KRAUS Lea [STEIN Lea après 1945]

Par Hervé Lemesle

Née le 12 mai 1914 à Zagreb (Autriche-Hongrie, Croatie actuelle), morte en 1985 en Israël ; infirmière, militante des Jeunesses communistes ; volontaire en Espagne républicaine ; résistante en France ; émigrée en Israël en 1949.

Lea Kraus au moment de son arrestation en 1935 ; source : dossier de la police de Zagreb.

Née dans une fratrie de trois enfants d’origines juives, fille d’Artur Kraus et de Fanika Herman, Lea Kraus passa son enfance et fréquenta l’école primaire à Gradačac, une petite ville près de Tuzla (Bosnie orientale), où son père était pharmacien. Elle poursuivit ses études à Zagreb au lycée pendant sept ans, mais ne passa pas le bac et fit une formation d’infirmière durant deux années. Elle milita de 1929 à 1932 dans l’organisation sioniste socialiste Hachomer Hatzaïr [La jeune garde] créée en 1913 en Autriche, qui comptait 1 374 membres en Yougoslavie, principalement à Sarajevo et Zagreb. Pour concilier son aspiration à la libération nationale et sociale, elle se rapprocha ensuite du mouvement ouvrier communiste, adhérant en 1935 au Secours rouge et à la Ligue de la jeunesse communiste de Yougoslavie (SKOJ). Elle évoqua au début des années 1980 sa conversion au communisme en ces termes : « Ils me paraissaient incarner un horizon plus vaste, des valeurs très positives. J’avais environ 18 ans. Avec moi, en 1934 ou 1935, la majorité des jeunes du Hachomer de Zagreb ont rejoint les Jeunesses communistes ». Arrêtée lors d’une manifestation dans le district zagrebois de Trešjevska en train de diffuser des tracts avec le slogan « Vive la Croatie soviétique ouvrière et paysanne », elle fut condamnée le 28 octobre 1935 par le Tribunal de défense de l’État de Belgrade à dix mois de prison, qu’elle purgea dans le sinistre pénitencier de Požarevac en Serbie près de Belgrade. Libérée en février 1936 et assignée à résidence chez ses parents en Bosnie où elle s’ennuyait mortellement, elle regagna Zagreb, où on déplora sa faiblesse face à la police pendant les interrogatoires. Se portant volontaire pour l’Espagne, elle partit en juillet 1937 à Paris en passant clandestinement par l’Autriche et la Suisse grâce à des militants communistes locaux.

À son arrivée le 3 août 1937 à Albacete, Lea Kraus fut affectée à l’hôpital de Villanueva de la Jara près de Cuenca, où elle contracta en décembre une pleurésie. Elle fit la connaissance de son premier mari, Walter Swoboda dit Paul Berger (v. 1910-1945), un machiniste communiste autrichien venu de Vienne en Espagne en décembre 1936, combattant dans le bataillon Thälmann de la 11e BI et passé par l’école des commissaires politiques, grièvement blessé en août 1937, soigné d’abord à Benicasim puis à Villanueva de la Jara où il était commissaire de l’hôpital. Suite au transfert de la base des BI en Catalogne en avril 1938, Lea Kraus travailla à Mataró au nord-ouest de Barcelone et accompagna ensuite des blessés et malades évacués en septembre en France. Les appréciations concernant son séjour en Espagne furent négatives : on lui reprochait son manque d’activité au niveau professionnel et politique, sa faiblesse après son arrestation en 1935 et sa vie personnelle « assez dissolue » ; elle ne fut par conséquent pas admise dans le Parti communiste d’Espagne (PCE) en 1938. Son témoignage recueilli en Israël en 1981-1982 explicita ses désillusions d’alors : « L’hôpital était sans cesse saturé, nous devions opérer sans interruption ; les blessés, souvent, étaient démoralisés, indisciplinés. Ils avaient le sentiment qu’on les abandonnait, qu’on ne leur fournissait pas assez d’armes, que l’URSS les laissait tomber ; ces réactions se comprennent aisément : dès le début ou presque, nos armées ont été acculées à la retraite, elles n’étaient pas équipées correctement. […] En Espagne, j’ai rencontré des Yougoslaves qui étaient partis pour l’URSS en 1924. Naïve comme j’étais, je leur demandais de me décrire l’existence magnifique qu’ils y avaient menée. Mais ils se taisaient. Un jour pourtant, l’un d’entre eux, un blessé, m’a prise à part et m’a dit : "L’URSS n’est pas ce que tu crois. On ne peut pas dire, bien sûr, que ce n’est rien, mais ce n’est pas ce que nous avons espéré que ce serait" ; et, là-dessus, il s’est tu. "Pourquoi ?", ai-je demandé. Mais il n’a pas ajouté un mot. On se méfiait de tout le monde, on craignait les dénonciations ».

À Paris, Lea Kraus prit cependant part aux activités politiques et culturelles du groupe yougoslave et rédigea un rapport pour le Comité central du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ) dans lequel elle dénonçait les agissements de certains de ses compatriotes dans les BI alors en disgrâce. Le Serbe Roman Filičev dit Fein (1895-1941), responsable du service du personnel et dirigeant du Service de sécurité des BI (SIM) de novembre 1936 à avril 1937, menait selon elle une vie dissolue et aurait mené une mauvaise politique des cadres en affectant le médecin allemand Willy Glaser (1885-1948) à la direction de l’hôpital de Villanueva de la Jara. Glaser fut condamné à mort comme membre de la « 5e colonne » mais sauvé par Wilhelm Zaisser ; il put gagner Londres avec sa femme Therese Maria infirmière en Espagne, tandis que leur fille Erika (1922-1993), tombée malade au camp du Boulou (Pyrénées-Orientales) et adoptée par Herta et Noël Field, adhérente du Parti communiste d’Allemagne (KPD) de 1945 à 1948 pendant ses études à Zurich, internée de 1949 à 1955 en URSS pour espionnage, finit sa vie aux Etats-Unis. Le médecin monténégrin Grujo Petrović (1903-1969) avec qui Lea Kraus avait fait en juillet 1937 le voyage de Zagreb à Paris, s’y serait montré inutilement dépensier, peu prudent et libidineux à son égard. Malgré ces déclarations conformes à l’orthodoxie stalinienne et à la ligne du secrétaire du KPJ Josip Broz dit Walter à l’époque (1892-1980), Lea Kraus fut mise au ban du parti et contrainte de divorcer, Walter Swoboda étant considéré comme trotskiste ; assigné à résidence dans un village du Sud-Ouest puis interné en septembre 1939 dans un camp des Pyrénées, il s’évada, s’engagea dans la Résistance française dès 1940 et trouva la mort en mars 1945 à la tête d’une unité de l’Armée hexagonale dans la poche de Saint-Nazaire (Loire-Inférieure). Aspirant à rentrer en Yougoslavie, elle gagna donc seule Marseille avec sa fille Jeannette née en 1939 et enceinte de Paul né l’année suivante, et y travailla dans une institution américaine s’occupant d’enfants réfugiés. En dépit des demandes répétées de ses sœurs Tonka et Tirca auprès des autorités de Zagreb, celles-ci refusèrent son rapatriement, se justifiant ainsi début 1941 : « Compte-tenu du comportement de Lea Kraus avant son départ dans l’émigration et son mode de vie dans l’émigration, où elle semblait n’avoir des liens étroits qu’avec des émigrants politiques de gauche, la direction est d’avis que son retour dans le pays ne serait pas opportun, et un retour à Zagreb en particulier absolument indésirable ». Elle eut une liaison éphémère avec un autre vétéran d’Espagne, Dragiša Luković (1913-1943), maçon serbe et communiste, obligé de rentrer au pays pour rallier les partisans de Tito.

Grâce au soutien d’anciens d’Espagne – dont Lazar Udovički (1915-1997), étudiant serbe à Prague, soldat dans le bataillon Dimitrov de la 15e BI puis capitaine dans les guérilleros, évadé d’Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) en décembre 1940 et passé par la cité phocéenne avant de s’installer à Paris – et de communistes français – dont la future épouse d’Udovički, Camille Selb qui fut sa marraine lorsque ce dernier était interné à Gurs, et son amie Nadine Rouge –, Lea Kraus s’impliqua dans le centre d’accueil du KPJ dans la région parisienne, d’abord à Louveciennes puis à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise). Ce centre avait pour objectif de faciliter le retour des Španci (Espagnols) au pays pour, forts de leur expérience acquise en Espagne, préparer et encadrer la lutte armée contre les forces d’occupation qui débuta fin juin-début juillet 1941. Elle fut également active dans le « travail allemand » (TA) des FTP-MOI supervisé par l’ancien brigadiste tchèque Artur London : « Grâce à ma connaissance de l’allemand, j’ai réussi à entrer au Werberbüro, au bureau de recrutement de Pontoise. Toutes les listes des personnes qui devaient être réquisitionnées pour travailler en Allemagne me passaient entre les mains ; je prévenais la Résistance ou, parfois, directement les intéressés – comme ce fils de boulanger qui m’a fourni du pain jusqu’à la fin de la guerre en signe de gratitude. Les Allemands ne se doutaient évidemment pas que j’étais juive. Mais, en 1942, j’ai senti que cela risquait de mal tourner, j’avais perdu mes liaisons avec les camarades yougoslaves dont la plupart étaient rentrés au pays combattre dans les rangs des partisans. J’ai quitté Pontoise ». A la Libération, elle a été nommée directrice d’un camp de réfugiés yougoslaves à Châteauneuf-sur-Cher (Cher), où étaient internés essentiellement des paysans slovènes déportés de Yougoslavie pour y installer des Volksdeutsche à leur place ; ces Slovènes avaient été transférés d’abord en Allemagne puis en France. Lea Kraus eut bien du mal à assoir son autorité :
« La veille du 8 mai [1945], j’ai fait hisser le drapeau de la nouvelle Yougoslavie. Le lendemain matin, le cuisinier se présente dans mon bureau et me dit que l’on a brûlé le drapeau. Je savais que ces paysans n’étaient pas spécialement favorables à Tito, mais quand même… Je me suis dit qu’il fallait réagir. J’ai convoqué tout le monde dans la cour et commencé à faire un discours, rappelant ce que les Allemands avaient fait en Yougoslavie, que c’étaient les partisans de Tito qui les avaient battus, que c’était Tito qui allait leur redonner leur place, à eux paysans slovènes exilés, dans la nouvelle Yougoslavie… Mais mon propos n’a pas eu l’effet escompté : certains ont commencé à crier qu’ils ne comprenaient rien parce que je parlais en serbo-croate et pas slovène, des injures et des menaces ont fusé de toutes parts, d’autres se sont plaints de ce que j’étais allée manger leur pain à la cantine [elle refusait de manger au mess des officiers]. Les plus excités m’ont jeté à terre, ont commencé à me battre. D’autres les ont arrêtés : "Peut-être ce qu’elle dit est vrai". A ce moment sont arrivés des officiers russes [chargés d’un camp d’Ukrainiens à proximité] que le tapage avait attirés. Ils m’ont dit que je pouvais rentrer chez moi, qu’ils allaient prendre les choses en main. Alors je me suis fâchée et je les ai envoyés sur les roses ! " Comment osez-vous, leur ai-je dit, c’est un camp yougoslave, ici, et c’est moi qui le commande ! C’est à Tito que j’obéis". Ils étaient un peu ébahis, ils m’ont laissé un pistolet et sont partis. Je ne savais pas alors que j’appliquais la ligne de Tito avec tant de prémonition ! [Référence à la rupture avec Staline en 1948]. J’ai mis le pistolet sous mon oreiller et l’y ai oublié. Jamais de ma vie, pas même en Espagne, je n’avais touché une arme… Par la suite, la mission yougoslave de Paris m’a envoyé un commissaire politique en renfort. Il avait un fusil et ne s’en séparait guère ; les Slovènes l’ont boycotté, mais moi, ils ont fini par m’accepter. Cela a été ma seule satisfaction et finalement, c’est avec eux que je suis rentrée en Yougoslavie ».

Lea Kraus refit sa vie à Zagreb avec Mišo Stein. Elle passa les vacances de l’été 1948 avec Camille Selb sur la côte Adriatique, alors que Lazar Udovički devenu secrétaire général de la Présidence du Conseil de Serbie soignait sa tuberculose dans un sanatorium. Malgré son passé de militante fidèle, elle était écœurée par l’atmosphère qui régnait alors dans les cercles dirigeants, comme en témoigne cette anecdote : « Je me rappelle la réflexion que m’a faite un jour un Serbe, membre du Comité central, à l’occasion d’un voyage que nous avions effectué en Pologne, en compagnie d’une délégation yougoslave : "Comment cela se fait-il qu’il y ait tant de juifs dans la direction du Parti polonais ?" Je suis restée pétrifiée. Voyant cela, sa femme tenta de rectifier le tir : "Tu sais, Léa, il ne pense pas à toi en disant ça, ils ne sont pas tous comme toi !" Je me suis fâchée et je leur ai claqué la porte au nez. J’étais tellement scandalisée que je voulais poser le problème dans ma cellule. On m’en a empêchée. J’ai senti qu’on s’éloignait de moi. Un haut dirigeant que je connaissais depuis les premiers jours de mon adhésion au Parti m’a dit : "Fais attention, beaucoup de gens vont payer pour leurs opinions, sois un peu discrète !" ». Elle émigra donc avec son nouvel époux en 1949 en Israël et vécut à Kiryat Yam au nord d’Haïfa dans une implantation juive créée en 1939-40, réalisant ainsi son rêve d’adolescente de vivre un jour en Palestine.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article221254, notice KRAUS Lea [STEIN Lea après 1945] par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 décembre 2019, dernière modification le 6 janvier 2020.

Par Hervé Lemesle

Lea Kraus au moment de son arrestation en 1935 ; source : dossier de la police de Zagreb.

SOURCES : RGASPI (Moscou), 495.277 biographie du 17 août 1938 ; 545.6 caractéristique n°540 du 4 mai 1941. – Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724.Šp.Ib10 déclaration au CC KPJ à Paris début 1939. – Arno Lustiger, « Shalom Libertad ! ». Les Juifs dans la guerre d’Espagne 1936-1939, Paris, Editions du Cerf, 1991, p. 241. – Avram Pinto, Gli ebrei di Sarajevo e della Bosnia-Erzegovina, Rome, Lithos, 1996, p.128. – Lazar Udovički, Španija moje mladosti. Pismo mojoj deci [L’Espagne de ma jeunesse. Lettre à mes enfants], Belgrade, Čigoja štampa, 1997. – Ognjen Kraus, Dva stoljeća povijesti i kulture Židova u Zagrebu i Hrvatskoj [Deux siècles d’histoire et de culture des juifs à Zagreb et en Croatie], Zagreb, Židovska općina Zagreb, 1998, p.91. – Anija Omanić, « Žene učesnice u Španskom ratu sa područja bivše Jugolavije » [Les femmes des territoires de l’ancienne Yougoslavie engagées dans la guerre d’Espagne] in Č. Kapor, Za mir i progres u svijetu [Pour la paix et le progrès dans le monde], Sarajevo, SUBNOR BiH, 1999, p.138. – Barbara Blasin et Igor Marković, Ženski vodić kroz Zagreb [Guide des femmes à travers Zagreb], Zagreb, Meandar, 2006, pp.195-199. – Hans Landauer et Erich Hackl, Lexikon der österreichischen Spanienkämpfer 1936-1939, Vienne, Theodor Kramer, 2008 (2e éd.), p.220. – Alain Brossat et Sylvia Klingberg, Le Yiddishland révolutionnaire, Paris, Syllepses, 2009 (1e éd. 1983). – Avgust Lešnik et Ksenja Vidmar Horvat, « The Spanish Female Volunteers from Yugoslavia as Example of Solidarity in a Transnational Context », The International Newsletter of Communist Studies, vol. XX/XXI (2014/2015), n°27-28, p.46. – Werner Abel et Enrico Hilbert, « Sie werden nicht durchkommen ». Deutsche an der Seite der Spanischen Republik und der sozialen Revolution, vol.1, Lich-Hessen, Verlag Edition AV, 2015, pp.172-173. – Ingrid Schiborowski et Anita Kochnowski (éd.), Frauen und der spanische Krieg 1936-1939. Eine biografische Dokumentation, Berlin, Verlag am park, 2016, p.134. – Ivo Goldstein (dir.), Židovski biografski leksikon [Dictionnaire biographique des juifs], en ligne.

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