ANDREJEVIĆ Đorđe [Dit KUN, ANDREJEVIĆ KUN Đorđe]

Par Hervé Lemesle

Né le 31 mars 1904 à Breslau (Allemagne ; aujourd’hui Wroclaw, Pologne), mort le 17 janvier 1964 à Belgrade (Yougoslavie, Serbie actuelle) ; artiste graphiste et peintre ; volontaire en Espagne républicaine ; militant du Parti communiste, résistant en Yougoslavie.

Autoportret, 1925.

Membre d’une fratrie de cinq enfants engendrés par Veljko et Gertrud Andrejević, Đorđe Andrejević naquit en Basse-Silésie, où son père, un graphiste et xylographe serbe (1877-1948), était employé dans une grande entreprise allemande, réalisant des gravures pour des catalogues illustrés et des livres scientifiques. Le talent de Đorđe Andrejević fut repéré par son instituteur quand il était écolier à Berlin. La famille s’installa en 1914 à Belgrade, où sa scolarité fut interrompue par la guerre ; son père fut interné en 1916-1917 pour des caricatures hostiles à l’occupant autrichien. Đorđe Andrejević fréquenta après le conflit le lycée jusqu’en 1920 puis suivit les cours de l’École de Beaux-Arts pendant cinq ans ; il fut l’élève des impressionnistes serbes Petar Dobrović (1890-1942), Ljubomir Ivanović (1882-1954) et Milan Milovanović (1876-1946). Il obtint ensuite grâce à l’aide du marchand Ilija Rankić une bourse pour poursuivre sa formation en Italie. Il étudia ainsi de 1926 à 1928 les maîtres de la Renaissance à Venise, Florence, Milan et Rome, et en 1928-1929 des artistes plus contemporains à Paris, parmi lesquels Paul Cézanne, Amedeo Modigliani et Jules Pascin. Très influencé également par les expressionnistes dont l’Allemand Georg Grosz et le Flamand Frans Masereel, il créa son propre style et vendit ses premiers tableaux à des collectionneurs privés, signant ses œuvres du nom de Kun.

Đorđe Andrejević Kun participa à des expositions collectives du groupe Oblik – fondé en 1926 par Dobrović – en 1930 à Belgrade et Novi Sad, puis en 1932 à Zagreb. Il organisa en février 1931 sa première exposition indépendante à Belgrade autour de deux thèmes, la nature-morte et l’autoportrait, et remporta la même année le premier prix du concours pour les armoiries de la capitale yougoslave, auquel participaient 56 candidats. Il exposa ensuite à Londres, Amsterdam, Bruxelles et Sarrebruck. Il se rapprocha en 1934 du réalisme socialiste lancé alors par le premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques à Kharkov, et fonda à Belgrade le groupe Život [La vie] avec le peintre monténégrin Mirko Kujačić (1901-1987) et le photographe et poète surréaliste serbe Stevan Živadinović dit Vane Bor (1908-1993). Ce groupe, dont Bor fut le théoricien, Kujačić l’agitateur, Kun l’initiateur politique et le chef de file, prônait un art social décrit comme « un réalisme de lutte, un art collectif de la justice, du sacrifice et de la fraternité », et entra en relation avec le groupe zagrebois Zemlja [La terre] dominé par le peintre naïf croate Krsto Hegedušić (1901-1975). Ces deux collectifs manquaient d’unité, certains membres versant dans le dogmatisme stalinien, tandis que d’autres comme Kun et le peintre et sculpteur serbe Stevan Bodnarov (1905-1993) défendaient la valeur poétique de la peinture. Tous étaient toutefois mus par leur volonté de défendre la paix et la liberté menacées par les puissances fascistes, en privilégiant la gravure, plus facile à diffuser de façon massive. Kun publia ainsi en 1937 un premier recueil de gravures sur bois intitulé Krvavo zlato [L’or ensanglanté] dénonçant les dures conditions de vie des mineurs de Bor (Serbie orientale) et leur exploitation par la bourgeoisie serbe et étrangère.

Đorđe Andrejević Kun, bien que simple sympathisant à l’époque, répondit en juillet 1937 à l’appel du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ) et partit en Espagne, laissant à Belgrade son épouse Nada et leur petite fille Mira, alors âgée de deux ans. Il quitta la Serbie pour Paris et arriva à Albacete le 18 septembre ; officiellement, son séjour avait pour objectif de recueillir du matériel de propagande en faveur de la République espagnole, mais Kun tint à s’engager comme soldat dans le bataillon Đuro Đaković alors en formation, qui intégra en février 1938 la 129e brigade internationale (BI). Il partagea donc le quotidien de ses camarades yougoslaves jusqu’à son retour à Paris fin mars 1938, quelques jours seulement avant que cette unité soit décimée en Aragon par la terrible offensive franquiste qui coupa le territoire républicain en deux. Avant de regagner Belgrade, il céda 12 dessins à l’écrivain croate August Cesarec (1893-1941) pour illustrer le témoignage de ce dernier sur son séjour en Espagne, intitulé Španjolski susreti et publié à Toronto. Rentré en Yougoslavie, il publia début 1939 un nouveau recueil de gravures sur l’Espagne, Za slobodu [Pour la liberté], dans lequel il dénonçait l’agression fasciste et louait le courage du peuple espagnol pour défendre son indépendance. Toute propagande en faveur de la République ibérique étant interdite suite à la circulaire du ministère de l’Intérieur yougoslave du 10 mars 1937, l’ouvrage fut interdit et son auteur arrêté en mars 1939. Libéré un mois après, Kun adhéra au KPJ ; il fut repris en janvier 1940 et interné dans le camp de Bileća en Herzégovine jusqu’en avril. Il parvint à publier à son retour à Belgrade le recueil Skice, crtezi, studije [Esquisses, gravures et dessins] sur sa détention et sur l’Espagne mais fut contraint de passer dans la clandestinité pour éviter une troisième arrestation.

Après la défaite de l’Armée royale yougoslave et l’occupation du pays par les forces de l’Axe et de ses alliés en avril 1941, Đorđe Andrejević Kun resta dans la capitale serbe et travailla pour le centre technique du Comité central du KPJ, fabriquant des faux papiers pour les militants clandestins et des abris secrets dans les maisons et villas de la ville appartenant à des communistes non compromis ou des sympathisants. Dans l’un de ces abris fut installée une imprimerie qui tirait du matériel de propagande, dont la traduction de l’Histoire du PCUS. Kun et sa femme Nada quittèrent en juillet 1943 Belgrade et rejoignirent l’état-major des partisans de Yougoslavie (VŠ) dirigé par Josip Broz dit Tito (1892-1980) à Jajce en Bosnie centrale. Le VŠ venait de s’extirper miraculeusement d’une terrible offensive ennemie au Monténégro (opération Schwartz en mai-juin) et engrangeait de multiples ralliements, en particulier suite à la capitulation italienne en septembre 1943. L’arrivée d’une importante mission militaire britannique commandée par le brigadier Fitzroy Maclean (1911-1996) à Jajce permit à Tito d’obtenir le soutien de Churchill, qui déplorait la passivité voire la collaboration avec l’ennemi des résistants monarchistes serbes de Draža Mihailović (1893-1946). Tito décida alors d’organiser une deuxième session du Conseil antifasciste de libération des peuples de Yougoslavie (AVNOJ) qui se tint les 28 et 29 novembre à Jajce ; cette instance, créée l’année précédente à Bihać (Bosnie occidentale), jeta les bases d’une nouvelle république fédérale. Kun, qui avait intégré la section d’agit-prop du VŠ, fut chargé de décorer la salle où se tint cette fameuse réunion. Le buste de Tito réalisé par le sculpteur croate Antun Augustinčić (1900-1979) fut placé sur l’estrade, le drapeau yougoslave avec l’étoile rouge et le slogan « Smrt fašizmu-Sloboda narodu » [Mort au fascisme, liberté au peuple] sur le mur central, et les portraits de Tito et des dirigeants alliés, les drapeaux soviétique, américain et britannique sur les autres murs, avec le slogan « Živio Drug Tito » [Vive le camarade Tito]. Kun, qui fut élu membre de l’AVNOJ, réalisa aussi le blason du nouvel Etat en gestation composée de cinq torches représentant les cinq peuples constitutifs (serbe, macédonien, monténégrin, croate et slovène) surmontées d’une étoile rouge et entourées par des gerbes de blé, avec la date de la session (29 novembre 1943) en dessous. Il dessina également les décorations qui récompensèrent ensuite les partisans : les ordres des Héros des peuples de Yougoslavie (ONHJ), du Courage (OH), de la Libération des peuples (ONO), de la Fraternité et de l’Unité (OBiJ), du Mérite du peuple (OZN), et la médaille commémorative des partisans (Spomenice 1941).
Suite à une nouvelle attaque ennemie, le VŠ retourna en Bosnie occidentale et s’installa pour l’hiver à Drvar, où Kun réalisa les 20 premiers timbres du nouveau régime, avec au centre un partisan brandissant un drapeau rouge et un fusil, avec une étoile rouge à droite et le nom Yougoslavie écrit en alphabet latin au-dessus et en en cyrillique en dessous. Ce projet avorta du fait de la dernière grande offensive allemande en mai 1944 (opération Rösselsprung) et de l’opposition de Staline, trouvant le message trop révolutionnaire et ne voulant pas s’aliéner les alliés occidentaux. Kun suivit ensuite le VŠ qui fut évacué en avion par les Alliés à Bari (Italie) et trouva refuge sur l’île de Vis (Dalmatie) ; il rentra ensuite à Belgrade après la libération de la ville le 20 octobre 1944 et fut démobilisé fin décembre avec le grade de major.

Revenu à la vie civile, Đorđe Andrejević Kun mena une triple carrière d’enseignant, de responsable institutionnel et d’artiste. Il devint dès 1945 professeur à l’Académie de peinture de Belgrade, et fut de 1959 à 1963 le doyen du département des Arts de l’Université de la capitale yougoslave. Il intégra parallèlement la direction des Associations des artistes peintres de Serbie et de Yougoslavie, et dirigea jusqu’en 1947 la section des artistes peintres du ministère de l’Education de Serbie, où son épouse Nada était employée. Il fit partie des délégations de peintres yougoslaves qui séjournèrent pendant un mois en 1947 à Moscou et Leningrad puis l’année suivante à Paris, et devint en 1950 membre de l’Académie serbe des sciences et des arts (SANU). Son œuvre artistique fut multiforme. Il réalisa en 1945 une série d’huiles intitulée No pasaran sur les atrocités commises par l’occupant, les destructions et la reconstruction du pays. Il publia l’année suivante un recueil de dessins réalisées pendant la guerre sur les maquisards de Tito (Partizani), qui reçut le premier prix décerné par le Comité pour la culture et l’art du gouvernement fédéral. Il fut également primé en 1949 pour son tableau Svedoci užasa [Témoins de l’horreur]. Il conçut plusieurs émissions de timbres dans les années qui suivirent la Libération ; sur 70 figurines réalisées par Kun ou s’y référant diffusées entre 1945 et 1986, 65 font référence à la guerre des partisans, et seulement 5 s’en écartent : trois en l’honneur du principal réformateur de la langue littéraire serbe Vuk Karadžić (1787-1864), une sur les Bouches de Kotor, et une sur la cuisine populaire d’après un de ses tableaux. Il fut également à l’origine des mosaïques ornant le monument commémoratif d’Ivanjica, la façade d’un bâtiment public à Kragujevac et le musée de l’Holocauste à Paris.

Il multiplia jusqu’à sa mort les expositions en Yougoslavie – à Kragujevac (1953 et 1958), Belgrade (1953 et 1959), Čačak, Niš, Skoplje, Zemun et Sombor – et à l’étranger (Moscou, Leningrad, Varsovie, Prague, Budapest, Berlin). Deux traits de caractère furent appréciés par ses contemporains : sa générosité et son indépendance d’esprit. Il n’hésitait jamais à donner un de ses dessins à ses visiteurs et employa dans son atelier le frère d’un ami de Lazar Udovički, un autre vétéran d’Espagne (1915-1997), ce qui permit au dit frère de financer les études de ses deux filles. Lors d’une enquête réalisée en 1958 par Radio Belgrade au sujet de l’aménagement de la place Marx et Engels, il se mit en colère car les cadres politiques n’avaient pas consulté les artistes et rejetèrent leurs suggestions.

Près de 20 ans après sa mort, à l’occasion du 40e anniversaire de la 2e session de l’AVNOJ et du 30e anniversaire de sa première exposition à Kragujevac, la municipalité de cette ville martyre – les Allemands y fusillèrent le 19 octobre 1941 des milliers de civils en représailles des actions de la Résistance – mit sur pied en 1983 une grande exposition avec 101 peintures, 11 gravures et 39 dessins de Đorđe Andrejević Kun accompagnés de nombreux documents. Suivirent des années d’oubli, lié à la crise du régime titiste dans les années 1980 et à la dislocation sanglante de la Fédération yougoslave dans la décennie suivante. Grâce au dynamisme de l’Association des vétérans espagnols (UJDŠRV puis UŠB), de son président Milo Petrović et de la fille de Kun, Mira devenue philologue, l’Institut Cervantès de Belgrade organisa deux expositions. La première eut lieu en octobre-novembre 2008 pour célébrer le 70e anniversaire de la démobilisation des BI, la seconde en 2011 pour le 75e anniversaire de la création des BI, avec des productions de Kun et d’un autre vétéran, Isa Baruh (1911-1942), qui étudiait alors l’histoire de l’art à Paris et fut très actif dans l’acheminement des volontaires vers la Péninsule ibérique avant de la rejoindre lui-même. Mais on attend encore une grande rétrospective sur Kun, rendue difficile par la dispersion de la plus grande partie de ses réalisations dans des collections privées.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article221305, notice ANDREJEVIĆ Đorđe [Dit KUN, ANDREJEVIĆ KUN Đorđe] par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 décembre 2019, dernière modification le 23 mai 2022.

Par Hervé Lemesle

Autoportret, 1925.
Krvavo zlato I, 1937.
Za slobodu [Pour la liberté] : « Les phalangistes, avec l’aide des fascistes allemands et italiens, oppriment le peuple espagnol épris de liberté, fusillent, détruisent et tuent des enfants innocents, des mères impuissantes et les femmes. Ils ne craignent pas les brutalités les plus odieuses. Le peuple espagnol se réunit pour se battre, pour défendre la liberté en attaquant les garnisons fascistes, en se battant sur les barricades. Les grenades et le fusil à la main, ils détruisent les derniers points d’appui des fascistes dans les villes. Escorte des combattants partant pour le front »
U Ćeliji [Dans la cellule], 1939.
Kun à Jajce, 1943.
De gauche à droite : Đorđe et Nada Andrejević, Bora Nešković à Jajce, décembre 1943.
No pasaran, 1945.
Tito, 1947.
La mosaïque Revolucija [La révolution] à Ivanjica, 1957.
Timbre d’après une gravure de Za slobodu, 1978.

ŒUVRE : 300 peintures dont Autoportret (1925), No pasaran (1945), Tito (1947), Svedoci užasa [Témoins de l’horreur] (1949). – 1000 dessins et gravures dont les recueils sur la vie ouvrière Krvavo zlato [L’Or ensanglanté] (1937), sur l’Espagne Za slobodu [Pour la liberté] (1939, réédité à Belgrade, Čigoja štampa, 2008)), sur l’Espagne et les prisons Skice, crtezi, studije [Esquisses, gravures et dessins] (1940), sur les partisans Partizani (1946). – 3 mosaïques. – De nombreux emblèmes dont le blason de la ville de Belgrade (1931) et le drapeau de la Yougoslavie (1946), médailles honorifiques et timbres postaux.

SOURCES : RGASPI (Moscou), 545.6.1528, caractéristique n°570 du 5 mai 1941. – Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724.Šp.VIII-A11, dossier personnel, questionnaire et autobiographie du 9 octobre 1949. – Roksanda Njeguš, « Andrejević-Kun Đorđe » et Pavle Savić, « Andrejević-Kun Veljko », Enciklopedija Jugoslavije [Encyclopédie de Yougoslavie], Zagreb, Izadanje i naklada leksikografskog Zavoda FNRJ, 1955, vol.1, pp.105-106. – Miodrag Kolarić, Đorđe Andrejević Kun, Belgrade, SANU, 1971. – Milovan Đilas, Memoir of a Revolutionary, New York, Harcourt Brace Jovanović, 1973. – Milovan Đilas, Une guerre dans la guerre. Yougoslavie 1941-1945, Paris, R. Laffont, 1980. – Aleksa Ivanović, « Đorđe Andrejević Kun : Portret umetnika i revolucionara koji je osmilio grb FNRJ sa pet buktinja » [Portrait de l’artiste et révolutionnaire qui a conçu le blason de la République fédérale des peuples de Yougoslavie avec cinq torches], Front, 1983 en ligne . – Lazar Udovički, Španija moje mladosti. Pismo mojoj deci [L’Espagne de ma jeunesse. Lettre à mes enfants], Belgrade, Čigoja štampa, 1997. – Antoine Sidoti, Partisans et Tchetniks en Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale. Idéologie et mythogénèse, Paris, CNRS Editions, 2004. – « Andrejević Kun, Đorđe », Srpska enciklopedija [Encyclopédie serbe], vol.1, Novi Sad et Belgrade, Matica srpska et SANU, 2010. – « Bora Baruh i Kun u Servantesu » [Bora Baruh et Kun à l’Institut Cervantès], b92, 20 octobre 2011, en ligne. – Hervé Lemesle, « Des Yougoslaves face à la guerre. Itinéraires de volontaires en Espagne républicaine » in Anne Mathieu (dir.), « Devant la guerre septembre 1938-septembre 1939 », Aden. Paul Nizan et les années 30, n°17-18, 1er trimestre 2021, pp.45-61.

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