MAZÉ Jeanne, épouse TRÉGUER

Par Jean-Yves Guengant

Née 20 octobre 1888 à Brest (Finistère), morte le 10 février 1961 à Brest ; concierge de la Maison du Peuple de Brest, jusqu’à la destruction de cette dernière par les Allemands en 1943.

Groupe anarchiste vers 1935 : au premier plan à droite : Jeanne Tréguer. Derrière elle Jean Soubigou, René et Henriette Martin, au fond en face, René Lochu. A gauche, Germaine et Auguste Le Lann, debout, Pio Turroni.

Jeanne Mazé naquit rue Saint-Yves, dans le centre de Brest. Son père, Pierre Mazé, âgé de 27 ans, exerçait le métier de sellier. Sa mère, Fanny, Sophie, Ochsenkopf, âgée de trente ans, était la fille d’un banquier de Hanovre, qui avait connu la banqueroute. Elle s’exila et exerça le métier de professeur d’allemand à Brest. Fanny décéda en 1899 et Pierre en 1906, il fallut réunir le conseil de famille et le juge de paix pour autoriser Jeanne, mineure, à épouser Jean Tréguer (20 septembre 1906).
Jean était employé de commerce et le couple habitait le même immeuble que Jules Le Gall, militant anarchiste, dont ils allaient devenir des amis intimes. Jean, qui avait fait une courte carrière dans la Marine comme engagé volontaire de 1901 à 1906, y avait appris le métier de fourrier. Grâce à sa spécialité il devint employé de commerce. En janvier 1907, les Tréguer partirent travailler à Paris, où naquirent les deux premiers garçons, Alfred (1908) et Pierre (1911).

Mobilisé à Paris dans l’infanterie, Jean rejoignit le 87e régiment territorial, basé à Brest. C’était un régiment utilisé pour tous les travaux lourds derrière le front. Des travaux harassants, de jour comme de nuit, toujours au plus près du front avec le danger de l’artillerie ennemie qui pilonnait sans cesse. Il y contracta la tuberculose. Son dossier médical militaire indique : « tuberculose bilatérale, respiration rude, craquements secs ». Il toussait et crachait. Très amaigri et souffrant d’une laryngite chronique, il fut affecté en mars 1916 comme sergent fourrier au dépôt du 19e régiment d’infanterie à Brest.

L’ancrage brestois était définitif, c’est à Brest que naquirent Maurice (1916) et Paulette (1924). La famille s’installa rue Louis-Pasteur, dans l’immeuble voisin des Le Gall et au voisinage immédiat du local des anarchistes. Jean s’engagea dans la lutte syndicale, Jean Treguer organisa les dockers du port de commerce et les Inscrits maritimes : il fut avec son ami Paul Gourmelon l’un des fondateurs de la coopérative des dockers "L’Égalitaire", qu’il dirigea l’année suivante. En 1921, il obtint enfin une pension militaire, mais souffrit toute sa vie de cette tuberculose mal soignée. En 1928 il était pensionné à 100%.

Cette situation poussa Jeanne à trouver un travail stable : elle devint concierge de la nouvelle Maison du Peuple, construite en 1924 au bois de Boulogne par la Bourse du Travail qui accueillait les syndicats libertaires et réformistes. La Maison du Peuple, présidée par Jules Le Gall, était composée de deux longues baraques américaines, l’une pour les bureaux, l’autre pour une petite salle de spectacle. En 1927, une salle de spectacle de 1200 places leur fut adjointe. La concierge bénéficiait d’un logement, une maison en bois au confort spartiate, qui fermait le rectangle dessiné par les trois bâtiments. (Jean Tréguer n’était pas concierge, contrairement à ce qui est parfois écrit. Invalide, il n’avait pas le droit de travailler).

Fin 1934, la Maison du Peuple hébergea deux espagnols de la CNT, Saturnino et Julian Angel Aransaez, qui retournèrent au Pays basque à l’appel de la CNT en février 1936. Elle fut aussi la boite aux lettres de la société d’édition de Camillo Berneri, militant libertaire italien, dont les textes édités en italien transitaient par Brest grâce à Pio Turroni, un libertaire italien résidant à Brest. Ils étaient imprimés et expédiés en Italie. Enfin la conciergerie fut le siège local de la Ligue internationale des combattants de la Paix et de son journal La Patrie humaine, dont Jean Tréguer était le correspondant brestois.

La Maison du Peuple possédait une bibliothèque ouverte à tous et en 1935, le cinéma du Peuple vint épauler les spectacles de la troupe théâtrale.

En 1939, la déclaration de guerre amena des changements : Jean Tréguer fut écarté de Brest, on le soupçonnait, à juste titre, de diffuser de la propagande pacifiste – La Maison du Peuple avait reçu clandestinement quelques centaines de tracts à diffuser, intitulés « Paix immédiate », édités par Louis Lecoin en septembre 1939. Trégue interdit de séjour à Brest, dut se mettre au vert sur la côte finistérienne. Il s’y réfugia quelques mois, dans la maison de son ami Louis Brenner à Trézien, en Plouarzel, puis dut partir à Drancy chez sa sœur. Il ne revint qu’après l’armistice.

Les autorités anglaises s’étaient installées à la Maison du Peuple qui fut transformée en mess et en magasin pour la troupe. Quand l’armée anglaise rembarqua en juin 1940, elle laissa la place aux Allemands qui investirent les lieux. La famille Trégue dut s’habituer alors à vivre avec les soldats de l’armée d’occupation qui habitaient dans les baraques. Face aux bombardements qui devenaient de plus en plus nombreux, Jean Tréguer avait confectionné un abri en terre dans son poulailler où la famille s’abritait. La DCA, installée sur les casemates voisines, ripostait violemment aux bombardements, ce qui accentuait la peur de la famille. En avril 1941, Jeanne et sa fille Paulette partirent pour la ville de Pleyben où l’école professionnelle de Paulette s’était repliée. Jean resta à Brest.

En juillet 1943, les Allemands décidèrent de raser les bâtiments et d’expulser la Caisse ouvrière « Le travail », qui avait pris la succession du comité de la Maison du Peuple. Le matériel fut remisé dans une salle de l’école de garçons, place Guérin. La Maison du Peuple avait cessé d’exister. Après la guerre, la famille Tréguer fut logée en baraque au lieu-dit Brajen (actuel « Lycée de l’Iroise »), et s’installa dans le provisoire des camps de baraques jusqu’aux décès de Jeanne en 1961, et de Jean, en 1963. Dans l’entrée de la baraque était accroché un écriteau sur lequel était écrit « Ni Dieu, Ni maître ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article222536, notice MAZÉ Jeanne, épouse TRÉGUER par Jean-Yves Guengant, version mise en ligne le 4 février 2020, dernière modification le 15 mars 2020.

Par Jean-Yves Guengant

Maison du Peuple, souvenirs de l’inauguration, février 1924.
« Le syndicat est la meilleure arme du progrès individuel et social ». Au fond, la maison allouée aux Tréguer.
Groupe anarchiste vers 1935 : au premier plan à droite : Jeanne Tréguer. Derrière elle Jean Soubigou, René et Henriette Martin, au fond en face, René Lochu. A gauche, Germaine et Auguste Le Lann, debout, Pio Turroni.

SOURCES : Jean-Yves Guengant, Nous ferons la grève générale, éditions Goater, Rennes, 2019. — Archives de Brest Métropole (Maison du Peuple), archives départementales du Finistère (registre matricule de Jean Tréguer). — Journaux La Dépêche de Brest, Le Cri du Peuple, Le Flambeau.

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