JUNGERMANN ou JUNGERMAN Edith [Née MARKUS (MARCUS) Edith, dite MARENS Edith, KENT Edith après 1945]

Née le 17 septembre 1908 à Hanovre (Allemagne), morte le 24 décembre 1981 à Vienne (Autriche) ; étudiante en médecine ; émigrée en Yougoslavie, militante du Parti communiste ; volontaire en Espagne républicaine ; internée en France en 1939 puis membre du service de santé international en Chine jusqu’en 1947 ; médecin en Autriche.

L’arrivée d’anciens d’Espagne à Hong Kong, 28 septembre 1939. De gauche à droite : Wolf Jungermann, Herbert Baer, peut-être Robert Lim, Walter Freudmann, Edith Jungermann, Franz Kriegel ; source : Robert Mamlok.

Retracer l’itinéraire d’Edith Jungermann avant son arrivée en Espagne est difficile faute de sources bien documentées. Née dans une famille d’origine juive, son identité première est restée longtemps disputée, certains auteurs la déclarant née Markus (G.E. Sichon), d’autres née Marens (T. Bergmann, R. Mamlok) ou épouse de Fritz Markus, un autre futur volontaire allemand en Espagne républicaine, arrivée avant juillet 1936, membre du service de santé et surveillé par le SIM, le Service de sécurité des Brigades internationales (W. Abel et E. Hilbert). Il semble que la première hypothèse soit la bonne, comme en témoignent les archives du RGASPI. Le seul fait établi est qu’elle avait commencé des études de médecine en Allemagne – à Hambourg et à Berlin – et qu’elle les poursuivit à partir de 1933 en Autriche (Vienne) puis en Yougoslavie, où elle avait émigré pour fuir le régime nazi. À Belgrade, elle fit la connaissance de son futur second mari, qu’elle épousa en Espagne, Wladyslaw Jungermann (1909-1989) dit Wolf, Polonais lui aussi d’origine juive, membre du Parti communiste de Pologne (KPP) depuis 1929, secrétaire de sous-rayon arrêté plusieurs fois en Pologne, et militant dans la Ligue de la jeunesse communiste de Yougoslavie (SKOJ) durant la fin de ses études entamées à Paris et poursuivies à Prague. Edith Markus et Wolf Jungermann s’unirent le 18 février 1935 dans la capitale yougoslave ; elle obtint de ce fait la nationalité polonaise, mais, contrairement à son époux, elle ne finit pas ses études avant de gagner la péninsule ibérique. En route avec un groupe de volontaires allemands début septembre 1937, elle servit d’interprète lors d’une discussion avec des militants de Béziers (Hérault), qui abordèrent la question des causes de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933. Elle dénonça alors l’attitude du Parti communiste d’Allemagne (KPD), dont elle était membre à l’époque et qui avait selon elle « saboté tout rapprochement avec le SPD ». Else Teubner (1899-1986), une de ses camarades passée par l’URSS et fidèle à la ligne stalinienne, contesta ses dires en affirmant que le « KPD s’était efforcé de réaliser l’union de la classe ouvrière » ; selon elle, Edith Jungermann semblait « très peu formée politiquement » et n’avait « probablement pas conscience de la portée de ses propos ». Or sa prise de conscience des erreurs de Moscou était précoce et lucide.

Wolf Jungermann arrivé en Espagne en juillet 1937, fut affecté comme médecin à l’hôpital de Tarancón entre Cuenca et Madrid, puis à partir de janvier 1938 dans celui de Mahora près d’Albacete. Edith Jungermann servit quant à elle comme technicienne de radiologie à l’hôpital Pasionaria de Murcia. Pour des raisons inconnues, le couple divorça en janvier 1938. Le vice-commandant des services de santé des BI Vasil Kolarov dit Franek proposa en mars 1938 le rapatriement d’Edith, qui avait repris son nom de jeune fille, car elle était démoralisée, mais elle resta en Espagne encore un temps, travaillant après l’évacuation de Murcia en avril 1938 dans l’hôpital de Mataró en Catalogne. Considérée comme « politiquement faible » selon la commission étrangère auprès du Comité central du Parti communiste d’Espagne (PCE) qui ne l’admit pas en son sein, et « travaillant mal » selon son ancien époux, elle quitta, de sa propre initiative selon elle, l’Espagne pour Paris, où elle entendait finir ses études de médecine. Wolf Jungermann rejoignit le bataillon britannique de la 15e BI et anglicisa son nom, devenant Wolfie Jungery ; suite à la démobilisation des Brigades internationales en septembre 1938, il intégra le groupe des volontaires polonais, sans enthousiasme selon la note d’Eduardo D’Onofrio le concernant.

Ironie de l’histoire, les anciens époux se portèrent volontaires pour partir en Chine dans le service de santé international qui se mettait alors sur pied. Interné en France après la Retirada et libéré de Gurs (Basses-Pyrénées), Wolf Jungermann retrouva Edith Markus à Marseille, où ils embarquèrent le 12 août 1939 sur l’Aenas, un paquebot britannique affrété par le Comité d’aide médicale à la Chine de Londres et parti de Liverpool. Trois médecins ayant servi en Espagne avaient réussi à quitter l’Angleterre dès mai 1939 sur l’Eumaeus et arrivèrent le 8 juillet à Hong Kong : l’Allemand Rolf Becker (1906-1999), l’Autrichien Fritz Jensen né Jérusalem (1903-1955) et le Tchécoslovaque Friedrich Kisch (1894-1968). À bord de l’Aenas se trouvaient déjà d’autres vétérans d’Espagne : l’Allemand Herbert Baer (1898-1946), l’Autrichien Walter Freudmann (1911-1993), le Bulgare Ianto Kaneti (1904-2004) et le Roumain David Iancu (1910-1990). Edith Markus et Wolf Jungermann montèrent sur le bateau avec d’autres anciens d’Espagne : les Polonais Samuel Flato (1910-1972), Leon Kamieniecki et son épouse Miriam, Franz Kriegel (1904-1979) et Wiktor Taubenfligel (1909-1994), le Roumain Jacob Kranzdorf (1904-1976), le Hongrois Georg Schön (1912-1977), le Russe apatride Alexandre Volokhine. Ces « Espagnols », tous juifs (sauf Becker et Volokhine) et communistes (hormis Volokhine), désormais considérés comme indésirables en Europe – Edith Markus, ressortissante allemande, n’avait pu débarquer lors de l’escale à Singapour suite à la déclaration de guerre du Royaume-Uni et de la France au IIIe Reich –, s’étaient portés volontaires pour travailler en Chine dans l’espoir de rejoindre les forces communistes de Mao Zedong, concentrées dans la province du Shaanxi au nord du pays. D’autres vétérans « espagnols » arrivés en Chine avant eux comme le Canadien Norman Bethune (1890-1939), l’Indien Menhanlal Atal (1886-1957) et l’Indonésien Tio Oen Bik (1906-1966), étaient parvenus à gagner Yan’an, mais le contexte politico-militaire avait changé depuis. Les nouveaux arrivants à Hong Kong le 28 septembre 1939 furent donc incorporés dans le Corps international de secours médical de la Croix-Rouge chinoise (CRC) – dirigé par le Chinois natif de Singapour Robert Lim (1897-1969) et contrôlé par les nationalistes de Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek) – et regroupés dans le village de Tuyunguan près de Guiyang, capitale de la province de Guizhou au sud-ouest du pays. Retenus à Londres parce qu’ils y étaient avec leur épouse, deux autres médecins « espagnols », l’Allemand Carl Coutelle (1908-1993) et l’Autrichien Heinrich Kent né Cohn (1910-1961) parvinrent à les rejoindre, sans leur femme, un an après en passant par Rangoon, tandis que Gisela Kranzdorf née Goldstein ( ?-1944) arriva d’URSS.

En dépit de toutes leurs tentatives, et sur les conseils de Zhou Enlai, représentant de Mao Zedong auprès du Guomindang (GMD), les anciens d’Espagne restèrent cantonnés dans la zone nationaliste et constatèrent amèrement qu’ils n’étaient pas les bienvenus, cruelle différence avec l’accueil enthousiaste de la population et des autorités républicaines à leur arrivée dans la Péninsule ibérique. Outre les tensions politiques entre le PCC et le GMD qui provoquèrent une limitation croissante de leurs déplacements, ils furent confrontés à plusieurs autres problèmes : la stratégie de Jiang de défense en profondeur avec une vaste zone tampon entre le front et l’arrière les empêcha de prendre en charge rapidement les blessés comme ils avaient pu le faire en Espagne ; ils devaient aussi composer avec la méfiance des populations à l’égard de la médecine occidentale moderne et faire face au manque de matériel, aggravé par la corruption chronique du régime nationaliste. De plus en plus réduits à l’inaction au niveau militaire – ils furent retirés des unités combattantes en juin 1940 puis en janvier 1942 –, ils parvinrent néanmoins à jouer en rôle utile de santé publique, en luttant avec les moyens du bord contre la malnutrition et les épidémies d’une ampleur inédite pour eux, grâce à des stations d’épouillage improvisées et des campagnes de vaccination. Leur situation s’améliora toutefois en 1943-1944, quand les forces britanniques, américaines et chinoises commandées par le général états-unien Joseph Stilwell (1883-1946) lancèrent une offensive conjointe pour rouvrir la route entre la Birmanie et le Sud de la Chine coupée par les Japonais depuis mars 1942. Les dix hommes médecins célibataires furent transférés dès décembre 1942 de Tuyunguan en Inde et incorporés dans la « force X » qui intervint dans la jungle birmane, tandis que les autres comme Edith et Wolf Jungermann s’investirent dans la « force Y » restée en Chine. La jonction de ces deux forces en janvier 1945 mit fin à l’une des plus terribles batailles de la Seconde Guerre mondiale, mais les médecins de la « force Y » restèrent en Chine jusqu’en 1947, travaillant pour l’Agence des Nations-Unies pour le secours et la reconstruction (UNRRA) auprès des populations des zones libérées par les communistes. Dans ce contexte des plus ardus, Edith Markus survécut péniblement. Selon un rapport de Samuel Flato envoyé à Moscou en 1942, elle travaillait bien en Chine en dépit de « très nombreuses difficultés personnelles » ; Flato, évoquant ses « aventures sentimentales, divorces, tentatives de suicide », la considérait comme « une personne sur laquelle on ne peut pas compter, qui change souvent d’avis, politiquement peu fiable, très faible et influençable ». Elle se remaria ainsi avec son collègue Friedrich Kisch, qui intégra la « force X » en 1943.

Séparée de Wolf Jungermann, Edith Markus refit sa vie en Autriche avec Heinrich Kent, qu’elle avait épousé à Shanghai. Ce dernier avait déjà tenté de se suicider en Chine et réussit lors d’une seconde tentative en 1961. Edith Kent acheva ses études de médecine à Vienne et, après le suicide de son troisième époux, voulut rejoindre sa sœur émigrée aux États-Unis, mais elle n’obtint pas de visa à cause de son passé communiste. Elle maintint des relations étroites avec la Chine populaire, présidant l’Association d’amitié austro-chinoise et y séjournant plusieurs fois. Friedrich Kisch rentra en 1945 à Prague, où il reçut la médaille du Travail en 1952, publia la correspondance avec son frère Egon Kisch (1885-1948), ancien reporter de guerre en Espagne ; après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces du Pacte de Varsovie le 21 août 1968, il émigra à Berlin-Ouest, où il décéda le 13 septembre suivant.

Le parcours de Wolf Jungermann fut encore plus tourmenté : rentré en Pologne, il devint médecin-chef du port de Gdynia et fut condamné en 1952 à 18 mois de prison comme « ennemi de l’Etat » et espion ; sa nouvelle épouse connue en Chine, Kendell Knuston, et leurs deux filles purent émigrer en 1956 aux Etats-Unis parce que Kendell y était née, mais Wolf non, même s’il avait rompu avec le communisme depuis longtemps. Il réussit à partir en 1960 en Israël et travailla comme inspecteur de la Santé publique à Haïfa jusqu’en 1966, quand il fut autorisé à rejoindre sa famille en Oklahoma. Dans une lettre adressée à la vétérane américaine Fredericka Martin dix ans avant sa mort, il se remémorait ainsi son activité à Tarancón : « Nous avons travaillé avec un allant et un but très rarement atteints dans la vie ».

L’itinéraire d’Edith Markus-Jungermann, chaotique au niveau sentimental mais cohérent d’un point de vue politique, illustre bien les difficultés rencontrées par les militants de la mouvance communiste devenus très tôt sceptiques à l’égard des errements de la ligne stalinienne.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article221253, notice JUNGERMANN ou JUNGERMAN Edith [Née MARKUS (MARCUS) Edith, dite MARENS Edith, KENT Edith après 1945], version mise en ligne le 17 décembre 2019, dernière modification le 23 mai 2022.
Wolf et Edith Jungermann en 1937 (source : RGASPI)
L’arrivée d’anciens d’Espagne à Hong Kong, 28 septembre 1939. De gauche à droite : Wolf Jungermann, Herbert Baer, peut-être Robert Lim, Walter Freudmann, Edith Jungermann, Franz Kriegel ; source : Robert Mamlok.
Plaque de l’obélisque de Tuyunguan, construite en 1985 par les autorités de la ville de Guiyang. Source : Jaroslaw Jedrzejczak.

SOURCES : RGASPI (Moscou), 545.6.706 lettres sur le divorce des époux Jungermann du 9 et 31 janvier 1938 ; 545.6.1535 appréciation de janvier 1939, notes de Richter et Edo, août 1938 et 14 juin 1940 ; 545.6.740 lettre d’Else Teubner du 20 septembre 1937, caractéristique n°1351 du 14 juin 1940, notes du 16 novembre 1942, 20 juillet 1945 et 11 décembre 1948. – Gaby Ersler Sichon, « Les médecins des deux guerres : Espagne 1936-1939. Chine 1939-1945 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°19, 1990, Nanterre, pp. 57-64. – Arno Lustiger, « Shalom Libertad ! ». Les Juifs dans la guerre d’Espagne 1936-1939, Paris, Editions du Cerf, 1991, p.233. – Anija Omanić, « Žene učesnice u Španskom ratu sa područja bivše Jugolavije » [Les femmes des territoires de l’ancienne Yougoslavie engagées dans la guerre d’Espagne] in Č. Kapor, Za mir i progres u svijetu [Pour la paix et le progrès dans le monde], Sarajevo, SUBNOR BiH, 1999, p.138. – Hans Landauer et Erich Hackl, Lexikon der österreichischen Spanienkämpfer 1936-1939, Vienne, Theodor Kramer, 2008 (2e éd.), p.131. – Theodor Bergmann, Internationalisten an den antifaschistischen Fronten. Spanien-China-Vietnam, Hambourg, VSA Verlag, 2009, pp.69 et 72-73. – Werner Abel et Enrico Hilbert, « Sie werden nicht durchkommen ! ». Deutsche an der Seite der Spanischen Republik und der sozialen Revolution, vol.1, Lich-Hessen, Verlag Edition AV, 2015, p. 331. – Jaroslaw Jedrzejczak, « 70e anniversaire de la victoire contre l’envahisseur japonais et de la fin de la Seconde Guerre mondiale. A la recherche des traces d’amis internationaux » (en polonais), 2015, en ligne. – Ingrid Schiborowski et Anita Kochnowski (éd.), Frauen und der spanische Krieg 1936-1939. Eine biografische Dokumentation, Berlin, Verlag am Park, 2016, p.43. – Robert Mamlok, The International Medical Relief Corps in Wartime China, 1937-1945, Jefferson, McFarland and Co, 2018.

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