RAKOTONIRINA Manandafy

Par Andriane Bako Narahintsoa

Né en 1938 à Fandriana (Madagascar), professeur de sociologie à l’université d’Antananarivo. Fondateur du parti Mpitolona hoan’ny Fanjakan’ny Madinika (parti pour le pouvoir prolétarien). Député de Manandriana (1993-1998). Conseiller supérieur de la Révolution sous le Régime Ratsiraka (1975).

Manandafy Rakotonirina, appelé affectueusement Koto par ses adeptes, est né à Fandriana dans la Province de Fianarantsoa le 30 Octobre 1938. Il appartient à l’ethnie Betsileo. Cadet de trois enfants, il est issu d’une famille de petits fonctionnaires. Il a passé son enfance et sa jeunesse à Ambositra puis à Antsirabe où il effectue ses études primaire et secondaire. Il forge le goût de l’apprentissage à l’école protestante Benjamin Escande d’Ambositra puis à l’école luthérienne d’Antsirabe. Vers la fin des années 50, il quitte son pays natal pour passer son baccalauréat, à Antananarivo, au lycée Gallieni où il a rencontré son compagnon de lutte Germain Rakotonirainy. Après avoir décroché son diplôme de baccalauréat en philosophie, Manandafy caressait le projet de poursuivre ses études en science politique en France. Il demandait ainsi une audience auprès du ministre de l’enseignement, Laurent Botokeky, pour lui demander une bourse d’étude, mais n’étant pas membre du parti au pouvoir, le PSD (Parti Social-démocrate), sa demande n’a jamais eu aucune réponse. Il est ainsi obligé de renoncer à son projet et choisit de poursuivre ses études à l’université d’Antananarivo, cette fois-ci, en s’inscrivant à la faculté de droit et de sciences économiques avant de choisir la filière sociologie et la science économique. Une fois diplômé, vers le début des années 70, il se voit proposer un poste auprès du ministère de l’agriculture, poste qu’il refuse préférant faire une carrière universitaire à l’université d’Antananarivo où il est nommé assistant à l’école nationale supérieure d’agronomie. Il y est professeur de sociologie.

Les années qui ont suivi la Loi-cadre en 1956, furent celles de la première ouverture du jeune Manandafy à l’actualité nationale et mondiale. Elections des conseillers provinciaux en 1956, l’avènement de la Vème République française en 1958, la naissance de la 1ere République Malgache en 1958 puis la proclamation de l’indépendance en 1960, autant d’évènements politiques de grande envergure qui ont contribué à éveiller la conscience politique de Manandafy bien que son engagement en politique se fasse progressivement. Elève brillant, Manandafy a su attirer facilement l’affection d’une professeure française, Anne Marie Goguel. Manandafy reste marquer d’une forte empreinte de sa relation avec Anne Marie, qu’il considère d’ailleurs comme sa « seconde mère ». En 1965, après un séjour en Chine, l’enseignante française avait fait cadeau à Manandafy de quelques exemplaires du Livre rouge de Mao que celui-ci aurait ensuite distribués aux étudiants d’Antananarivo. Furieux, le président Tsiranana s’en prend aux enseignants français. Dans les colonnes du journal Courrier de Madagascar du 26 août 1970, Tsiranana s’écrit : « …je ne permettrai pas que des brebis galeuses salissent notre jeunesse… Notre Université, continue-t-il est polluée par ces professeurs idiots qui agissent de la sorte chez nous alors qu’ils n’osent pas en faire autant en France. Il ne faut pas que la jeunesse soit troublée par ces gens-là par ignorance… » (Ramiadantsoa B, 2010 : 100). Entre temps, à l’université, dans sa recherche de repères, Manandafy prend plaisir à connaitre des personnalités politiques telles Charles Ravaojanahary, lui-aussi enseignant à l’Université d’Antananarivo et Monja Jaona alors maire de Tuléar et conseiller provincial. Manandafy entretient également une relation étroite avec certains chercheurs membres de l’ORSTOM, notamment Gérard Althabe. Il a su également attirer la sympathie des groupes de jeunes citadins, « tellement je passai beaucoup de temps avec ses jeunes que je n’ai presque plus le temps de m’occuper des tâches au sein du MONIMA (Madagasikara Ontronon’ny Malagasy / Madagascar épaulé par les malgaches) ».

En 1966, sous l’influence d’Anne Marie Goguel, Manandafy entre en politique. Socialiste convaincu, voulant être un intellectuel engagé, il adhère officiellement au MONIMA de Monja Jaona qui devient son mentor. Il trouve en Monja Jaona un homme politique intransigeant qui n’a jamais capitulé devant Tsiranana. Pour Manandafy, rejoindre le MONIMA signifie non seulement prendre position en faveur de la gauche, mais aussi et surtout manifester son refus vis-à-vis de l’autre parti d’opposition, l’AKFM (Antokon’ny Kongresin’ny Fahaleovantenan’i Madagasikara/ Parti du congrès de l’indépendance de Madagascar). Il est alors l’un des plus jeunes politiciens de l’époque. En 1968, Manandafy est devenu responsable de la section MONIMA d’Antananarivo. En 1969, pour faciliter ces actions, il se rapproche du journal Andry/Pilier, proche du parti MONIMA, plutôt organe de propagande idéologique que simple support de communication, à travers lequel il a popularisé sa théorie sur le Fanjakan’ny Madinika (pouvoir prolétarien). Rasamizanany George, rédacteur en chef est assisté à la tête du journal par Manandafy Rakotonirina qui prend en charge l’achat des papiers pour le journal. Désormais, il mène des actions qui mettent en question le régime Tsiranana. Il contribue, durant cette période, à la critique radicalisée du régime par de nombreux articles enflammés.

En avril 1971, lorsqu’éclate le soulèvement du sud que les forces gouvernementales matent avec violence faisant des milliers de morts et blessés, ses amis français de l’ORSTOM avec le réseau catholique informent Manandafy sur la réalité dans le sud, et il se charge d’écrire des tracts qui dénoncent et informent les habitants d’Antananarivo sur la violence des répressions. Son ami Germain Rakotonirainy se charge quant à lui de placarder clandestinement ses tracts. Mais, contrairement à Monja Jaona, Manandafy pense que le soulèvement dans le Sud en avril 1971 était inopportun, tactiquement parlant. (Archer, 1976 : 196).

Il attire l’attention des autorités et est arrêté en compagnie de plusieurs membres de son parti. Son parti, le MONIMA, est interdit. Il écope d’une peine d’un mois d’emprisonnement. Un fois libéré, il vit dans la clandestinité avec ses camarades afin de poursuivre ses actions. C’est lors des évènements de mai 1972 que Manandafy joue un rôle de premier plan. C’est notamment lui qui est l’un des organisateurs de la réunion du 17 mai dans le complexe scolaire d’Ampefiloha au cours de laquelle a été débattue la destitution de Tsiranana. C’est également lui qui est derrière la décision d’organiser une grande marche le 19 mai, date prévue pour la session spéciale pour l’examen baccalauréat des élèves français.

Après l’échec du congrès national du KIM (Komity Iraisan’ny Mpitolona/ comité commun de lutte) et une tentative de négociation avec Monja Jaona, il rompt avec le MONIMA pour fonder, le 27 décembre 1972 son propre parti, le MFM (Mpitolona hoan’ny Fanjakan’ny Madinika/ parti pour le pouvoir prolétarien) avec son compagnon de route, Germain Rakotonirainy alias Lynx, numéro 2 du MFM. Ce parti de gauche d’inspiration maoïste se porte à la défense des milieux défavorisés et prend fait et cause pour les paysans des campagnes et les descendant d’esclaves, les Mainty. Concrètement, il fonde son clientélisme sur les couches les plus jeunes issues du processus insurrectionnel de 1972. Son parti est aussi à « l’origine de l’émergence de nouveaux artistes qui font la promotion d’une contre-culture » (Ramiadantsoa 2010 : 101). Certains, membres du groupe Mahaleo, ayant animé le podium des grévistes en 1972, porteur du genre musical Vokatrin’ny tany (produit du terroir) suite à la malgachisation qui finit aussi par touché le monde musical, en font partie. (Ramiadantsoa 2010 : 09).

Véritable frondeur doté d’un franc-parler hors pair, Manandafy a fait l’objet de nombreuses persécutions de la part des régimes qui se sont succédé à Madagascar. En mai 1973, pour avoir organisé une commémoration du mai 1972 et sous l’accusation de tentative de renversement du gouvernement, Manandafy est arrêté et écope d’une peine de deux ans de prison ferme. Après seulement quelques mois de détention, l’autorité finit par lui rendre sa liberté sous la pression des officiers Betsileo. Il est fatigué à cause de trois jours de grève de la faim en prison pour dénoncer la mauvaise condition des détenus. Le 11 septembre 1976, inculpé d’ « atteinte à la sureté de l’état », après les évènements qui ont conduit à l’incendie du palais d’Andafiavaratra, Manandafy Rakotonirina est placé en résidence surveillée et entre 1976 et 1977, le MFM est dissout par le régime Ratsiraka. En décembre 1976, Manandafy Rakotonirina est amnistié, mais son parti se voit interdit d’accès au Front National pour la Défense de la Révolution (FNDR). En effet, créé par ordonnance le 29 décembre 1976, il s’agit d’un cartel de partis politiques acquis à l’idée de la Révolution Socialiste Malgache composé de l’AREMA (Avant-garde de la Révolution socialiste Malgache), VITM (Elan populaire pour l’unité de Madagascar), AKFM-KDRSM, MONIMA et l’UDECMA (Unions des Démocrates Chrétiens de Madagascar). Seuls ces partis regroupés sont autorisés à exercer des activités politiques officielles et ces activités doivent s’exercer exclusivement à l’intérieur du Front. Le parti de Manandafy devrait faire partie du Front, mais l’objection du MONIMA en raison d’incompatibilité entre les leaders de ces deux partis l’a mis à l’écart. Bien que l’opposition légale n’existe pas, cela n’empêche pas le MFM de mener des actions plus ou moins violentes contre le régime en place. Entre 1975 – 1977, où le MFM est marginalisé, le parti de Manandafy organise des manœuvres de contestation se traduisant par des grèves scolaires au niveau de l’enseignement secondaire. (Razafimpahanana, 1993 : 20). En juin 1977, le MONIMA quitte le FNDR et le parti M FM est finalement autorisé à intégrer le Front. « Il n’y plus de raison que le MFM soit écarté », déclare le président Ratsiraka. Manandafy est devenu membre du Conseil Supérieur de la Révolution et s’est vu confié la direction de la commission économique.

En 1987, tout en se rattachant de manière formelle au FNDR, tout en étant conscient aussi qu’aucune activité ne devrait se passer en dehors du Front , le MFM dirigé par Manandafy avec le VSM de Maharanga Tsihozony, le VITM de Marojama Razanabahiny et le MONIMA de Monja Jaona ont constitué à l’intérieur du Front le « mouvement des 4 M », une sorte de mini-front, « le front de refus ». (Razafimpahanana, 1993 : 28). L’appellation « quatre M » est due aux prénoms des dirigeants qui commencent tous par la lettre M. Ils sont dans le système tout en le critiquant. Plus tard, le CEADAM (Cercle Chrétien d’études et d’actions pour le Développement de Madagascar), vient grossir le rang du mini-front pour former l’Alliance démocratique. Il faut noter que le CEADAM n’est pas un parti politique, il s’agit d’une organisation chrétienne, dont les responsables sont liés aux églises. Lors de l’élection présidentielle de 1989, Manandafy Rakotonirina ainsi que Monja Jaona, Razanabahiny Marojama décident de se porter candidat. Il arrive à la deuxième place derrière Ratsiraka obtenant 891,161 voix, soit 19,31% des suffrages exprimés. Marojama est arrivé en position avec 14,87% des suffrages. Monja Jaona n’a récolté que 3% des voix.

En avril 1991, la plateforme de l’opposition formée de l’Alliance démocratique, avec d’autres association se transforment en une entité nouvelle, les Forces Vives. Il faut préciser que, après l’élection présidentielle de 1989, le MONIMA et le VITM se désintègre du mini-front pour se rejoindre au FNDR laissant seuls dans l’opposition le MFM, le VSM de Maharanga, le CEADAM et une scission de l’AKFM, l’AKFM Fanavaozana (AKFM renouveau). Manandafy Rakotonirina, le professeur Albert Zafy et le pasteur Richard Andriamanjato se trouvent parmi les chefs de file des Forces Vives. Ce sont eux qui militent ensemble, s’organisent en mouvement contestataire qui se déroule entre mai et octobre 1991 pour revendiquer la libéralisation et la démocratisation du régime socialiste installé à Madagascar depuis 1975. Signe du temps, le parti MFM abandonne sa vielle ligne politique, la lutte pour le pouvoir prolétarien, pour devenir parti pour le progrès de Madagascar, glissant à droite.

En 1992, Manandafy se présente à nouveau à l’élection présidentielle, et termine à la troisième place avec 10% des voix exprimés, derrière Albert Zafy et Didier Ratsiraka. C’est en tant que candidat député de Manandriana qu’il savoure son premier titre d’élu. Le 9 août 1993, candidat au poste de premier ministre lors du vote à l’Assemblée, il n’arrive qu’à la troisième position avec 32 voix contre 46 voix pour Roger Ralison et 55 voix pour Ravony Francisque. Lors de l’élection présidentielle de 2006, il se présente à nouveau mais ne récolte que 00,33% des suffrages exprimés.

En mars 2009, sous la pression des manifestations de rue dirigées par Andry Rajoelina, le président Marc Ravalomanana démissionne et s’exile en Afrique du Sud d’où il annonce par téléphone la nomination de Manandafy Rakotonirina au poste de Premier ministre. Celui-ci nomme les membres du gouvernement en avril à l’hôtel Carlton. Le 29 avril 2009, dans la soirée, muni d’un mandat d’arrêt, dirigé par un officier proche du président de la transition Andry Rajoelina, les militaires prennent d’assaut l’hôtel Carlton et procédent à l’arrestation de Manandafy Rakotonirina et consort. Il est assigné à résidence surveillée et traduit en justice. Accusé d’ « incitation au désordre et usurpation de fonction publique », Manandafy Rakotonirina est à une peine de deux ans d’emprisonnement avec sursis.

Le jeudi 14 mars 2019, à l’âge de 81 ans, Manandafy s’en est allé. Le Père Rémi Ralibera témoignait dans le journal Lakroan’i Madagasikara que « Manandafy reste un des rares hommes politiques malagasy à être honnête et qui n’est jamais enrichi grâce à la politique ». C’est un homme qui ne se laisse jamais corrompre. « C’est quelqu’un qui considérait la fonction politique comme un sacerdoce et donc pour servir et jamais pour s’enrichir », témoignait un militants M.F.M.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article222509, notice RAKOTONIRINA Manandafy par Andriane Bako Narahintsoa, version mise en ligne le 3 février 2020, dernière modification le 3 février 2020.

Par Andriane Bako Narahintsoa

SOURCES :
Entretiens avec Manandafy Rakotonirina 2016-2018
Journal Andry pilier (1958-1972), Ndao (en avant).
Ouvrages :
Ramiadantsoa Bodoarilala, Musique et société, Madagascar 1958-1972, Mémoire de maitrise, Université de Toamasina. 2010. 157p.
Razafimpahanana Bertin, Les évènements de 1991 à Antananarivo, Librairie Mixte, 1993, 153p.
Archer Robert, Madagascar depuis 1972, la marche d’une révolution, L’Harmattan, 1976, 210p.

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