en Allemagne, et André y perdit la vie. Elle fut placée en quarantaine pendant un mois à Ravensbrück dans le bloc 13, puis transférée le 19 juillet 1944 à Neubrandenburg. Parlant bien l’allemand, elle put travailler dans un bureau, mais, victime d’avitaminose, fut ensuite placée dans l’atelier de couture. Libérée le 1er mai 1945 par les troupes britanniques, elle rentra le 25 mai à Bruxelles. Elle ne soutint pas Tito en 1948 quand il rompit avec Staline, bien que l’ami de la famille Imre Beer ait disparu dans un camp du goulag soviétique suite à son rappel à Moscou pour examiner son cas, André Marty l’ayant accusé d’être un élément hostile et trotskiste. Avec son fils, elle s’installa en 1949 à Budapest, où elle enseigna dans une école d’infirmières. Elle fut décorée lors d’une cérémonie en l’honneur des volontaires de la 13e BI en 1968 à Varsovie.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article221238, notice BASCH (BAŠ, BACH) Ana Marija, dite Anne-Marie [Née RÉVÉSZ (REVEC) Anna Maria] par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 décembre 2019, dernière modification le 3 janvier 2022.

Par Hervé Lemesle

Ana Marija Basch à Valence, octobre 1937. Source : Gusti Jirku, Wir kämpfen mit !, p.74.
Ana Basch, au second plan, sur le front, avec le chirurgien néozélandais Douglas Jolly (au centre), sans date.

SOURCES : RGASPI (Moscou), 545.6.1525 et 1531, caractéristiques n°63 (André Baš) et 64 (Janoš Baš) du 4 mars 1941, n°925 du 27 mai 1941 (Ana Marija Revec). – Gusti Jirku, Kampf dem Tode ! Die Arbeit des Sanitätsdienstes der Internationalen Brigaden, Madrid, 1937. – Gusti Jirku, Wir kämpfen mit ! Antifaschistische Frauen vieler Nationen berichten aus Spanien, Valence, La semana gráfica, 1938 (Réédition espagnole ¡Nosotras estamos con vosotros ! Mujeres antifascistas de distintos países hablan de su trabajo en España, Madrid, AABI, 2018). – Đula Kovač, « Svetli likovi » [Personnalités lumineuses], in Čedo Kapor, Španija 1936-1939 [L’Espagne], Belgrade, Vojno-izdavačko zavoda, 1971, vol.5, pp.153-155. – Slobodanka Ast, « Naše Španjolke 1936-1939. 9 Otišle da ne se ne vrate » [Nos Espagnoles. Elles sont parties pour ne plus revenir], Politika, 17 mars 1975. – Marko Perić, „ Jevreji iz Jugoslavije. Španski borci“ [Juifs de Yougoslavie. Combattants espagnols], Zbornik jevrejski istorijski muzej, n°3, Belgrade, 1975, pp. 26-27. – Jaša Romano, Jevreji Jugoslavije 1944-1945. Žrtve genocida i učesnici Narodnooslobodilaškog rata [Les juifs de Yougoslavie. Les victimes du génocide et les participants à la Guerre de libération nationale], Belgrade, Republička zajednica nauke Srbije, 1980, p.336. – Ehrenbuch Internationales Ravensbrück-Komitte, Fürstenberger/Havel, Mahn und Gedenkstätte Ravensbrück, sans date. –– Arno Lustiger, « Shalom Libertad ! ». Les Juifs dans la guerre d’Espagne 1936-1939, Paris, Editions du Cerf, 1991, p.236. – Anija Omanić, « Žene učesnice u Španskom ratu sa područja bivše Jugolavije » [Les femmes des territoires de l’ancienne Yougoslavie engagées dans la guerre d’Espagne] in Č. Kapor, Za mir i progres u svijetu [Pour la paix et le progrès dans le monde], Sarajevo, SUBNOR BiH, 1999, p.138. Avgust Lešnik et Ksenja Vidmar Horvat, « The Spanish Female Volunteers from Yugoslavia as Example of Solidarity in a Transnational Context », The International Newsletter of Communist Studies, vol. XX/XXI (2014/2015), n°27-28, p.44.– Ingrid Schiborowski et Anita Kochnowski (éd.), Frauen und der spanische Krieg 1936-1939. Eine biografische Dokumentation, Berlin, Verlag am park, 2016, pp. 132 et 257, version actualisée en ligne.

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