DELUY Henri

Par Ioana Popa

Né 25 avril 1931 à Marseille (Bouches-du-Rhône), mort le 20 juillet 2021 à Marseille ; poète, traducteur, journaliste, directeur de la revue Action poétique, co-fondateur de l’Union des écrivains français et initiateur de la Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne ; directeur de la bibliothèque municipale d’Ivry-sur-Seine ; membre du PCF ; occupe en Mai 68 le siège de la Société des gens de lettres

Fils d’un peintre en bâtiment provençal et d’une coiffeuse d’origine italienne (ses grands-parents maternels émigrèrent du Piémont en France pour des raisons économiques, avant la Première Guerre mondiale), Henri Deluy passa son enfance dans une ville très cosmopolite, où différentes langues et cultures se mêlaient, que cela soit dans le faubourg ouvrier de Marseille où il habita ou à l’école primaire qu’il fréquenta. Après le divorce de ses parents, il fut élevé par sa mère et son beau-père (détenteur du brevet et cuisinier sur les paquebots) dans l’un des quartiers populaires de Marseille, La Capelette. S’il grandit dans un milieu très pauvre, Henri Deluy fut cependant encouragé par sa famille à poursuivre sa scolarité jusqu’au lycée. Alors qu’il arrivait en classe de seconde, le goût de l’aventure l’emporta néanmoins sur celui des études puisqu’il les interrompit afin de voyager à travers l’Europe, et notamment en Italie et aux Pays-Bas, de 1948 jusqu’à la fin de l’année 1951. Henri Deluy rencontra à cette occasion sa future épouse, Ans, d’origine néerlandaise. Si ce périple encouragea des pratiques linguistiques et littéraires autodidaxiques - il apprit, entre autres, le néerlandais, la langue de sa femme -, il alla toutefois de pair avec une scolarité perturbée et décalée. De retour à Marseille, et après avoir accompli son service militaire jusqu’en 1953, Henri Deluy reprit cependant ses études en passant son baccalauréat à l’âge de vingt-quatre ans. Un nouvel abandon - qui s’avéra, une fois de plus, provisoire - scanda sa trajectoire scolaire : après la naissance de son premier enfant, Henri Deluy renonça momentanément au projet de poursuivre des études universitaires pour devenir instituteur remplaçant en 1954, puis instituteur titulaire, un an plus tard. Il fit ensuite une année de propédeutique, alors qu’il continuait d’enseigner, ce qui l’amena à occuper le poste de professeur au collège, grâce à la création récente des collèges d’enseignement secondaire ouverts aux instituteurs ayant commencé des études universitaires. Il y renonça cependant assez rapidement pour devenir, au début des années 1960, journaliste au quotidien La Marseillaise pendant trois ans.
Les activités de journaliste dans la presse communiste locale allaient de pair, en l’occurrence, avec un parcours militant. Ce parcours débuta lorsqu’Henri Deluy eut seize ans, par l’adhésion aux Jeunesses communistes, suivie par celle au PCF en 1951, prolongeant le militantisme communiste de sa famille, notamment de son père. Parallèlement à cette trajectoire politique, Henri Deluy fit ses débuts littéraires, en publiant ses premiers poèmes dans la revue marseillaise Action Poétique en 1954. Avec des attaches à la fois surréalistes et marxistes, mais sans être financée par le PCF, Action Poétique avait été fondée un an auparavant par un groupe de poètes (1950) majoritairement communistes, dont Gérald Neveu, ancien résistant, et Jean Malrieu. Henri Deluy devint le rédacteur en chef d’Action Poétique à partir de 1958, lorsqu’une nouvelle série de la revue fut lancée. Comme le précise l’éditorial du premier numéro, Action Poétique se proposait de rester l’« organe de combat d’un groupe de jeunes poètes, le lieu d’expression et de rassemblement de la jeune poésie », tout en affichant l’ambition de pallier, grâce à une chronique régulière, l’ignorance du public français à l’égard des poésies étrangères.
D’un point de vue esthétique, Deluy incarnait alors le courant de la poésie engagée et militante issue de la Résistance, sans néanmoins adhérer au retour au vers traditionnel et au sonnet national prôné, au tournant des années 1950, par Aragon. Cependant, sa position néoréaliste devint de plus en plus minoritaire à la fois au sein de la revue (où elle coexista avec des positions (néo)surréalistes et, à partir du début des années 1960, avec une tendance formaliste) et du champ littéraire en général (compte tenu du déclin du paradigme de la littérature engagée, à partir de la fin des années 1950). Deluy resta, jusqu’au moment de la crise de Mai 68, réticent à toute prise de position d’Action Poétique favorable à l’avant-garde littéraire, ce qui ne manqua pas de provoquer des tensions au sein de la revue. Cette crise interne rendit ainsi l’explosion menaçante vers le milieu des années 1960 et entraîna, par exemple, son remplacement provisoire par une direction collégiale en 1962. Ces rapports furent encore plus complexes compte tenu de l’éloignement de Marseille d’Henri Deluy qui s’installa, d’abord temporairement, en région parisienne à la fin des années 1950.
Par rapport à d’autres membres d’Action Poétique en particulier et, plus généralement, à d’autres intellectuels du PCF, Henri Deluy témoigna aussi d’une certaine inertie politique eu égard au processus de dégel entamé par certains partis communistes, tant à l’Est qu’à l’Ouest de l’Europe. S’il se rendit pour la première fois à Moscou en 1956, après le XXe congrès du PCUS et surtout, à l’occasion du Festival mondial de la jeunesse qui se déroula postérieurement à l’écrasement de la Révolution hongroise, Henri Deluy se situa, encore au début des années 1960, sur des positions politiquement « orthodoxes », qui lui valurent alors d’être souvent étiqueté comme « stalinien ».
La déstalinisation et l’évolution de la politique culturelle du PCF, notamment à l’occasion du comité central d’Argenteuil de 1966, et la reconfiguration du champ littéraire français - et surtout de son pôle d’avant-garde - lors de la crise de Mai 68 contribuèrent à l’infléchissement des positions politiques et esthétiques d’Henri Deluy. Mais le contact direct du « socialisme réel » et la découverte des avant-gardes littéraires des pays d’Europe centrale et de l’Est jouèrent aussi un rôle important.
Cette expérience fut rendue possible par un long séjour entrepris en Tchécoslovaquie de 1964 à janvier 1968, à l’invitation de l’Union des écrivains de cette démocratie populaire qui avait décidé d’accorder des bourses à des poètes français afin qu’ils apprennent la langue sur place pour être à même de traduire des œuvres littéraires tchèques. À la suite de ce séjour, Henri Deluy traduisit d’ailleurs des poètes comme Laco Novomesky ou Jaroslav Seifert. Vraisemblablement sous son influence et venu à Prague pour le rencontrer, Pierre Jean Oswald - petit éditeur gauchiste de poésie et par ailleurs éditeur d’Action poétique entre 1965 et 1970 - décida la création d’une collection dont il confia la direction à Henri Deluy, intitulée « Poésie des pays socialistes » (et inaugurée en 1967, par la publication d’une traduction d’un autre poète tchèque, Vladimir Holan, signée par Dominique Grandmont). Tous ces auteurs furent par ailleurs présentés et défendus par Aragon dans les Lettres françaises.
À Prague, Henri Deluy fut ainsi témoin d’une conjoncture politique tout à fait particulière : à la veille du Printemps de Prague, la Tchécoslovaquie était alors un véritable laboratoire de réformes à l’intérieur du monde socialiste et un lieu d’effervescence intellectuelle. Cette expérience influa sur la trajectoire politique ultérieure d’Henri Deluy à la fois par ses débuts prometteurs et par sa fin dramatique, en août 1968. L’écrasement du Printemps de Prague radicalisa ainsi ses prises de position à l’égard de l’URSS, comme en témoigna sa condamnation très vive de l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie, en août 1968, dans les pages d’Action Poétique. En outre, le modèle de l’Union des écrivains tchécoslovaques et le rôle particulièrement important qu’elle joua dans le processus de réforme devinrent un référent explicitement invoqué par Henry Deluy lors de l’occupation, en Mai 68, du siège de la Société des gens de lettres - qualifiée alors d’« institution vétuste et non représentative, mais qui bénéficie de privilèges injustifiés » - et de la création de l’Union des écrivains français, dont il fut l’un des co-fondateurs (aux côtés de Philippe Boyer, Yves Buin, Michel Butor, Jean-Pierre Faye, Jean-Claude Montel, Maurice Roche, Paul-Louis Rossi, Jacques Roubaud, Nathalie Sarraute, Frank Venaille, Pierre Guyotat, Jean Duvignaud, Alain Jouffroy, Guillevic, tous, membres du premier bureau). Très investi dans les comités de fonctionnement de l’Union, Henri Deluy joua également un rôle important dans la création, après Mai 68, d’un groupe de réflexion sur la condition de la poésie en France.
Parallèlement, depuis le 1er avril 1968, Henri Deluy s’était installé à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), où il devint bibliothécaire à la bibliothèque municipale. Déjà au bord de la rupture avec sa femme avant son départ pour Prague, il s’en sépara peu après son retour en France. Ces infléchissements de sa trajectoire s’accompagnèrent de la reprise et de l’achèvement de ses études universitaires : à l’âge de trente-sept ans, Henri Deluy entama une licence de lettres modernes à l’Université de Vincennes, juste après sa création en 1968. Cet investissement scolaire tardif fut dû à la rencontre, lors de l’occupation de l’Hôtel de Massa, d’une jeune étudiante qui devint sa compagne pendant une douzaine d’années, Élisabeth Roudinesco. Fille d’un médecin d’origine roumaine et d’une neuropsychiatre proche collaboratrice de Lacan, Élisabeth Roudinesco, psychanalyste elle-même, collabora également à Action Poétique, en y apportant ses compétences dans la concurrence qui, au tournant des années 1970, opposa cette revue à Tel Quel. Les connaissances linguistiques acquises par Henri Deluy, son intérêt pour les avant-gardes d’Europe centrale et de l’Est du début du XXe siècle et le réseau de relations qu’il avait tissé sur place contribuèrent également au replacement d’Action Politique - devenue, par ailleurs, une revue parisienne - dans une position d’avant-garde : la place, voire les numéros spéciaux, consacrés à ces avant-gardes (russe, tchèque, hongroise...) eurent ainsi pour fonction implicite de relativiser la nouveauté théorique et formelle que Tel Quel prétendait alors incarner et de contester son monopole sur la modernité esthétique.
Henri Deluy fut également le fondateur, en 1990, de la Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, qu’il dirigea pendant quinze ans. Co-directeur, avec Jacques Roubaud, de la collection Versus chez Stock, il est également membre du comité de rédaction de la revue If, créée en 1992 par quatre poètes (Henri Deluy, Jean-Charles Depaule, Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton) et qui se distingue notamment par la place particulière accordée aux littératures étrangères.
Au printemps 2005, Henri Deluy avait reçu la Légion d’honneur, distinction qu’il aurait refusée.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article22160, notice DELUY Henri par Ioana Popa, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 22 juillet 2021.

Par Ioana Popa

ŒUVRE : Recueils de poésie : Passages, Jarnac, Éditions de la Tour de feu, 1954. — Nécessité vertu, s.l., 1957. — L’avenir dès aujourd’hui, Marseille, Impr. du Rhône, 1957. — L’infraction, Seghers, 1974. — La psychanalyse mère et chienne (avec Élisabeth Roudinesco), Union générale d’éditions, 1979. — « L » ou « T’aimer », Orange Export Ltd, 1980. — Les Mille, Seghers, 1980. — Peinture pour Raquel, s.l. Orange Export Ltd, 1983. — La substitution : autrement, l’obstination, Nîmes, le Castellum, 1984. — Première version la bouche (avec Frédéric Deluy), ENSAD, 1984. — Vingt-quatre heures d’amour en juillet, puis en août, Moulins, Ipomée, 1987. — Le temps longtemps, Éd. Messidor, 1990. — Premières suites, Flammarion, 1991 — La répétition autrement, la différence, Fourbis, 1992. — L’amour charnel, Flammarion, 1994. — Je ne suis pas un autre, in memoriam Georges Bataille : poème lyrique, Fourbis, 1994. — Pronom, s.l., Phi, 1998. — Da Capo, Flammarion, 1998. — Je ne suis pas une prostituée, j’espère le devenir, Flammarion, 2002.
Direction d’anthologies : L’anthologie arbitraire d’une nouvelle poésie : 1960-1982, trente poètes, Flammarion, 1983. — Poésie en France, 1983-1989. Une anthologie critique, Flammarion, 1989. — Une autre anthologie, Fourbis, 1992. — Poésie en France depuis 1960, 29 femmes : une anthologie (avec Liliane Giraudon), Stock, 1994. — Une anthologie de circonstance, Fourbis, 1995. — Une anthologie immédiate, Fourbis, 1996. — Noir sur blanc : une autre anthologie, Fourbis, 1998. — L’anthologie 2000, Tours, Farrago, 2000. — Une anthologie de rencontre, Tours, Farrago, 2002. — Autres territoires : une anthologie, Tours, Farrago, 2003 — Potlach, Tours, Farrago, 2004.
Traductions, adaptations : Adrian Roland-Holst, Par-delà les chemins (traduit du néerlandais avec Ans Deluy), Seghers, 1954. — Dix-sept poètes de la RDA (traduit de l’allemand avec Paul Wiens, Andrée Barret, Jean-Paul Barbe, Alain Lance, Lionel Richard), Honfleur, Pierre-Jean Oswald, 1967. — Laco Novomesky, Villa Tereza et autres poèmes (traduit du slovaque avec François Kérel), Honfleur, Pierre-Jean Oswald, 1969. — Sonnets de Prague (suivi de) Huit poèmes (traduit du tchèque avec Jean-Pierre Faye et Dominique Grandmont), Seghers, 1985. — Fernando Pessoa, Cent cinquante-quatre quatrains au goût populaire (traduit du portugais), Le Muy, Éditions Unes, 1986. — Martim Codax, Les sept chants d’ami (traduit du galégo-portugais), Asnières-sur-Oise, Fondation Royaumont, 1987. — Troubadours galégo-portugais. Une anthologie (traduit du galégo-portugais), POL, 1987. — Fernando Pessoa, Quatrains complets : au goût populaire (traduit du portugais), Le Muy, Éditions Unes, 1988. — Tango, une anthologie (traduit de l’espagnol avec Saül Yürkievich), POL, 1988. — Ou bien est-ce un rêve ? Quatre poètes soviétiques (traduit du russe avec Charles Dobzynski, Hélène Henry, Léon Robel), Luzarches, Éditions Royaumont, 1989. — Alexandre Tvardovsky, De par les droits de la mémoire (traduction du russe) Éd. Messidor, 1989. — Bert Schierbeek, Formentera (traduit du néerlandais), Luzarches, Cahiers de Royaumont, 1990. — Bert Schierbeek, La Porte (traduit du néerlandais), Fourbis, 1991. — Marina Tsvétaïeva, L’Offense lyrique (traduit du russe), Paris, Fourbis, 1992 (rééd. Tours, Éditions Farrago, Paris, L. Scheer, 2004). — Yolanda Pantin, Les bas sentiments (traduit de l’espagnol), Fourbis, 1992. — Marina Tsvétaïeva (traduit du russe avec Liliane Giraudon), La Souterraine, La Main courante, 1992. — Adilia Lopes, Maria Cristina Martins (suivi de) Le poète de Pondichéry (traduit du portugais), Fourbis, 1993. — Constantin Cavafy, Poèmes (traduit du grec), Fourbis, 1993. — Marina Tsvétaïeva/Sophia Parnok, Sans lui (traduit du russe), Fourbis, 1994. — Saül Yürkievich, Embuscade (traduit de l’espagnol avec l’auteur), Fourbis, 1996. — Fernando Pessoa, Poèmes (traduit du portugais), Fourbis, 1997. — Reina Maria Rodriguez, Comme un oiseau étrange qui vient du ciel (traduit de l’espagnol), Fourbis, 1998. — Anna Akhmatova, Autres poèmes (traduit du russe), Stock, 1998. — Lucebert, Apocryphe. Le nom alphabétique. Le nom tracé (traduit du néerlandais avec Kim Andriga), Bordeaux, le Bleu du ciel, 2005.

SOURCES : Pascal Boulanger, Une « Action Poétique » de 1950 à aujourd’hui : l’anthologie, précédée d’une présentation historique, Flammarion, 1998. — Boris Gobille, Crise politique et incertitude : régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en Mai 68, thèse de doctorat, École des Hautes études en Sciences Sociales, 2003. — Ioana Popa, La politique extérieure de la littérature. Une sociologie de la traduction des littératures d’Europe de l’Est (1947-1989), thèse de doctorat, École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2004. — Ioana Popa, « Politique et poésie au service de la traduction : les "poètes-traducteurs" communistes », Études de lettres, Université de Lausanne, n° 1-2, « Circulation internationale des littératures », juin 2006, p. 113-150.

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