CESAREC August [dit PLEMENŠĆANSKI Guta, MIRKOVIĆ Budislav, KOVAČIĆ Ivan, MANN Anton, KORNELI Vuk, MORTE Augusto]

Par Hervé Lemesle

Né le 4 décembre 1893 à Zagreb (Autriche-Hongrie, Croatie actuelle), mort le 17 ou 18 juillet 1941 à Dotrščina près de Zagreb ; écrivain, publiciste et traducteur, militant du Parti social-démocrate puis du Parti communiste ; émigré en URSS et en France ; volontaire en Espagne républicaine ; fusillé par les ustaši.

August Cesarec lors de sa détention à Maribor (Slovénie) en avril 1923.

Né dans une fratrie de sept enfants engendrés par le menuisier croate August Cesarec (1861-1933) et la blanchisseuse et femme de ménage d’origine autrichienne et slovène Kornelija Senk, dont le père s’était installé à Zagreb pour éviter le service militaire, August Cesarec fréquenta de 1900 à 1904 l’école primaire du Kapitol dans la ville-haute de Zagreb où son futur ami Miroslav Krleža (1893-1981) était dans la classe supérieure. Sans que ses parents n’eussent besoin de payer les frais de scolarité, du fait de leur pauvreté, il poursuivit ensuite ses études au lycée, où il apprit l’allemand, le français et l’italien – il s’initia tout seul au russe et à l’anglais – et se révéla plus doué pour les matières littéraires que pour les sciences, domaine de prédilection de son frère aîné mathématicien Rudolf (1889-1972) et de son cadet futur médecin Stanko Cesarec (1899-1969). Il se passionna pour les écrivains croates d’avant-garde – le poète socialisant et anticlérical Silvije Strahimir Kranjčević (1865-1908), l’anarchisant Janko Polić Kamov (1886-1910) –, français (Emile Zola) et russes (Maxime Gorki, les anarchistes Sergueï Stepniak-Kravtchinski et Pierre Kropotkine). Proche du Parti social-démocrate de Croatie et de Slavonie (SDS HiS) dans lequel militait son père depuis 1895, August Cesarec publia en 1908-1910 ses premiers écrits sous le nom de plume Plemenščanski dans la revue Pobatrim [Frère de sang] et le journal du SDS HiS Slobodan riječ [La Parole libre], dont le récit Iz svijeta potlacenih [Du monde des opprimés] justifiant la lutte des pauvres contre leurs maîtres.

Pour protester contre la politique répressive du nouveau ban [gouverneur] Slavko Cuvaj (1851-1931), il s’impliqua en mars 1912 dans le comité de grèves des lycéens, qui forma six ans plus tard le noyau des premiers dirigeants communistes croates avec Đuro Cvijić (1896-1938), Stevan Galogaža (1893-1944), Kamilo Horvatin (1896-1938), Rudolf Hercigonja (1896-1938) et Luka Jukić (1887-1929). Il rédigea à cette occasion sous le pseudonyme de Budislav Mirković la brochure Đački pokret. Preporodom škole k preporodu naroda ! [Le mouvement lycéen. De la renaissance de l’école à la renaissance du peuple !], dénonçant la domination austro-hongroise et prônant la liberté du peuple croate, y compris en recourant à l’action directe alors en vogue dans la mouvance libertaire et nationaliste, en particulier dans les groupes Mlada Hrvatska [Jeune Croatie] et Mlada Bosna [Jeune Bosnie, à l’origine de l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914]. Il concluait ainsi la brochure : « Si l’on inflige la terreur à nos camarades, nous considérons qu’elle est infligée à la société toute entière. Nous la traiterons comme si c’était une bombe jetée sur nous, et répondrons au gouvernement par une explosion qui détruira à la fois la bombe et son porteur. Tôt ou tard, nous gagnerons. Peu importent les mesures qu’on prendra pour nous en empêcher. Nous mettrons en pièce les porteurs du mal. Nous ne menaçons pas, nous ne donnons d’avertissement à personne, nous indiquons seulement ce qui adviendra… ».

Lorsque Jukić hésita à tuer Cuvaj le 6 juin 1912, August Cesarec l’accusa d’être « un lâche et un vantard » et lui cracha dessus. Il fut arrêté après l’attentat manqué le surlendemain, ce qui l’empêcha de se présenter aux dernières épreuves du baccalauréat ; lucide, il écrivait la veille : « Mon bac est perdu et ma vie change de sens ». Il justifia ensuite le tyrannicide comme « quelque de chose de sain, de grand et de permanent », qui a permis d’unifier les efforts de la jeunesse révolutionnaire croate et serbe : « Jukić a complété l’acte de Žerajić [un jeune étudiant serbe de Bosnie qui avait commis en 1910 un attentat contre le Parlement et le ban de Bosnie-Herzégovine]. Une balle croate a fait écho à la balle serbe – le but était le même. Cette harmonie représente pour moi la plus belle expression des aspirations de nos peuples. Créons des milliers de Jukić et de Žerajić, cultivons-les, qu’ils lèvent la main gauche pour la paix mutuelle, et la main droite pour tirer ». Cesarec fit partie des douzes accusés jugés le 12 août 1912 et écopa d’une peine de cinq ans de prison, réduite le 24 octobre en appel à trois ans. Il fut interné à Sremska Mitrovica (Autriche-Hongrie, Serbie actuelle), où sa position idéologique évolua du fait de ses nombreuses lectures : « Nous n’atteindrons notre but qu’en étant socialistes. Car en combattant pour le socialisme, nous nous battons contre les capitalistes. […] Etre socialiste, c’est être le meneur le plus radical du programme nationaliste serbe et croate ». Ayant contracté la tuberculose, il fut libéré le 3 mars 1914 et soigné au sanatorium de Brestovac en Slavonie, puis rentra à Zagreb à la veille de la déclaration de guerre. Il y assista à deux conférences du dirigeant socialiste serbe Dimitrije Tucović (1881-1914), tenta sans succès d’adhérer au SDS HiS qui désapprouvait l’action directe et travailla comme correcteur dans un journal, devant se présenter régulièrement à la police car il était en liberté conditionnelle. Sa peine ayant expiré en octobre 1915, il fut mobilisé deux mois plus tard dans le 53e régiment de domobrani [Gardes croates], occupant un poste dans les bureaux du fait de sa santé fragile. Il servit d’abord à Slavonski Brod puis à partir de mars 1916 à Kruševac dans la Serbie occupée par l’armée austro-hongroise ; il fut ainsi témoin du « Golgotha serbe », ce qui renforça son engagement pour un Etat yougoslave commun indépendant de la tutelle des empires.

August Cesarec fut arrêté à son retour à Zagreb fin octobre 1918 par la garde du Conseil national des Slaves du Sud mais vite relâché. Il adhéra alors au Parti social-démocrate reconstitué et milita dans son aile gauche, très hostile à la ligne réformiste et unitariste imposée par la direction autour de Vitomir Korać (1877-1941). Dans son premier texte politique écrit le 25 novembre 1918, il condamna le dirigeant du Parti paysan populaire de Croatie (HPSS) Stjepan Radić (1871-1928) comme un démagogue séparatiste et conservateur, tout en estimant que la révolution bolchevique était alors prématurée dans la Yougoslavie en gestation car la paysannerie et l’armée n’étaient pas prêtes à répondre aux sirènes d’Octobre. Il se rallia cependant un mois plus tard à la stratégie révolutionnaire portée par ses compatriotes qui avaient été capturés sur le front russe pendant la guerre, s’étaient convertis au bolchevisme, avaient combattu dans l’Armée rouge et venaient de rentrer de Moscou pour appliquer les principes léninistes ; parmi eux se trouvaient deux futurs volontaires en Espagne républicaine, Vladimir Ćopić (1891-1939) et Nikola Kovačević (1894-1979). August Cesarec lança donc en janvier 1919 avec Krleža la revue bimensuelle Plamen [La flamme] sur le modèle du titre homonyme créé en mai 1918 par Anatoli Lounatcharski à Petrograd qui devait provoquer l’embrasement après Iskra [L’étincelle] fondée en 1903. Pour August Cesarec, la révolution devenait inévitable et imminente, la dictature du prolétariat la seule solution pour résoudre la question sociale et tous les autres problèmes éthiques, culturels, économiques et internationaux auxquels le jeune État yougoslave et le monde entier étaient confrontés. Parallèlement, il participa à la préparation clandestine de la création d’un parti communiste et fut l’un des délégués au Congrès d’unification du 20 au 23 avril 1919 à Belgrade qui donna naissance au Parti ouvrier socialiste de Yougoslavie (communiste), le SRPJ(k), dont l’organe fut l’hebdomadaire Istina [La vérité], réplique de la Pravda russe.
Le jeune parti eut un écho certain en Croatie mais ne parvint pas à rallier la paysannerie restant fidèle au HPSS et à l’armée, dans laquelle le noyautage par les militants révolutionnaires échoua. Alfred Diamanstein (1896-1941), l’émissaire du Parti communiste de Hongrie (KMP) dirigé par Béla Kun, chargé d’orchestrer l’insurrection en Yougoslavie à partir de Budapest, fut arrêté début juillet à Zagreb et avoua sous la torture tout ce qu’il savait sur l’organisation clandestine, provoquant l’arrestation de près de 200 militants et l’interdiction de Plamen et d’Istina.
August Cesarec s’impliqua clandestinement dans la création du nouveau journal Nova istina [La vérité nouvelle] et la fondation de la Ligue de la jeunesse communiste de Yougoslavie (SKOJ), qui eut lieu en octobre à Zagreb. Il se réfugia ensuite chez une de ses sœurs dans le village de Brckovljani à l’est de Zagreb, puis à Belgrade, à Prague et finalement à Vienne chez son oncle maternel Alois Senk. Les poursuites contre ses camarades arrêtés ayant été abandonnées faute de preuves en mars 1920, il retourna à Zagreb et reprit une activité politique intense. Il fut délégué au IIe Congrès du SRPJ(k) du 20 au 24 avril 1920 à Vukovar (Slavonie), où la scission des réformistes de gauche permit aux communistes de contrôler une organisation révolutionnaire centralisée, renommée Parti communiste de Yougoslavie (KPJ). Dans son nouvel organe Novi svijet [Le monde nouveau], August Cesarec appelait à une révolution culturelle prolétarienne pour renverser la société capitaliste grâce à l’avènement d’un homme nouveau. Le KPJ, revendiquant alors 60 000 adhérents dans tout le pays, obtint de bons résultats aux élections législatives du 28 novembre 1920 – 3e en nombre de voix et 4e en sièges, dont 7 seulement en Croatie du fait de la prépondérance du parti paysan de Radić rebaptisé Parti paysan républicain de Croatie (HRSS) – et son secrétaire général Sima Marković (1888-1939) envisagea une alliance avec Radić pour s’opposer au projet de constitution des monarchistes serbes.

Dans le cadre de la politique du cordon sanitaire visant à empêcher toute propagation du bolchevisme en Europe, ces mêmes monarchistes serbes réagirent en interdisant toute activité et propagande du KPJ par l’Obznana [proclamation] dans la nuit du 29 au 30 décembre et en faisant arrêter des milliers de militants le mois suivant. August Cesarec fut partisan d’une réaction radicale, mais la majorité des députés communistes affirmèrent leur confiance dans la démocratie bourgeoise qui garantissait officiellement leur immunité ; il fut l’une des chevilles ouvrières du nouveau périodique du Parti, Komunist, dont la parution fut suspendue après le 4e numéro en juin 1921. Le journal qui le remplaça, Oslobođenje [La libération], dominé par l’aile gauche du KPJ à laquelle August Cesarec appartenait, appelait les jeunes communistes à l’action directe contre le régime de Belgrade. Le groupe Crvena pravda [La Justice rouge] commit deux attentats, l’un le 29 juin à Belgrade contre le prince héritier Alexandre Karađorđević (1888-1934) le lendemain de la proclamation de la Constitution du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ; l’autre le 21 juillet à Delnice (Croatie) contre le ministre de l’Intérieur Milorad Drašković (1873-1921), auteur de l’Obznana honnie. Le KPJ fut interdit par la Loi sur la protection de l’Etat promulguée le 1er août, ses dirigeants furent arrêtés – dont Ćopić, Kovačević et l’un des organisateurs de l’attentat de Delnice, Rodoljub Čolaković (1900-1983) – ou contraints à l’exil à Vienne (Cvijić et Horvatin). August Cesarec séjourna deux mois à Dubrovnik (Dalmatie) puis rentra à Zagreb pour organiser la fuite de son ami Hercigonja, l’un des inspirateurs de Crvena pravda et l’évasion de l’assassin de Drašković, Alija Alijagić (1895-1922). L’aile droite s’opposant à ce dernier projet, Alijagić fut condamné à mort le 6 octobre 1921 et pendu le 8 mars 1922 ; August Cesarec passa avec lui ses dernières heures et lui rendit ensuite hommage dans le nouvel hebdomadaire indépendant Borba [La lutte] tout en condamnant le terrorisme individuel.

August Cesarec participa au IVe Congrès de l’Internationale communiste (IC) qui se tint du 5 novembre au 5 décembre 1922 à Moscou et confirma la stratégie de front unique prolétarien défini l’année précédente quand l’IC prit acte du reflux révolutionnaire ; il séjourna en URSS jusqu’en mars 1923. Il fut arrêté à son retour à la frontière austro-yougoslave avec des faux papiers au nom d’Ivan Kovačić ; ce dernier étant un repris de justice, August Cesarec révéla sa véritable identité et fut condamné à trois mois de prison pour passage illégal de la frontière. Il purgea sa peine à Maribor (Slovénie), où on lui interdit les visites malgré une campagne de presse dénonçant le fait que l’on traitait un écrivain comme un criminel ; il put toutefois lire des ouvrages de Marx, Goethe et Shakespeare. À son retour à Zagreb, il rédigea de nombreux articles sur la vie quotidienne et culturelle du jeune État soviétique pour répondre aux critiques des partis anticommunistes yougoslaves. Dans Borba, il n’occulta pas la pauvreté de masse et les différences sociales occasionnées par la NEP, mais il mit en avant l’éthique et la discipline bolchevique inculquant aux jeunes l’énergie pour créer de nouvelles relations humaines et une nouvelle civilisation, considérant que le succès d’une révolution socialiste dans un pays agricole constituait un exemple à suivre pour la Yougoslavie. Dans la revue libérale Savremenik [Le contemporain], il s’enthousiasma pour l’avant-garde artistique soviétique cherchant à combler le fossé entre les créateurs et le public, et pour le matérialisme dialectique générateur d’une synthèse et de valeurs nouvelles. Dans Književna republika [La république littéraire] dirigée par Krleža, il présenta le bolchevisme comme une voie nouvelle pour la régénération humaine en résolvant le dilemme entre la slavophilie et l’occidentalisme ; il opposa le mysticisme réactionnaire de Dostoïevski au progressisme concret et anti-impérialiste de Lénine et de Trotski, considérant la dictature du prolétariat comme un moyen nécessaire à l’avènement d’une société sans classe et sans État. Multipliant les métaphores bibliques, August Cesarec n’employait pas encore la terminologie marxiste et le dogmatisme qu’il adopta par la suite au milieu des années 1930.

August Cesarec écrivit à la même époque plusieurs articles dans Borba sur la question nationale en Yougoslavie et dans Književna republika sur l’influence du HRSS en Croatie ; le parti de Radić y était majoritaire, sauf en Lika, et était devenu le second parti à la Skupština [l’Assemblée yougoslave à Belgrade] avec 70 députés suite aux élections législatives de mars 1923, alors que le nouveau parti créé à l’initiative du KPJ clandestin, le Parti ouvrier indépendant de Yougoslavie (NRPJ), n’obtient aucun siège. Il s’agissait d’une question sensible qui opposait l’aile gauche fédéraliste du KPJ animée par Đuro Cvijić et l’aile droite centralisatrice dirigée par Sima Marković, et dont le IVe Congrès de l’IC avait souligné l’importance pour rallier les minorités nationales au front uni afin de lutter contre le capitalisme revigoré. Le débat fut apparemment tranché lors de la 3e Conférence nationale du KPJ en janvier 1924 à Belgrade : Cvijić imposa avec le soutien de l’IC ses vues condamnant le système du traité de Versailles, prônant le droit des trois nations yougoslaves (serbe, croate et slovène) à l’autodétermination jusqu’à la sécession et une république ouvrière-paysanne dans une fédération balkano-danubienne. Bien que proche de Cvijić depuis plus d’une décennie, August Cesarec s’en démarqua alors sur plusieurs points, ne considérant pas le système versaillais comme oppressif par nature, identifiant une quatrième nation yougoslave (macédonienne), et préconisant la création d’une fédération réduite à ses composantes yougoslaves. Il dénonça simultanément la démagogie, le conservatisme et les revirements de Radić qui, après avoir adhéré en juillet 1924 à l’Internationale paysanne (Krestintern) à Moscou, refusa toute coopération avec le NRPJ à son retour au pays le mois suivant, et finit par entrer dans le gouvernement de Belgrade dominé par les monarchistes serbes en juillet 1925 en renonçant à son projet républicain, d’où un changement de nom de son parti, le Parti paysan croate (HSS).

August Cesarec interrompit à ce moment toute activité politique et se consacra uniquement à son œuvre littéraire. Il renonça à l’expressionnisme caractéristique de ses créations en vers et en prose des premières années de l’après-guerre pour adopter une dénonciation plus réaliste des injustices sociales passées et présentes. Il publia en 1925-1926 les recueils de nouvelles Sudite me, ispovijest siromaka [Jugez-moi, confession des pauvres] et Za novim putem [Pour un nouveau chemin], ainsi que son premier roman important Careva kraljevina, roman o nama kakovi smo bili [Le royaume de l’empereur, un roman sur nous comme nous l’étions], décrivant la Croatie d’avant-guerre à travers le héros inspiré de sa propre vie, qui résistait à une société vouée à l’échec. Dans son second grand roman Zlatni mladić i njegove žrtve, roman o svijetu na stramputici [Le jeune homme doré et ses victimes, roman sur le monde par les chemins de traverse] édité en 1928, il dépeignit la société croate d’après-guerre en dénonçant la corruption des petits bourgeois des villes ralliés à la monarchie serbe. Il devint ainsi un écrivain reconnu, contributeur des revues libérales Vijenac [La couronne], Hrvat [Le Croate] et Hrvatska revija [La revue croate], intégrant la direction de la très influente société culturelle Matica Hrvatska [littéralement la Reine des abeilles de Croatie], qui succomba plus tard au nationalisme le plus extrêmiste.

August Cesarec reprit toutefois son militantisme politique durant l’été 1928, dans un contexte de plus en plus tendu, suite à un ultime revirement de Radić, qui rallia en février 1927 l’opposition et forma en octobre avec le Parti démocrate indépendant (SDS) dirigé par le Serbe de Croatie Svetozar Pribićević (1875-1936) la coalition paysanne-démocrate (SDK), dénonçant l’hégémonie grand-serbe. Un député radical monténégrin ouvrit le feu sur le chef du HSS en pleine séance de la Skupština à Belgrade, et Radić rentré à Zagreb succomba le 8 août à ses blessures ; dans la foulée, le roi dissolvait le Parlement et envisageait de mettre en place une dictature, ce qu’il fit le 6 janvier 1929. Le KPJ était alors en pleine crise, affaibli par les luttes de fraction entre Marković et Cvijić et par la stratégie sectaire imposée par l’IC suite au VIe Congrès du 17 juillet au 1er août adoptant la ligne « classe contre classe » qui désignait les socialistes réformistes comme l’adversaire principal ; le KPJ comptait alors 2 000 adhérents, dont la moitié en Croatie. L’IC imposa une nouvelle direction lors du Ive Congrès du KPJ qui se tint en novembre à Dresde, évinça les anciens cadres et désigna Jovan Mališić (1902-1939) comme secrétaire politique et Đuro Đaković (1886-1929) comme secrétaire à l’organisation, chargés de mener une lutte insurrectionnelle et sécessionniste dans le pays. August Cesarec fonda le 2 août 1928 l’hebdomadaire du Secours rouge Zaštita čovjeka [La défense de l’homme] qui dénonça jusqu’à son interdiction en janvier 1929 les exactions du régime d’Alexandre Ier : saisies de journaux et revues, perquisitions et détentions arbitraires, tortures et assassinats d’opposants, procès injustes, licenciements abusifs et retraites anticipées forcées. La répression se durcit suite à l’instauration de la dictature, et August Cesarec fut arrêté le 16 janvier pour propagande communiste.

Libéré le 6 mars 1929 mais restant poursuivi judiciairement et de ce fait sous une étroite surveillance policière, August Cesarec mena une existence misérable et survécut grâce au soutien de sa famille, continuant son activité littéraire pour dénoncer une société inhumaine. Hors du contrôle du KPJ décimé par la répression et affaibli par son schématisme sectaire, il contribua avec des textes métaphoriques aux revues de littérature sociale Književnik [L’écrivain] et Literatura [La littérature], car le régime tolérait mieux la critique sociale anticapitaliste que l’opposition politique réclamant la liberté nationale, à condition de ne pas faire référence à la culture prolétarienne soviétique. Il traduisit des œuvres de Jaroslav Hašek, Upton Sinclair, Victor Hugo et Émile Zola, parvint à publier en 1931 le récit Tonkina jedina ljubav [Le seul amour de Tonka], salué par la critique comme une de ses œuvres les plus abouties, et s’intéressa à la psychanalyse, alors en vogue à Zagreb du fait de ses contacts culturels traditionnels avec Vienne. C’est ainsi qu’il fit la connaissance chez le médecin Beno Stein (1890-1941) de l’Autrichien Manès Sperber (1905-1984), le disciple du père de la psychologie individuelle Alfred Adler, et de sa compatriote d’origine juive et galicienne Marija Vinski, qui étudiait alors la médecine dans la capitale autrichienne et devint ensuite l’épouse d’August Cesarec. Sperber décrivit ce dernier en ces termes : « Bien que son apparence extérieure n’attirât l’attention en aucune manière, c’était une figure bien connue dans la ville ; ses adversaires eux-mêmes respectaient sa personne, son courage en quelque sorte silencieux mais inébranlable, son amour à la fois mélancolique et exigent pour les Croates, enfin ses dons littéraires et son savoir. […] À la différence de son célèbre ami et camarade, l’éminent Miroslav Krleža, il pensait et écrivait en fonction de la foule ; il regardait chacun comme son égal, sans morgue ni servilité ». August Cesarec cherchait alors à concilier la psychanalyse et le marxisme et publia en 1932 à partir de cinq articles écrit dans Književnik une brochure de 100 pages sur la psychanalyse individuelle qui fut froidement accueillie par Adler lui-même hostile au communisme, par l’écrivain surréaliste serbe Marko Ristić (1902-1984) rejetant Adler comme réformiste et par Sima Marković reprochant à Cesarec d’être coupé du mouvement ouvrier.

August Cesarec s’engagea alors dans une vive polémique avec la droite yougoslave qui se rapprochait du fascisme. Il défendit la fonction sociale de l’art contre les critiques de l’écrivain nationaliste serbe Miloš Crnjanski (1893-1977), qui reprochait à la littérature marxiste d’être antinationale et devint par la suite diplomate à Berlin et à Rome, correspondant du journal Vreme [Le temps] en Espagne auprès de Franco pendant la guerre civile. Cesarec reprocha au sculpteur croate Ivan Meštrović (1883-1962) sa proximité avec la famille royale, le haut-clergé catholique et le nouveau dirigeant du HSS, ouvertement anticommuniste, Vladimir Maček (1879-1964), qui s’appuya un temps sur Mussolini pour faire pression sur Belgrade afin de négocier l’autonomie de la Croatie. Il rompit en décembre 1933 avec la Matica Hrvatska, son président Filip Lukas (1871-1958) ayant accusé le communisme de détruire la culture nationale croate avant de soutenir par la suite le régime collaborationniste des ustaši d’Ante Pavelić. Malgré ses conditions de vie difficiles et la peine occasionnée par le décès de son père, Cesarec eut plusieurs motifs de satisfaction. Le tribunal de Zagreb, considérant qu’il ne faisait que dénoncer les injustices et défendre les prisonniers politiques de toutes les sensibilités, l’acquitta finalement en novembre 1932. Il obtint de l’IC les fonds nécessaires à l’édition durant l’automne 1933 du premier tome du Capital de Marx traduit par Rodoljub Čolaković et Moša Pijade (1890-1957) en prison, édition sur laquelle il avait travaillé lui-même pendant près d’un an. Il parvint à publier en 1934 son troisième roman Bjegunci [Les fugitifs], inspiré de sa propre expérience d’émigré à Prague et à Vienne suite à l’affaire Diamantstein et décrivant le conflit entre deux générations d’exilés, l’une de vieux phraseurs coupés des réalités et l’autre de jeunes révolutionnaires utiles à la cause. Il fut aussi confronté à l’apparition de nouveaux clivages idéologiques à gauche, certains communistes reprochant à Krleža sa droitisation. Il collabora au nouveau mensuel indépendant et progressiste Danas [Aujourd’hui] lancé par ce dernier, mais leur longue collaboration intellectuelle prit fin quand Krleža émit des réserves sur les articles que Cesarec lui avait soumis. Convaincu que le réalisme socialiste serait plus tolérant vis-à-vis des traditions que l’art prolétarien des années 1920, il prépara son départ pour l’URSS pour participer au Ier congrès des écrivains soviétiques dont la tenue était prévue en août. Il fut arrêté en avril 1934 à la frontière yougo-autrichienne et détenu pendant un mois, puis réussit à gagner en septembre Vienne, où il retrouva Marija Vinski. La mission confiée par le KPJ à August Cesarec était triple : établir des contacts entre la littérature soviétique et yougoslave, écrire des articles sur l’URSS pour la presse du pays et de l’émigration, et préparer des thèses sur la littérature à destination du Comité central. Le couple partit pour Prague et arriva à Moscou fin novembre 1934 ; la longue mue de l’anarcho-communisme prégnant dans les premiers articles de Plamen en 1919 vers le stalinisme le plus aveugle entra alors dans une phase décisive.

À Moscou, August Cesarec alias « Anton Mann » résida à l’hôtel Lux, où étaient logés les dirigeants communistes du monde entier invités par l’IC ; il mena une vie plus libre que les étudiants étrangers et employés de l’IC, bien que ses multiples contacts fussent organisés et contrôlés. Il eut des informations sur la « vie réelle » du pays grâce à sa compagne Marija Vinski, qui travaillait dans un hôpital de la ville. Il put voyager dans différentes régions comme membre de la section étrangère de l’Association des écrivains soviétiques et grâce à ses relations avec le Komsomol [Union des jeunesses léninistes communistes] ; il y fit des conférences sur la situation en Yougoslavie et recueillit des informations pour son ouvrage en projet. Il assista ensuite au VIIe Congrès de l’IC, qui se déroula du 25 juillet au 21 août 1935 à Moscou et entérina la nouvelle ligne de Front populaire antifasciste. La délégation yougoslave officielle était composée de huit membres, dont six avec le droit de vote : Josip Čižinski dit Milan Gorkić (1904-1937), Vladimir Ćopić et Blagoje Parović (1903-1937) représentants du Bureau politique (BP) du KPJ, Ivan Marić (1894-1968) du comité provincial de Dalmatie, Drago Petrović de Croatie et Milan Radovanović de Serbie ; deux avec une voix consultative : Josip Broz dit Walter (1892-1980, le futur maréchal Tito) et Lovro Kuhar (1983-1950). Furent également présents Anka Butorac (1903-1942), Đuro Cvijić et son frère Stjepan (1905-1938), Rodoljub Čolaković, Filip Filipović (1878-1938), Rudolf Hercigonja, Edvard Kardelj (1910-1979), Labud Kusovac (1898-1967), Božidar Maslarić (1895-1963), Karlo Mrazović (1902-1987), Ivan Regent (1884-1967) Grgur Vujović (1901-1937) et son frère Radomir (1895-1938), Stjepan Zinić (1896-1938). August Cesarec partit ensuite dans une délégation dirigée par Broz en Oural et en Sibérie occidentale ; il visita les grands sites industriels alors mis en valeur, dont l’usine de construction mécanique de Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg), l’usine de tracteurs de Tcheliabinsk et le centre de réparation de Kouïbychev, les combinats sidérurgiques de Magnitogorsk et de la Volga. Il poursuivit ensuite son voyage seul dans le Caucase puis rentra à Moscou ; il y participa à des réunions à la Maison des émigrés politiques, et impressionna un des étudiants présents, Matija Uradin (1905-1968), par sa maîtrise du marxisme-léninisme et du rapport de Dimitrov sur le Front populaire au VIIe Congrès de l’IC. Il travailla ensuite sur la traduction en russe de Zlatni mladić mais le projet n’aboutit pas. Il fit d’importantes recherches dans les archives de Moscou et de Leningrad sur le grand dirigeant nationaliste croate Eugen Kvaternik (1825-1871), dans le but de répondre aux interprétations erronées de la droite croate à son sujet.

August Cesarec remit dès août 1935 aux représentants du KPJ à Moscou le manuscrit de Današja Rusija [La Russie d’aujourd’hui], mais il ne fut transmis qu’en janvier 1936 à Zagreb, où Galogaža parvint à le faire publier l’année suivante sous le nom plume de Vuk Korneli, soi-disant un instituteur originaire d’Istrie émigré au Canada, en réalité un clin d’œil de Cesarec utilisant le prénom du réformateur de la langue serbe Vuk Karadžić (1787-1864) et le prénom de sa mère Kornelija. L’ouvrage composé de trois parties, la première sur Moscou, la seconde sur la république des Maris (peuple de la Volga) et la troisième sur « l’émergence des masses », avait pour objectif revendiqué de montrer « les succès grandioses des premier et second plans quinquennaux et de l’Union soviétique d’aujourd’hui » ainsi que l’importance du Front populaire. Comme beaucoup d’intellectuels et de militants invités alors en URSS, August Cesarec ne voulut pas voir ou du moins dénoncer publiquement les travers du stalinisme ; il ne remit pas en cause le bien-fondé des purges et des procès qui avaient débuté lors de son séjour, mais il quitta Moscou pour rejoindre l’Espagne mi-1937 avant que la terreur de masse ne s’abatte sur ses compatriotes. Sur les 22 Yougoslaves ayant assisté au VIIe Congrès de l’IC, 9 furent liquidés sur ordre de Staline entre l’automne 1937 (Gorkić) et le printemps 1939 (Ćopić).
August Cesarec, arrivé de Paris avec le membre du BP du KPJ Čolaković, séjourna en Espagne de septembre à novembre 1937. La situation était alors de nouveau très tendue au sein du KPJ, le secrétaire général Gorkić ayant été rappelé dans l’été à Moscou et liquidé comme espion à la solde des Britanniques. Les luttes de fractions reprirent de plus belles pour désigner son successeur. L’IC avait nommé comme secrétaire provisoire Broz-Walter, mais ce dernier était contesté par un groupe dirigé par Marić et Kusovac à Paris et soutenu par Petko Miletić (1897-1940) détenu en Yougoslavie à Sremska Mitrovica. L’IC envisagea d’ailleurs la dissolution du KPJ, comme elle le fit l’année suivante pour le Parti polonais (KPP). Cesarec et Čolaković eurent donc pour mission de jauger l’état d’esprit des militants et de soutenir la ligne défendue par le représentant du KPJ auprès du Parti communiste d’Espagne (PCE) Maslarić, qui exigeait l’engagement de tous les volontaires dans les unités combattantes, alors que la plupart des dirigeants yougoslaves présents à Albacete entendaient préserver les cadres et aspiraient à être rapatriés en URSS où ils vivaient avant l’Espagne.

Le séjour d’August Cesarec avait un autre objectif : collecter des informations pour rédiger un ouvrage destiné à expliquer à l’opinion publique yougoslave vivant dans le pays et dans l’émigration le bien-fondé de la lutte antifasciste en Espagne et ailleurs. Pour ce faire, il parcourut des centaines de kilomètres entre Madrid, Albacete, Belchite, Murcia, Pozoblanco, Alicante, Valence et Barcelone. Dans son récit de voyage intitulé Španjolski susreti [Rencontres espagnoles], il reprit l’expression de Romain Rolland, louant la « culture des Thermopyles », résistance héroïque des Madrilènes face à la « barbarie » fasciste, qualifiant Franco de « nouvel Hérode qui assassine les enfants de son peuple pour l’Empire romain ». Il mit en valeur la politique unitaire du Front populaire espagnol aux niveaux économique et social – collectivisation des terres, contrôle ouvrier sur les usines et les transports, augmentation des salaires, logements moins chers –, culturel – alphabétisation, scolarisation, bibliothèques, théâtres et cinémas au front comme à l’arrière, protection du patrimoine artistique – et national – autonomie des nationalités basque, catalane et galicienne, tolérance religieuse. Mais en bon stalinien, il stigmatisa l’indiscipline des anarchistes qui selon lui jouaient au football avec l’ennemi sur le front d’Aragon plutôt que de le combattre et dont les chefs, excepté Buenaventura Durruti (1896-1936), étaient sectaires et utopistes ; de même, il accusa les Poumistes d’être des trotskistes qui avaient « cherché à prendre le pouvoir en Catalogne en mai 1937 conformément à leur accord avec les fascistes ». Il conclut son livre sur une note plus lucide : Franco, soutenu par Mussolini et Hitler, parvint en février 1938 à reprendre Teruel aux républicains et à isoler deux mois plus tard Barcelone du reste du territoire républicain suite à une offensive victorieuse en Aragon jusqu’à la Méditerranée.

August Cesarec vécut de novembre 1937 à l’été 1938 à Paris. Il y rédigea Španjolski susreti qui faute de moyens financiers – l’IC avait cessé de verser de l’argent au KPJ – fut publié à Toronto, où vivait une importante communauté d’origine yougoslave. L’ouvrage fut écoulé en France par la librairie Horizont dirigée par l’écrivain communiste slovène Lovro Kuhar ; quelques centaines d’exemplaires circulèrent sous le manteau en Yougoslavie, mais la censure imposée par Belgrade empêcha une large diffusion. Cesarec écrivit également 14 articles sur la vie politique et culturelle française qui furent transmis à Zagreb par chiffre et publiés dans deux journaux légaux : l’organe du Parti démocrate indépendant (SDS) – dont l’aile gauche était favorable à une unité d’action avec le KPJ clandestin – Nova riječ [La nouvelle parole] et celui de la Ligue des syndicats ouvriers unifiés de Yougoslavie (URSSJ) – dominée par les socialistes réformistes mais infiltrée par les militants communistes depuis leur abandon de la tactique « classe contre classe » – Radnik [L’ouvrier]. Il y déplora l’échec du Front populaire en France avec la démission du second gouvernement Blum en avril 1938 et le refus des radicaux d’une alliance avec l’URSS, seule puissance capable à ses yeux de mener la lutte contre le fascisme et pour un monde meilleur. Il dénonça aussi l’agression japonaise en Chine, les réalités de l’Allemagne nazie et le soutien des surréalistes à Trotski, qu’il accusa d’avoir été le responsable de la mort de Maxime Gorki en juin 1936. Or le célèbre écrivain soviétique aspirait en réalité à préserver la liberté de création des artistes face au pouvoir stalinien.

Manès Sperber, exilé en France et déjà en rupture avec le mouvement communiste, évoqua dans ses mémoires sa dernière rencontre avec August Cesarec à Paris : « Il savait que j’étais un hérétique, mais il passa ma rupture sous silence, même lorsque, de mon côté, j’insistai auprès de lui, d’abord avec fougue puis avec tristesse, pour qu’il admît que ce qui se passait en Russie au nom du communisme était inconciliable avec les principes et les buts qui nous avaient amenés au communisme. Lui qui devait savoir beaucoup mieux que moi comment, en particulier, on avait traité à Moscou les chefs communistes yougoslaves, polonais, allemands, lui qui était au courant de tout cela, allait-il vraiment garder le silence ? […] Il ne contesta rien de ce que j’avançais et il n’essaya pas non plus de justifier l’état des choses qui existait en Russie. Il insista pourtant sur le fait qu’il ne pouvait rompre avec le parti, en tout cas aussi longtemps que celui-ci serait illégal en Yougoslavie et y serait l’objet de persécutions, mais aussi parce qu’il n’existait rien d’autre : parce qu’il ne pourrait y avoir nulle part quelque chose d’autre pour lui ».

Resté donc fidèle à la ligne stalinienne, August Cesarec rentra en juillet 1938 en Yougoslavie en passant par l’Italie. Arrêté à la frontière, il fut condamné à quinze jours de détention pour l’avoir franchi sans autorisation, mais ne fut pas inquiété au sujet de son séjour en URSS et en Espagne, pourtant sévèrement sanctionnés d’habitude par le régime, du fait de sa réputation littéraire et du soutien du SDS. Il parvint même à publier des extraits de Španjolski susreti dans la revue littéraire Književnik, et le recueil de nouvelles Izraelov izlazak i druge legende [L’exode d’Israël et autres légendes] grâce à l’association Hrvatska naklada, fondée fin 1936 à Zagreb et regroupant près de 700 intellectuels de gauche. Il vécut dans son propre domicile pour la première fois de sa vie avec son épouse Marija Vinski et son fils Miro né d’un premier mariage. Il collabora régulièrement à partir de février 1939 à Nova riječ, écrivant des articles sur l’Espagne et l’Italie, la politique étrangère allemande, l’idéologie du Parti croate du droit (HSP) fondé en 1861 par les nationalistes Ante Starčević (1823-1896) et Eugen Kvaternik. Il reprit parallèlement son activité politique au sein du Parti communiste de Croatie (KPH), créé en mars 1937 pour tenter de contrer l’influence des séparatistes et autonomistes croates ; il intégra la section d’agit-prop et la rédaction des journaux du parti. Il polémiqua alors avec Krleža, qui venait de lancer avec le surréaliste Marko Ristić, l’historien serbe Vaso Bogdanov (1902-1967) et le philosophe croate Zvonimir Richtmann (1901-1941) la revue Pečat [Le sceau], d’où leur surnom, les Pečati. Ces derniers dénoncèrent le réalisme socialiste imposant la soumission des intellectuels et artistes au parti, les procès truqués de Moscou contre les dirigeants historiques du Parti bolchevik et de l’IC, et plus tard le Pacte germano-soviétique ; à leurs yeux, il fallait combattre le fascisme avec les démocraties libérales. Le KPH répliqua par la création du mensuel culturel Izraz [L’expression] et le bihebdomadaire Naše novine [Notre journal] ; August Cesarec y défendit la fonction sociale de l’artiste, qui devait « lutter contre la réaction et la barbarie pour défendre le progrès, la vérité et la culture ». Il justifia le pacte signé le 23 août 1939 par Molotov et Ribbentrop puis l’intervention de l’Armée rouge en Finlande en novembre, considérant que les communistes devaient bâtir une « fédération de peuples libres » pour s’opposer aux visées impérialistes d’Hitler en Europe centrale et orientale et dans les Balkans.
Loin de ses positions officielles tranchées dans la presse proche du parti, August Cesarec tint du 22 août au 19 octobre 1939 un « Journal de guerre », dans lequel il exprima un point de vue plus nuancé et contradictoire. Lorsqu’il apprit le 22 août l’arrivée de Ribbentrop à Moscou, il admit son incrédulité, considérant comme inconcevable un revirement complet de la politique étrangère soviétique. Le lendemain, il écrivait approuver le pacte mais se déclarait inquiet ; le 25, il disait avoir confiance dans le « talent stratégique » de Staline et le 26 considérer comme « inévitable » le conflit entre le bolchevisme et le fascisme. Le 1er septembre, alors que la Wehrmacht envahissait la Pologne, il écrivait de façon prémonitoire : « les parades en Allemagne peuvent se terminer avec 50 millions de morts et encore plus de mutilés » et redoutait « le début de la plus grande catastrophe de l’histoire », tout en affirmant une semaine après que la situation était différente de celle de 1914-18 du fait de l’existence de l’URSS ; Hitler ne pourrait pas entrer triomphalement à Moscou et à Londres comme il s’apprêtait à le faire à Varsovie. Mi-septembre, il estimait problématique l’appel du parti à la démobilisation, car il était nécessaire d’aider les pays démocratiques contre le fascisme, « le plus grand ennemi » qui ne pouvait être détruit de l’intérieur. Il approuvait toutefois l’entrée de l’Armée rouge en Pologne orientale, les Allemands pouvant utiliser les minorités nationales soviétiques contre l’URSS, dont la politique était « véritablement géniale » car elle permettait une pression sur les territoires occupés par le Reich.

L’alignement du KPJ sur la politique de Staline provoqua la fureur de Krleža qui qualifia en décembre 1939 dans Pečat ses dirigeants de « stupides, ignorants, nuisibles et immoraux ». Le parti riposta en août 1940 en publiant Književne sveske [Fascicules littéraires], un recueil de 12 articles dont un du Španac [vétéran d’Espagne] Koča Popović (1908-1992) dans lequel il affirmait que Krleža avait abandonné le marxisme. August Cesarec ne prit pas directement part à la polémique, mais publia la suite de son récit de voyage en URSS intitulé Putovanja po Sovjetskom Savezu [Voyages en Union Soviétique], composé de trois brochures – en Oural et dans la Volga, en Ukraine, chez les petits peuples soviétiques –, dans lesquelles il affirmait que la résolution de la question nationale par Staline constituait un exemple à suivre pour la Yougoslavie. Il s’impliqua dans l’organisation du Comité de Zagreb, créé pour obtenir le retour au pays des Španci internés en France, et dans la fondation de la Société des Amis de l’URSS. Il fit éditer des traductions de Charles de Coster et de Bertolt Brecht, et consacra beaucoup de temps à dénoncer la propagande des ustaši [insurgés] d’Ante Pavelić (1889-1959) qui cherchaient avec le soutien de Rome et de Berlin à provoquer une sécession de la Croatie, dont les dirigeants du HSS avaient pourtant obtenu en août 1939 une large autonomie. Pour contrer la falsification de l’histoire croate par les extrémistes de droite qui faisaient de Starčević le précurseur d’Hitler, il se livra à une analyse marxiste du Parti du droit à partir de ses recherches dans les archives croates, françaises, suisses, italiennes et russes. Selon lui, Starčević et Kvaternik s’étaient fourvoyés en cherchant le soutien de puissances réactionnaires – la France de Napoléon III, le royaume du Piémont, la Russie tsariste – pour se délivrer de la tutelle austro-hongroise. Kvaternik était néanmoins un homme honnête qui se sacrifia pour ses idées, rejetant la théorie des origines gothiques des Croates, refusant l’antisémitisme et l’antiserbisme, le féodalisme et le capitalisme, prônant un christianisme social et exprimant sa sympathie pour la Commune de Paris en 1871, avant de périr lors d’une insurrection manquée à Rakovica (Kordun). August Cesarec écrivit la pièce de théâtre Sin domovine [Le fils de la patrie] sur Kvaternik, dont la première représentation eut lieu le 21 juin 1940 à Zagreb ; le drame fut bien accueilli par la critique et primé, tout en étant sévèrement condamnée par l’extrême-droite croate.

August Cesarec fut arrêté le 15 avril 1941 par les ustaši qui venaient de prendre le pouvoir à Zagreb, et transféré le 22 mai à Kerestinec, où furent internés 130 communistes. Fidèles à une tradition établie depuis la dictature d’Alexandre Ier, ils organisèrent une vie collective soudée, faisant de la gymnastique le matin puis participant à des cours de matérialisme dialectique, d’économie politique et de russe – dispensés par August Cesarec –, des séances de lectures et des récitations de poèmes grâce aux livres amenés par leurs familles, dont Marija Vinski et son fils Miro, alors lycéen et élève de l’un des détenus. Le régime du camp se durcit après le 22 juin, quand Hitler rompit le pacte comme l’avait prédit August Cesarec ; les sorties de cellule furent interdites, les visites étroitement surveillées. En représailles des premiers sabotages et attentats commis par les résistants communistes, dix internés furent emmenés le 8 juillet à Zagreb, condamnés à mort et fusillés deux jours après dans la forêt de Dotrščina au nord de la ville. Le KPH établit alors dans la précipitation un plan d’évasion des autres internés, mais l’opération mal coordonnée se déroulant dans la nuit du 13 au 14 juillet fut un fiasco : les 94 fugitifs, à 13 exceptions près, furent tués ou capturés par les ustaši ; parmi les repris se trouvait August Cesarec ; ils furent tous passés par les armes les 17 et 18 juillet. Sur le mur de la geôle où ils furent détenus avant leur mort, l’un d’entre eux, peut-être Cesarec, laissa cette inscription : « À cet endroit les 44 internés de Kerestinec ont vécu leurs dernières heures. Ils ont tous accepté la condamnation à mort la tête haute, car ils savaient qu’ils mourraient pour une cause juste, la cause du peuple ouvrier. Vive la Croatie soviétique ». Lorsqu’il était détenu à Mitrovica, August Cesarec avait écrit le 19 novembre 1912 : « Je sais que je vais donner ma vie pour la lutte du peuple ». Son épouse fut fusillée en août 1941, et Miro Vinski mourut d’épuisement parmi les partisans de Tito. Aucun des trois n’eut de sépulture.

Contrairement à ce qu’affirma Sperber dans ses mémoires, Cesarec ne tomba pas dans l’oubli après la Seconde Guerre mondiale. Ses ouvrages furent réédités, de nombreux textes non publiés de son vivant le furent ensuite et des sculptures le représentant furent érigées. Un riche fonds, comprenant une abondante correspondance, se trouve dans les Archives d’Etat croates à Zagreb, mais attend toujours qu’un chercheur s’y attelle dans la foulée du travail pionnier de l’historienne Zora Stipetić. Aucun de ses textes n’a à ce jour été traduit en français ; son œuvre considérable et polymorphe permettrait pourtant de mieux connaître un pan important de l’histoire littéraire et politique de la Croatie et de l’Europe toute entière.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article221306, notice CESAREC August [dit PLEMENŠĆANSKI Guta, MIRKOVIĆ Budislav, KOVAČIĆ Ivan, MANN Anton, KORNELI Vuk, MORTE Augusto] par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 décembre 2019, dernière modification le 17 décembre 2019.

Par Hervé Lemesle

August Cesarec lors de sa détention à Maribor (Slovénie) en avril 1923.
Cesarec avec Marija Vinski dans les années 1930.
Statue de Stjepan Gračan (1974) place de la liberté à Osijek (Croatie).
Buste de Stjepan Gračan (1979) rue Ivan Tkalčić à Zagreb.

ŒUVRE : Plus de 200 textes en vers et en prose et d’articles dans les revues et journaux Pobratim [Frère de sang] 1908-1910, Slobodna riječ [La parole libre] 1910, Val [La vague] 1911, Vihor [Le tourbillon] 1914, Plamen [La flamme] 1919, Savremenik [Le contemporain] 1919-1927, Istina [La vérité] et Nova istina [La vérité nouvelle] 1919, Borba [Le combat] 1920-1924, Novi svijet [Le monde nouveau] 1920, Kritika [La critique] 1922, Obzor [L’horizon] 1922-1930, Komunist [Le communiste] 1923, Književna republika [La république littéraire] 1923-1927, Nova Evropa [L’Europe nouvelle] 1923, Omladinska borba [Le combat de la jeunesse] 1923, Lef [Le lion] 1923, Radnička borba [Le combat ouvrier] 1924, Jutarnji list [Le journal du matin] 1925, Vijenac [La couronne] 1925-1928, Hrvat [Le Croate] 1925-1926, Hrvatsko kolo [La roue croate] 1927-1932, Zaštita čovjeka [La défense de l’homme] 1928-1929, Hrvatska revija [La revue croate] 1928-32, Književnik [L’écrivain] 1928-1938, Literatura [La littérature] 1931-1932, Periferija [La périphérie] 1933, Savremena stvarnost [La réalité contemporaine] 1933, Danas [Aujourd’hui] 1934, Nova riječ [La parole nouvelle] 1938-1939, Izraz [L’expression] 1939-1941, Naše novine [Notre journal] 1939, Trideset dana [Trente jours] 1940, Odvjetnik [L’avocat] 1940, Jevrejski list [Le journal juif] 1940.
17 essais, recueils de poèmes et de nouvelles, romans, récits de voyages : Đački pokret. Preporodom škole k preporodu naroda ! [Le mouvement lycéen. De la renaissance de l’école à la renaissance du peuple !], Zagreb 1912. – Stihovi [Rimes], Zagreb, 1919. – Sudite me, ispovijest siromaka [Jugez-moi, confession des pauvres], Zagreb, 1925. – Careva kraljevina, roman o nama kakovi smo bili [Le royaume de l’empereur, un roman sur nous comme nous l’étions], Koprivnica, 1925 (rééditions 1946, 1947 et 1964). – Stjepan Radić i republika. Prilog našoj političkoj historiji [Stjepan Radić et la République. Contribution à notre histoire politique], Zagreb, Tisak Jugoslovenskog novinskog d. d. Zagreb, 1925. – Za novim putem [Pour un nouveau chemin], Zagreb, Matica Hrvatska, 1926 (réédition 1946). – Zlatni mladić i njegove žrtve, roman o svijetu na stramputici [Le jeune homme doré et ses victimes, roman sur le monde par les chemins de traverse], Koprivnica, Vinko Vošicki, 1928 (rééditions 1947, 1955, 1965, 1974, 1980). – Tonkina jedina ljubav [Le seul amour de Tonka], Zagreb, Merkantile, 1931 (réédition 1946 et 1963). – Psihoanaliza i individualna psihologija [La psychanalyse et la psychologie individuelle], Zagreb, Naklada vlastita, 1932. – Bjegunci [Les fugitifs], Zagreb, Minerva, 1934 (réédition 1950). – Današja Rusija [La Russie d’aujourd’hui], Zagreb, Naučna biblioteka, 1937. – Španjolski susreti. Knjiga susreta s ljudima i gradovima [Rencontres espagnoles. Récit des rencontres avec les gens et les villes], Toronto, Hrvatska radnička knjižara, 1938 (réédition Zagreb, Zora, 1961). – Izraelov izlazak i druge legende [L’exode d’Israël et autres légendes], Zagreb, Hrvatska naklada, 1938. – Novele [Nouvelles], Zagreb, Osvit, 1939. – Sin domovine, životna drama E. Kvaternik u 15 slika s epilogom [Le fils de la patrie, drame de la vie d’E. Kvaternik en 15 tableaux avec épilogue], Zagreb, E. Ćelapa, 1940. – Putovanja po Sovjetskom Savezu (Na Uralu i Volgi) [Voyages en Union Soviétique (en Oural et dans la Volga)], Zagreb, Hrvatska naklada, 1940. – Na Ukrajini [En Ukraine], Zagreb, Hrvatska naklada, 1940. – Kod sovjetskih malih naroda [Chez les petits peuples soviétiques], Zagreb, Hrvatska naklada, 1940.
Neuf traductions : Maxime Gorki, Na dnu života [Les Bas-fonds], Zagreb, 1921. – Upton Sinclair, Zla vremena [Temps mauvais], Zagreb 1924. – Jaroslav Hašek, O jednom cenzoru [A propos d’une censure], Zagreb, 1929. – Upton Sinclair, Prvi lord literatura (Byron) [Le premier seigneur de la littérature], Zagreb, 1929. – Upton Sinclair, Punokrvni čovjek [Un homme sanguin], Zagreb, 1929. – Victor Hugo, Claude Gueux, Zagreb, 1931-1932. – Emile Zola, Rad [Le travail], Zagreb, 1934. – Charles de Coster, Legenda o Tilu Ulenšpiglu i L Guzaku [La Légende de Till Ulenspiegel et de Lamme Goedzak], Zagreb, 1940 (réédition 1983). – Bertolt Brecht, Roman po groš [Le Roman de Quat’ sous], Zagreb, 1940.
Publications posthumes : Posmrtna počast [Honneur posthume], Zagreb, Matica Hrvatska, 1945. – Izabrana djela Augusta Cesarca [Œuvres choisies], 12 vol., Zagreb, Nakladni zavod Hrvatske, 1946-1947 (vol.1 à 6) ; Zora, 1950-1964 (vol.7 à 12), rééditées de 1982 à 1988 en 20 vol. – Izabrana djela, 2 vol., Zagreb, Matica Hrvatska, 2014-2015.

SOURCES : Jean Dayre, Anthologie des conteurs croates modernes 1880-1930, Zagreb, 1933. – Vice Zaninović, « August Cesarec », Enciklopedija Jugoslavije [Encyclopédie de Yougoslavie], vol.2, Zagreb, Izdanje i naklada leksikografskog zavoda FRNJ, 1956, pp.361-363. – Ivan Avakumović, History of the Communist Party of Yugoslavia, Aberdeen, Aberdeen University Press, 1964. – Vladimir Dedijer, La route de Sarajevo, Paris, Gallimard, 1969. – Manès Sperber, Ces temps-là (3). Au-delà de l’oubli, Paris, Calmann-Lévy, 1979, pp.22-23 et 155-156. – Zora Stipetić, Argumenti za revolucija- August Cesarec [Arguments pour la révolution], Zagreb, Centar društvenih djelanosti saveza socialističke omladine Hrvatske, 1982. – Ivan Jelić, Tragedija u Kerestincu. Zagrebačko ljeto 1941. [La tragédie à Kerestinec. L’été de Zagreb en 1941], Zagreb, Globus, 1986. – Ivan Očak, Gorkić. Život, rad i pogibija [Gorkić. Vie, travail et massacre], Zagreb, Globus, 1988. – Ivo Banac, With Stalin against Tito : Cominformist Splits in Yugoslav Communism, New York, Cornell UP, 1988. – Vinko Brešić, « Cesarec, August », Hrvatski biografski leksikon [Dictionnaire biographique croate], Zagreb, Leksigrafski zavod Miroslav Krleža, 1989.

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