CHATONNAY Abel, Marius, Alexis (alias Van Romaer son nom de plume, et Marius Louis Courtel son pseudonyme du réseau Corvette)

Par Jean-Louis Issartel

Né le 22 février 1910 à Belley (Ain), exécuté sommairement le 14 novembre 1943 à Grenoble (Isère) ; journaliste au Sud Est, quotidien catholique de Grenoble, poète et critique d’art, résistant homologué Forces françaises combattantes, réseau DGER Corvette, abattu par les soldats allemands dans la nuit du 13 au 14 novembre 1943.

Abel, Marius, Alexis Chatonnay était le fils d’Alexis, Francisque, Marius, militaire (chef armurier), et d’Anaïs Chatonnay. Ainé d’une fratrie de trois sœurs, il fit ses études au lycée Champollion à Grenoble où ses parents s’étaient retirés rue Bajatière. Ayant commencé sa médecine à Lyon, il abandonna très vite une orientation qui ne lui convenait pas. Passionné de poésie, de littérature, de musique, de peinture, il collabora en novembre 1929 à La République du Sud Est quotidien catholique de Grenoble (qui prit bientôt le titre de Sud Est) où il se fit remarquer par ses talents et sa profonde culture. Bientôt intégré dans la rédaction, d’une plume alerte, il s’intéressait à tout, abordait les questions de politique étrangère et surtout il se fit un nom comme critique d’art, attentif aux productions d’avant-garde. À côté de son métier de journaliste, il écrivait lui-même sous le pseudonyme de Van Romaer (du nom de jeune fille de son arrière-grand-mère maternelle Marie Rhomer d’origine alsacienne, dont il avait écorché l’orthographe), des papiers littéraires et des poésies dans de nombreuses revues : la Pierre angulaire, la Vie alpine, les Cahiers Ligures
Sensible à toutes les misères et à toutes les injustices, il n’accepta pas la dictature pétainiste. Malgré les dangers, il usa de tous les stratagèmes pour contourner les arcanes de la censure. Il ne pouvait certes que limiter les ravages des mensonges quotidiens. Mais avec habileté, rusant avec le contrôle de la presse, ses articles faisaient la joie des connaisseurs et le désespoir des censeurs de Vichy, remaniant les exposés sur la situation militaire, laissant filtrer des informations qui ne pouvaient avoir d’autres sources que les radios libres. La pression des consignes devenait cependant de plus en plus contraignante surtout avec l’occupation allemande, qui en septembre 1943 prit le relais dans le Dauphiné, des forces italiennes en pleine décomposition
Abel s’était mis au service des organisations résistantes, qu’il s’agisse de « Combat » ou du « Front National » pour imprimer tracts et affiches sur le matériel du journal, ou pour confectionner pièces d’identité ou laisser-passer pour les clandestins. Que de nuits passées ainsi à ce dur travail des l’ombre. Il se lançait même dans la réalisation de reportages dans les maquis pour le compte des journaux de la Résistance, partant en randonnée avec son confrère Jean Pain, rédacteur au Progrès responsable de « Combat » dans l’Isère et avec le docteur Valois chef régional des MUR (tous deux furent arrêtés par la suite, le premier exécuté le 26 novembre 1943, et le second, torturé, préférant s’ouvrir les veines le 29 novembre de la même année).
Sous le pseudonyme de « Marius Louis Courtel » il fut par ailleurs membre du « réseau Corvette » créé en avril 1942, dépendant du BCRA, fournissant de précieux renseignements aux troupes alliées, ce qui lui valut de façon posthume, une citation à l’ordre de l’armée signée du Général Koenig le 24 juin 1944, avec la médaille de la Résistance et la Croix de Guerre. Son nom figure sur la stèle édifiée à Chambéry en souvenir des membres du réseau Corvette victimes de la répression.
Ce fut lui qui tira sur l’imprimerie du journal Sud-Est les tracts de la « France Combattante » et du « Front National » (dont il était également membre) appelant au rassemblement du 11 novembre 1943 à Grenoble, rassemblement violemment réprimé par les Allemands qui envoyèrent en déportation près de 400 manifestants. Dans la nuit du 13 au 14 novembre, un groupe franc de l’AS détruisait le dépôt de munitions que les Allemands avaient placé au parc d’artillerie.
Venu enquêter avec son confrère Henri Parrat, journaliste au Nouvelliste de Lyon, ils furent abattus par derrière par une patrouille allemande qui les avait pourtant contrôlés (leurs papiers et laisser-passer étaient en règle) et laissés repartir, rue du Quatre septembre. Abel Chatonnay était âgé de 33 ans et Henri Parrat avait 29 ans.
Selon le journal "Les Allobroges", l’un et l’autre eurent « le cervelet littéralement enlevé par une décharge de mitraillette. »
L’assassinat complètement gratuit de ces deux journalistes révolta les Grenoblois.
Leurs funérailles eurent lieu le 17 novembre 1943 à l’église Saint-Bruno en présence de l’évêque de Grenoble, Mgr Gaillot, et de toutes les personnalités grenobloises de la presse, de l’administration et de l’université.
La même nuit, 4 autres personnes furent assassinées par les troupes allemandes (le boulanger Albert Allard à son domicile cours Jean Jaurès, Mme Revol, rue de Sassenage, devant chez elle, Mme Nardino âgée de 70 ans et sa fille Mme Jardon rue Anthouard).
Sud Est sous le coup de la censure, ne put donner la raison exacte du décès de son rédacteur, se contentant d’évoquer une mort « tragique », et l’explosion du parc d’artillerie qui avait endommagée des quartiers entiers de l’agglomération grenobloise fut présentée comme un accident survenu à l’usine à gaz toute proche… Les Allemands ignoraient qu’en abattant Abel Chatonnay, ils frappaient un authentique résistant.
A titre posthume, Abel Chatonnay (qui avait été en son temps exempté du service militaire pour ses crises d’asthme) fut élevé au grade de sous-lieutenant le 8 mai 1947 pour services accomplis de juin à novembre 1943 comme agent P2 ( le SHD donne la définition suivante de ces derniers : « agents permanents de catégorie 2, menant une activité permanente, consacrant la totalité de leurs temps au service »).
Il obtint la mention "Mort pour la France".
Abel Chatonnay fut enterré au cimetière de Charnècles (Isère).
Son nom figure sur une plaque apposée sur le lieu de l’exécution, 6 rue du quatre septembre à Grenoble, sur la plaque commémorative du Lycée Champollion à Grenoble et sur le monument aux membres du réseau Corvette morts pour la France ou disparus à Chambéry (Savoie).


Voir : Grenoble, 14 novembre 1943

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article221927, notice CHATONNAY Abel, Marius, Alexis (alias Van Romaer son nom de plume, et Marius Louis Courtel son pseudonyme du réseau Corvette) par Jean-Louis Issartel, version mise en ligne le 9 janvier 2020, dernière modification le 2 février 2020.

Par Jean-Louis Issartel

Stèle des membres du réseau corvette morts pour la patrie, à Chambéry, sur laquelle figure le nom d’Abel Chatonnay

SOURCES : archives privées, famille d’Abel Chatonnay (papiers personnels de la victime, décision n°24 du commandement supérieur des forces françaises en Grande Bretagne et délégation militaire du GPRF, Etat major particulier n° 932/EMP/D du 24 juin 1944 signée Koenig et copîe conforme du 16 décembre 1944 attestant que la citation à l’ordre de l’armée de Courtel Marius Louis concerne Abel Chatonnay). — Numéros du journal Sud-Est des 14, 15, 16, 17 et 18 novembre 1943. — Le Petit Dauphinois du 16 novembre 1943. — Le Réveil du 13 novembre 1944 et des 14 et 15 novembre 1945. — Les Allobroges du 13 novembre 1944. — Pierre Giolitto, Grenoble 40-44, Perrin, 2001— Louis Nal, La bataille de Grenoble, mémoires posthumes présentés et annotés par Joseph Perrin, Ed Deux miroirs, 1964 — Geneanet

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