MEZIĆ-ŠILJAK Dobrila [Née ŠILJAK Dobrila, dite MEZIĆ Dobrila]

Par Hervé Lemesle

Née en 1909 à Pljevlja (Monténégro), morte en 1953 à Belgrade (Yougoslavie) ; médecin ; volontaire en Espagne républicaine ; internée puis résistante en France, militante du Parti communiste ; médecin en Yougoslavie après 1945.

Aleksandar et Dobrila Mezić après la Libération (source : Politika)

Issue d’une famille de popes monténégrins, Dobrila Šiljak étudia la médecine à la faculté de Belgrade et en sortit diplômée en 1935. Elle épousa Aleksandar Mezić né Jozef Hauptmann (1910-1973), un médecin d’origine juive et de nationalité polonaise né en Ruthénie subcarpathique, qui fit partie de l’Autriche-Hongrie, de la Pologne puis de l’Ukraine. Il acheva ses études en 1933 en Tchécoslovaquie et devint médecin stagiaire à l’hôpital de Belgrade. Le couple n’était pas engagé politiquement ni syndicalement avant de partir pour l’Espagne en juillet 1937, vraisemblablement avec un passeport les autorisant à visiter l’Exposition internationale à Paris, prétexte utilisé par de nombreux autres volontaires de Yougoslavie pour aller défendre la République espagnole.

Aleksandar Mezić franchit dès le mois de juillet 1937 les Pyrénées entre Perpignan et Figueras avec un autre médecin serbe, Gojko Nikoliš (1911-1995), à qui il donna une ampoule de caféine pour surmonter l’effort de l’ascension nocturne épuisante. Dobrila Mezić arriva le mois suivant, et le couple travailla d’abord à Albacete et à Madrigueras dans la Mancha, puis à Dénia à 40 km au sud de Valence. Il y dirigea un hôpital de 700 lits, tandis qu’elle s’occupait d’un orphelinat de 60 à 80 enfants et dispensait des cours de premiers soins au personnel espagnol. Gênés au départ par leur méconnaissance de l’espagnol, ils reçurent l’aide du volontaire serbe Milojko Teofilović (1914-2009), qui était arrivé dès mai 1936 en Espagne et leur servit d’interprète jusqu’à ce qu’ils maîtrisent eux-mêmes la langue de Cervantès. Lorsque le personnel international fut évacué en avril 1938 vers la Catalogne suite à l’offensive franquiste en Aragon, Dobrila Mezić brava les consignes interdisant le départ des Espagnols en emmenant avec elle l’épouse de Teofilović Pepita Vidal, d’où la reconnaissance de ce dernier dans ses mémoires : « La doctoresse Mezić était une femme et une camarade extraordinaire. Elle a fait beaucoup de bien dans sa courte vie, pas seulement à moi mais aussi à tous ceux qui l’ont connue et rencontrée ». Ce témoignage permet de relativiser l’appréciation sévère portée par la Commission étrangère du Comité central du Parti communiste d’Espagne (PCE), qui lui reprochait d’avoir été sous l’influence de son mari et de n’avoir manifesté aucun intérêt pour la vie politique et culturelle de l’hôpital de Dénia, tout en admettant que son travail était satisfaisant quand Aleksandar Mezić partit pour le front en Estrémadure puis près de Grenade. Elle fut blessée à la jambe lors d’une attaque aérienne ennemie à Castellón de la Plana qui stoppa l’évacuation vers Barcelone. Le couple ne parvint à gagner la Catalogne qu’en janvier 1939 et participa à la retraite vers la frontière française.

Après la Retirada, le couple Mezić fut interné en France, lui à Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales), Gurs (Basses-Pyrénées) puis Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) ; elle à Rieucros (Lozère) puis Saint-Zacharie (Var). Aleksandar Mezić s’évada d’Argelès et gagna en mars 1941 Marseille (Bouches-u-Rhône), qui était alors avec Paris l’un des deux centres principaux destinés à accueillir les vétérans d’Espagne et à faciliter leur retour en Yougoslavie. Le centre de la cité phocéenne était dirigé par l’ancien volontaire serbe Lazar Latinović (1915-2006), qui avait réussi à nouer de bons contacts avec le consul yougoslave Ivan Gerasimović, un vieux démocrate opposé à la dictature du roi Alexandre Ier, et son employé Vasilij Perendija. Ce dernier, parent éloigné de Dobrila Mezić, avait facilité sa sortie de Saint-Zacharie dès octobre 1940. Avec l’appui du consulat, le centre du KPJ permit aux réfugiés d’avoir des papiers provisoires, un logement, de quoi se nourrir et se vêtir avant leur départ pour la Yougoslavie, soit directement par Marseille soit par Paris et l’Allemagne en se déclarant travailleurs volontaires. Le couple Mezić adhéra au Parti communiste français en 1941 et ne rentra pas en Yougoslavie. En effet, il attendit en vain l’ordre de l’ambassade soviétique à Vichy pour accompagner le dernier convoi d’évacués en URSS, et participa donc dans les mois suivants à la création du service de santé pour soigner les réfugiés et les résistants qui commençaient à s’organiser dans les Bouches-du-Rhône. Lorsque les Allemands occupèrent en novembre 1942 la zone Sud, le consulat yougoslave de Marseille et l’ambassade soviétique à Vichy furent supprimés ; le gouvernement yougoslave en exil à Londres décida qu’Aleksandar Mezić devait partir en Rhodésie et Dobrila au Proche-Orient ; ils refusèrent car ils voulaient continuer à lutter activement contre l’Axe en Europe même. Le groupe yougoslave fut renforcé par l’arrivée de deux autres Španci [vétérans espagnols] : le mécanicien serbe Dimitrije Koturović (1911-1944), évadé mi-1942 d’un Groupement de travailleurs étrangers (GTE) près des Pyrénées, qui devint le « colonel Cot » et trouva la mort en manipulant des explosifs ; l’ancien permanent du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ) passé par Moscou et ancien chef du Service de sécurité des BI (SIM) Vlajko Begović (1905-1989), évadé en septembre 1943 de la prison de Castres, qui prit la direction des FTP-MOI de la zone Sud. Dobrila Mezić, maîtrisant déjà très bien le français, se familiarisa rapidement avec le parler marseillais et le corse ; elle fut malgré sa santé fragile très active, prodiguant des soins, donnant des cours d’infirmière, jouant le rôle de courrier, mobilisant politiquement les émigrés, dirigeant le consulat après la libération de la ville le 28 août 1944 et présidant le Comité de libération yougoslave pour la zone Sud. Elle fut promue major, et son époux lieutenant-colonel. Rentrés en janvier 1945 à Belgrade en passant par Bari (Italie), ils s’enrôlèrent dans l’Armée de Tito et servirent dans l’hôpital militaire de Šabac (Serbie), par lequel passèrent dans les mois suivants 12 à 14 000 blessés ; Aleksandar y dirigea la section chirurgicale.

Après la fin des hostilités, Dobrila Mezić fut démobilisée avec le grade de commandante, mit au monde en 1946 un fils, Vladimir, dirigea la clinique de dermatologie de la faculté de Belgrade et mourut prématurément des suites d’une intervention chirurgicale ; une pharmacie de sa ville natale adopta son nom en son honneur. Aleksandar Mezić continua à travailler comme chirurgien dans le service de santé de l’Armée des peuples de Yougoslavie (JNA) avec le grade de général et dirigea la clinique de chirurgie de la faculté de Belgrade, présidant de 1963 à 1965 la Société des médecins de Serbie.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article221256, notice MEZIĆ-ŠILJAK Dobrila [Née ŠILJAK Dobrila, dite MEZIĆ Dobrila] par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 décembre 2019, dernière modification le 4 janvier 2022.

Par Hervé Lemesle

Aleksandar et Dobrila Mezić après la Libération (source : Politika)

SOURCES : RGASPI (Moscou), 545.6 caractéristique n°1043 du 31 mai 1941. – Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724.Šp.VIII-M19, dossier personnel questionnaire d’Aleksandar Mezić de 1960. – Aleksandar Mezić, « Sanitetska služba u internacionalnim brigadama » [Les services de santé dans les Brigades internationales], in Čedo Kapor, Španija 1936-1939 [L’Espagne], Belgrade, Vojno-izdavačko zavoda, 1971, vol.2, pp.492-523. – Aleksandar Mezić, « Marselj » [Marseille], ibidem, vol.4, pp.482-511. – Slobodanka Ast, « Naše Španjolke 1936-1939. 7 Najlepše gidine života » [Nos Espagnoles. Les plus belles années de notre vie], Politika, 14 mars 1975. – Marko Perić, „Jevreji iz Jugoslavije. Španski borci“ [Juifs de Yougoslavie. Combattants espagnols], Zbornik jevrejski istorijski muzej, n°3, Belgrade, 1975, pp.39-40. – Gojko Nikoliš, Korijen, stablo, pavetina (memoari) [Les racines, le tronc, le lierre (mémoires)], Zagreb, Sveučilišna naklada Liber, 1981, pp.143 et 147. – Vera Gavrilović, « Organizacija sanitetske službe u Španskom ratu. Jugoslavenski dobrovoljci sanitetski radnici » [L’organisation du service de santé dans la guerre d’Espagne. Les volontaires yougoslaves impliqués dans ce service] in Ljubo Boban (éd.), Španjolska 1936-1939 [L’Espagne], Zagreb, Globus, 1986, pp.173-175. – Arno Lustiger, « Shalom Libertad ! ». Les Juifs dans la guerre d’Espagne 1936-1939, Paris, Editions du Cerf, 1991, p.240. – Anija Omanić, « Žene učesnice u Španskom ratu sa područja bivše Jugolavije » [Les femmes des territoires de l’ancienne Yougoslavie engagées dans la guerre d’Espagne] in Č. Kapor, Za mir i progres u svijetu [Pour la paix et le progrès dans le monde], Sarajevo, SUBNOR BiH, 1999, pp.135, 138 et140. – Milojko Teofilović-Pakić, Kopnom i morem po belom svetu. Od Vrčina do Kalifornije [Par terre et par mer dans le monde blanc. De Vrčin à la Californie], Belgrade, Janus, 2001, pp.148-149 et 156-157. – Avgust Lešnik et Ksenja Vidmar Horvat, « The Spanish Female Volunteers from Yugoslavia as Example of Solidarity in a Transnational Context », The International Newsletter of Communist Studies, vol. XX/XXI (2014/2015), n°27-28, p.46. – Ingrid Schiborowski et Anita Kochnowski (éd.), Frauen und der spanische Krieg 1936-1939. Eine biografische Dokumentation, Berlin, Verlag am park, 2016, p.134, version actualisée en ligne.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément