FLOTTE Paul (de)

Par Jean-Yves Guengant

Né le 1er février 1817 à Landerneau (Finistère), mort le 22 août 1860 à Solano (Italie) ; phalanstérien finistérien, explorateur et ingénieur ; arrêté et déporté à Belle-Ile-en-Mer après l’insurrection de juin 1848 ; élu député démocrate-socialiste de la Seine en 1851, exilé après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte, s’engage auprès de Giuseppe Garibaldi dans l’expédition des Mille, commandant de la brigade anglo-française, meurt lors de la prise de Solano en Calabre.

Paul de Flotte naquit le 1er février 1817 à Landerneau dans une famille de très ancienne noblesse. Son père était un artilleur de marine, qui décède en 1820. Sa mère, née de Boulainvilliers, était la fille d’un officier de marine. Paul fut scolarisé à l’école mutuelle de Landerneau, créée par un groupe de notables et d’industriels libéraux. Entré à l’école militaire de La Flèche en 1828, il fut admis à l’École navale en 1832. Il embarqua en 1833 pour les Antilles puis en 1835 il participa à la campagne de Dupetit-Thouars autour du monde. Il poursuivit par l’exploration des mers australes avec Dumont d’Urville. Pendant cinq ans, il parcourut tout l’hémisphère sud.
Il fut élu en décembre 1844 président du groupe phalanstérien brestois, et correspondait avec le journal La Démocratie pacifique. Il s’associa aux efforts d’organisation des ouvriers ébénistes brestois en mars 1845 pour créer une association de secours mutuels en cas de maladie ou d’accident. Ce fut la première association mutuelle du Finistère. Il mit en valeur le rôle des fouriéristes dans la Société d’émulation de Brest et rapporta au journal qu’une chorale avait été créée selon les méthodes musicales d’Émile Chevé, chorale composée d’ouvriers qui chantait lors d’occasions importantes.
Partisan convaincu de la marine à vapeur, il fit breveter un système de transmission entre machine à vapeur et hélice et fut appelé à Paris pour améliorer son invention en 1847. Introduit dans le journal La Démocratie pacifique par le poète Charles Leconte de Lisle, qu’il a connu en 1845, il devint un propagandiste du mouvement. Introduit dans les cercles littéraires il y rencontra Louis Ménard, et Charles Baudelaire, dont il devint très proche. Ce dernier lui dédia le poème « Le Rebelle » (Nouvelles Fleurs du Mal,V.) Il connut aussi à cette époque César Daly, un ami d’Auguste Blanqui. Au moment de a révolution de février 1848, il ne rejoignit pas son affectation et s’inscrivit dans le club de Blanqui. Il écrivait dans L’Accusateur public. Le 15 mai 1848, à l’occasion d’une manifestation en faveur de la Pologne, il envahit l’Assemblée nationale. Il fut arrêté le lendemain et relâché début juin.
Pendant les événements de juin 1848, il fut accusé d’avoir appelé à porter les armes, alors qu’il était ennemi de toute violence. Arrêté le 28 juin, il fut condamné le 9 septembre 1848 à la déportation. La Démocratie pacifique, datée du 29 septembre, signale la présence parmi les déportés de Paul de Flotte, « jeune homme d’une figure énergique et fortement caractérisée » ; c’est « un ancien officier de marine, fougueux et passionné, qui doit peut-être sa déportation à quelques paroles ardentes prononcées dans un club de Paris ».
De Flotte fut interné à la citadelle de Belle-Île-en-Mer. Une vaste campagne de soutien se développa sous la forme de souscriptions, de banquets et de concerts. En décembre 1848, craignant une évasion, il fut transféré dans un camp de transportés dont il s’évada le 16 avril 1849. Il fut condamné à un mois de prison, seul jugement porté contre lui. Démissionnaire de la Marine, il fut libéré fin 1849.
En mars 1850, à l’occasion d’une élection partielle dans le département de la Seine, il fut désigné comme candidat démocrate-socialiste, aux côtés de François Vidal, journaliste et Hippolyte Carnot, ancien ministre de l’instruction publique. Pour Paul de Flotte, sa candidature était un gage de conciliation et de paix, son combat s’appuyant sur la liberté de conscience et le suffrage universel, la solidarité des intérêts et le refus de l’usage de toute violence. Le 15 mars, les trois candidats furent élus, recueillant plus de la moitié des suffrages. La victoire inquiéta les conservateurs, qui firent voter une loi restreignant le corps électoral en multipliant les causes de non-inscription des électeurs sur les listes. De Flotte devint la cible des conservateurs à l’assemblée, car il était à leur yeux un insurgé, qui ne pouvait siéger à l’assemblée. De Flotte fut confirmé dans son élection et mena un combat parlementaire sans concession mais aussi sans haine :
« Quand nous avons défendu, quand nous avons soutenu la souveraineté du peuple, elle a toujours découlé pour nous de ce droit de libre discussion, de libre jugement inhérent à chaque homme et nous n’avons jamais pu penser, que d’une majorité, d’un vote quelconque, on ferait obstacle à ce droit de jugement, à ce droit d’examen qui appartient à tous (...). Si nos droits personnels sont attaqués, nous les défendrons, et sachez, nous sommes prêts sur ce terrain, tout prêts à recommencer les guerres du libre examen, les luttes de la liberté de conscience. C’est un noble terrain, il vous est connu comme à nous, et là, c’est par le nombre des combats que vous comptez vos défaites, et que nous comptons nos victoires ». La Démocratie pacifique, 15 juin 1851.
Ses idées furent reprises dans son ouvrage, « La Souveraineté du peuple, essais sur l’esprit de la Révolution ». Il plaça son livre sous le patronage de [Charles ]Fourier->31116], et rejeta toute idée sectaire, qui amènerait à user de la violence et qui aboutirait immanquablement à la dictature. L’ouvrage connut un réel intérêt dans le milieu politique de la gauche française, notamment dans le courant phalanstérien, dont de Flotte s’était de nouveau rapproché depuis son élection.
Lors du coup d’état du prince-président Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, un comité de résistance se mit en place. Il décida de rejoindre le faubourg Saint-Antoine et de défendre les armes à la main la république. De Flotte, seul militaire du comité, incita à bâtir des barricades. Quand la troupe arriva, les tirs fauchèrent le député Alphonse Baudin, au côté de Victor Schoelcher et de Flotte. Après quatre jours d’escarmouches, les combats cessèrent : Paul de Flotte dut s’enfuir et quitter la France. Le 26 décembre, il retrouva Victor Hugo, réfugié à Bruxelles, qui dit de lui qu’il est « vaillant et profond philosophe combattant de la Révolution » (Histoire d’un crime, livre IV – Les expatriés - Victor Hugo).
Paul de Flotte rentra clandestinement en France en août 1852. Le conseiller général du Finistère, Louis-Théodore Dein, son beau-frère, bien que bonapartiste convaincu, lui procura de faux papiers : il devint Joseph Maillé (nom du château que la famille possède en Finistère). Il lui procura du travail dans une compagnie de chemins de fer, proposant ses compétences d’ingénieur dans la construction d’ouvrages d’art. Lorsque l’amnistie est proclamée il ne reprit pas son identité, refusant de devoir quelque chose, fut-ce l’amnistie, à Napoléon III.
On suit sa trace sur les différents chantiers du chemin de fer, jusqu’en juillet 1860, où il décida de rejoindre les troupes de Garibaldi à Gênes, où ce dernier préparait une expédition en Sicile. Palerme tomba le 6 juin 1860. Paul de Flotte réunit à Palerme une petite troupe de volontaires français en juillet 1860, avec le soutien financier d’Alexandre Dumas. Ce dernier achetait et convoyait argent et armes pour Garibaldi et de Flotte. De Flotte intégra l’état-major de Garibaldi, qui avait besoin d’un marin pour préparer une flotte d’invasion de la partie continentale du royaume des Deux-Siciles. Mais très rapidement les officiers italiens l’écartèrent. Le 26 juillet 1860, les garibaldiens entraient dans Messine, tandis qu’une force se concentrait dans la presqu’île de Faro. Alexandre Dumas raconte dans « Les Garibaldiens, révolution de Sicile et de Naples », sa visite à de Flotte. Il fut frappé par l’improvisation qui règne dans le camp fortifié ; soldats éparpillés dans les champs et sur les plages, « émaillant le paysage de leurs chemises rouges, qui font, entre les arbres, l’effet de coquelicots dans un champ de blé ».
Les témoignages de Dumas, de Maxime Du Camp, et de volontaires français sont concordants : De Flotte semblait fatigué, dépassé par la désorganisation de sa compagnie et surtout désabusé. Des mouvements paysans d’occupation des grands domaines étaient écrasés par les Garibaldiens en août. Dans le village de Bronte, sur le piémont de l’Etna, la révolte fut réprimée très durement par Nino Bixio et les meneurs furent immédiatement exécutés. Ses espoirs de libération sociale se dissipèrent alors et de Flotte engloutit ce qui lui restait d’argent à payer ses hommes. Dumas quitta Messine le 16 août pour acheter des armes en France, de Flotte lui fit ses adieux.
Le 9 août, il tenta une première incursion en Calabre mais dut rembarquer rapidement. Garibaldi choisit de débarquer au sud de la Calabre et n’impliqua pas de Flotte dans ses préparatifs, signifiant une rupture entre les deux hommes. En 24 heures, les brigades garibaldiennes étaient aux portes de Reggio de Calabre. Un second débarquement eut lieu dans la région de Scylla, pour contrôler les hauts-plateaux qui dominent la plaine côtière. De Flotte, vêtu d’un uniforme blanc, se dirigea avec sa colonne vers Solano, à 3 kilomètres du lieu du débarquement. Vers 14 h. une balle l’atteignit en pleine tête.
« De Flotte était habillé presque tout en blanc, burnous blanc, casquette en drap blanc, pantalon blanc, grandes bottes jaunes. Il portait sa jumelle marine en sautoir, son sabre et son revolver pendaient à sa ceinture. Il fut frappé à la tête du côté droit, et la balle avait enlevé une portion notable du crâne. La cervelle couvrait la terre. De Flotte avait été tué au milieu de la route ». Émile Maison, Journal d’un volontaire de Garibaldi.
Le 24 août 1861, il fut cité à l’ordre de l’armée et les honneurs militaires lui furent rendus. Garibaldi exigea qu’on lui érigea un monument :
« De Flotte appartient à l’humanité entière, car pour lui la patrie était là où le peuple souffrant se levait pour la liberté. De Flotte, mort pour l’Italie, a combattu pour elle comme il aurait combattu pour la France. Cet homme illustre est un précieux exemple de la fraternité des peuples que l’avenir de l’humanité se propose ». G. Garibaldi
Le 15 septembre, une compagnie commandée par un officier français, secondé par un hongrois prend le nom de « compagnie de Flotte ». Paul de Flotte, héros de l’unité italienne, est inconnu dans son pays d’origine.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article221562, notice FLOTTE Paul (de) par Jean-Yves Guengant, version mise en ligne le 27 décembre 2019, dernière modification le 27 décembre 2019.

Par Jean-Yves Guengant

Enterrement de Paul de Flotte.

SOURCES : Jean-Yves Guengant, Pour un nouveau monde, les utopistes bretons au XIXe siècle , éditions Apogée, Rennes, 2015. — La Démocratie pacifique, volume 13, 1er janvier 1850 - 30 novembre 1851. — La Phalange, mensuel, 1845-1847 — Louis-Antoine Garnier-Pagès, Histoire de la révolution de 1848, tome 4. « Gouvernement provisoire (II) », 1866. — Victor Hugo, Histoire d’un crime, déposition d’un témoin, Paris, C. Lévy, 1877. — Maxime du Camp, Expédition des Deux-Siciles, souvenirs personnels, Paris, Librairie nouvelle, 1861. — Alexandre Dumas, Les Garibaldiens, révolution de Sicile et de Naples, Paris, Lévy frères, 1868. — Émile Maison, Journal d’un volontaire de Garibaldi, Paris, De Vresse, 1861. — Karl Marx, Friedrich Engels, Articles du New York Daily Tribune, notamment du 1er septembre 1860 et du 24 septembre 1860, dans lequel F. Engels évoque la mort de Paul de Flotte.

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