FAURE-DAUPHIN Roger

Par Jean Lecuir

Né le 24 février 1923 à Saint-Étienne (Loire), mort le 21 juillet 2018 à Grimaud (Var) ; résistant, journaliste, syndicaliste SNJ et CGT-FO, grand-reporter à Franc-Tireur, rédacteur en chef de Faim et Soif, des Cahiers de l’Histoire, de 50 millions de consommateurs, du Mutilé du travail, secrétaire général de la Confédération générale du Logement ; maire apparenté PS de Marines (Val d’Oise).

Fils de Charles Faure, cheminot, lui-même fils d’un ouvrier coutelier de Thiers, et de Jeanne Clautre, ménagère, fille de forgeron. Sa jeunesse fut heureuse dans cette famille modeste dans le quartier Saint Roch à Saint-Etienne. Après son service militaire, son père fit la guerre de 1914-18, y fut blessé, cité, promu sous-officier. Après avoir consacré sept années de sa vie à la défense de son pays, il entra à la compagnie de chemin de fer PLM comme « homme d’équipe », pour terminer« commis principal ». Il inspira à son fils unique la rigueur morale de ce milieu populaire où l’on traçait sa route par son effort personnel et la gestion rigoureuse de ressources modestes. Roger Faure ne manquait jamais de rappeler qu’il était issu de ce milieu populaire qui avait forgé sa conscience sociale et politique : convictions socialistes du père, pacifiste, CGT, anticlérical ; tout jeune, son expérience lycéenne, dans le contexte des années 1934-1936, fut marquée par sa participation aux manifestations du Front populaire ; sa formation chrétienne ne résista pas aux comportements étriqués des catholiques adultes qu’il rencontra.
Détenteur du certificat d’études et du brevet élémentaire, Roger Faure tente de passer le concours de l’École Normale d’Instituteurs en 1940, concours perturbé par les événements, reporté, puis supprimé. Il dut travailler : un concours de recrutement d’employé au Crédit Lyonnais lui permit d’y entrer à 18 ans, comme employé au service des coupons, puis des titres de rentes en mars 1941 ; il y resta jusqu’en mars 1943.
Il partagea le refus du nazisme et de Vichy de ses amis lycéens et participa en avril 1941 aux premiers groupes de jeunes résistants, qui se constituèrent à Saint-Étienne autour de Violette Maurice et de Claudius Volle. Il contribua à la diffusion de l’Espoir, créé par Jean Nocher, et de 93, comme membre de ce mouvement. Cet engagement le conduit naturellement à participer à Franc-Tireur, aux activités de renseignement et à l’organisation des premiers corps-francs de l’Armée secrète. Il fera six mois (mars-octobre 1943) de Chantiers de Jeunesse au camp disciplinaire de Marcillac, dont il s’enfuit, pour rejoindre Franc-Tireur à Clermont-Ferrand, dont il un salarié clandestin en novembre 1943. Il travailla pour le 2e bureau de renseignements ; il fut agent de liaison du chef régional, Henri Ingrand, des Mouvements Unis de Résistance et de Paul Balleroy (Franc-Tireur), puis responsable diffusion-propagande du journal Franc-Tireur, sous plusieurs pseudonymes, dont le dernier, Dauphin, lui restera plus tard, légalisé et associé à son nom de naissance.
Du 6 juin à la fin juin 1944, il participa comme chef de section aux combats du Cantal (Mont Mouchet et Chaudes-Aigues), puis rejoignit les maquis de l’Allier et les combats FFI de la libération de Montluçon, Moulins, Vichy. Il fut grièvement blessé à une jambe le 29 octobre 1944 lors d’un attentat contre le commandant Fabre qu’il accompagnait. Hospitalisé à Montluçon jusqu’en mars 1945, il en conserva une lourde invalidité.
Homologué au grade de lieutenant, il se vit décerner la Croix de guerre avec étoile de vermeil (2 septembre 1946), puis la médaille de la Résistance (5 octobre 1947), avant de devenir chevalier de la Légion d’honneur (2 juin 1952).
Au sortir de la guerre, il trouva sa voie de réinsertion dans le journalisme. De retour à Saint-Étienne, il fut, grâce à Jean Nocher, engagé comme adjoint au rédacteur en chef de l’Espoir en 1945. Puis, un temps représentant en cosmétiques, il devint (1946-1947) inspecteur régional, pour Lyon et sa région, des ventes des Messageries Françaises de Presse, qui après leur faillite, donnèrnt naissance aux NMPP. Après la tentative avortée du journal Contact à Saint-Étienne en 1947, il était directeur régional à Clermont-Ferrand de l’Éclair et de la Dépêche (1947-1948), puis grand reporter au journal stéphanois la Dépêche (1949-1952).
Ses activités militantes furent d’abord celles d’un ancien résistant : président de l’Amicale des anciens de l’armée secrète de la Loire, président du comité d’entente des FFI de la Loire, président du Comité d’entente de la Résistance de la Loire (1947-1949), secrétaire général de l’Union fédérale des anciens combattants de la Loire ( 1950-1952). Syndicaliste, il fut à la même époque secrétaire de la section de Saint-Etienne du Syndicat National des Journalistes, où une grève qu’il conduisit le contraint à quitter Saint-Etienne.
Par la médiation d’Élie Péju et de Georges Altman, il devint à Paris grand reporter pour Franc-Tireur (1952-1954). Toujours militant, il fut secrétaire général du syndicat national FO des Journalistes (1952-1954), et, beaucoup plus tard, membre du bureau, puis trésorier, de l’Association des journalistes de l’information sociale (1976-1979).
Son activité de grand reporter à Franc-Tireur consistait à rédiger des enquêtes originales dictées par l’actualité ; c’est ainsi qu’il interviewa Georges Guingouin en septembre-octobre 1952 lors de la mise en accusation d’André Marty et de Charles Tillon par Léon Mauvais devant le bureau politique du PCF, qui entrainera leur exclusion et, dans la foulée, celle de Guingouin lui-même. Il prend sa défense lorsqu’en décembre 1953, celui-ci est emprisonné sous l’accusation d’assassinat pendant la Résistance et violemment tabassé en prison, présenté comme fou. Ses enquêtes de terrain, sa collaboration avec André Sévry (Le Monde) et sa participation au comité de soutien créé par Claude Bourdet contribueront à la libération de Georges Guingouin et plus tard à son non-lieu.
Autre exemple : sa série d’articles sur la crise du logement le conduisent à retrouver l’Abbé Pierre avec lequel il avait, en 1951, essayé de monter une liste pour les élections municipales à Saint-Etienne. L’agnostique quitte alors Franc-Tireur en décembre 1953 pour apporter son appui à l’Abbé Pierre dans le mouvement de solidarité aux mal-logés qui débouchera sur les Cités d’urgence.
De 1954 à 1969, Roger Faure-Dauphin met ses qualités et ses relations de journaliste au service de l’Abbé Pierre ; il organise sa communication grand public autour des actions (comités d’aide aux sans-logis, squattages) lancées à la suite de l’appel du 1er février 1954 par l’Abbé Pierre au nom de la « Communauté des Chiffonniers d’Emmaüs ». Ainsi il organise l’ « Union nationale d’aide aux sans-logis et mal-logés », dont il veut faire, avec d’anciens syndicalistes comme Louis Houdeville et Guy Thorel, un véritable syndicat d’usagers du logement, soucieux d’efficacité immédiate et de transformation sociale. Avec le slogan « Droit au logement », il crée la Confédération Générale du Logement (CGL), dont il sera secrétaire général bénévole de nombreuses années (1956-1960).
Pour informer sur les activités d’Emmaüs et accompagner la formation de ceux qui s’y engagent d’une façon ou d’une autre, il lance et fait vivre une revue bimestrielle du mouvement : « Faim et Soif, la voix des hommes sans voix », dont il est le directeur général (1954-1969). Diffusé dans les pays de langue française, chaque numéro présente ainsi un grand dossier sur les problèmes de société, y compris internationaux : le logement bien sûr, mais aussi, la condition de vie ouvrière, les réfugiés et les personnes déplacées, la faim dans le monde, le racisme, la peine de mort, la délinquance, l’alcoolisme, les prisons, la condition féminine, l’école, l’atome, etc… Il s’assure la contribution des meilleurs : Roger Bordier, Maurice Denuzière, Frédéric Pottecher, Jean-Marc Théolleyre, Jean Rous, Étienne Lalou, Gilbert Mathieu, Denis Périer-Daville, Philippe Beauchard, etc. Dans chaque numéro, un éditorial de l’Abbé Pierre sur le sujet traité accompagne des rubriques régulières de Daniel Mayer, Clara Candiani, François Chalais, les dessins de Raymond Gid, Lap, Piem, des tribunes de prises de position de Pierre Mendès France, Edgar Faure, Louis Lecoin, Jean Rostand, Josué de Castro, des prix Nobel Lord Boyd, Bertrand Russell, Léopold Sedar Senghor.
Avec une présentation moderne, très illustrée, Faim et Soif atteint rapidement les 60 000 abonnés ; il en avait encore 30 000, quand les difficultés financières ont entrainé la cessation de parution. Avec la vente militante, le tirage avait atteint les 100.000 exemplaires.
Roger Faure-Dauphin est enfin un des pionniers du syndicalisme du cadre de vie : il soutient la naissance des mouvements de défense des consommateurs et lance comme rédacteur en chef la revue 50 millions de consommateurs en 1970-1971.
Outre sa situation personnelle, le constat de la faiblesse de la prise en charge par les syndicats ouvriers de la condition des travailleurs handicapés motive son engagement dans la Fédération Nationale des Accidentés du Travail et Handicapés (FNATH), où il est responsable du service de communication et rédacteur en chef de la revue Le Mutilé du Travail, tiré à 350.000 exemplaires, de 1972 jusqu’à sa retraite en 1990.
Cet autodidacte fut aussi directeur des Cahiers de l’Histoire, revue de vulgarisation historique qu’il modernise (1960-1969) avec des numéros à thèmes et l’aide d’historiens comme Jeanne Gaillard, Pierre Milza et Serge Bernstein.
La vie politique proprement dite ne lui fut pas étrangère : il participe comme conseiller technique aux activités de la Fédération Mondiale des Villes Jumelées (1957-1967). On le trouve candidat - sans succès - du Front républicain en 1956 dans la Seine avec Léo Hamon, puis à Issy-les-Moulineaux pour l’UFD en 1958, pour le PSU en 1962 et 1967. Il conduit une liste municipale de gauche à Rive-de-Gier en mars 1965 où il est battu de peu. Il est élu conseiller municipal (1971-1977), puis maire apparenté PS de Marines (Val d’Oise) de 1977 à 1983.
En retraite encore active jusqu’à un âge avancé, Roger Dauphin mettait son énergie et ses compétences au service d’associations comme La Croix-Rouge des Yvelines et les Cadres volontaires retraités (ECTI).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article222705, notice FAURE-DAUPHIN Roger par Jean Lecuir, version mise en ligne le 8 février 2020, dernière modification le 8 février 2020.

Par Jean Lecuir

SOURCES : entretiens avec Roger Faure-Dauphin et papiers personnels. Journaux cités. René Gentgen, La résistance civile dans la Loire, 1996, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire (Préface de Lucien Neuwirth). — Violette Maurice (Wikipedia). — Axelle Brodiez-Dolino, Emmaüs et l’Abbé Pierre, 2008. — Fabrice Grenard, Une légende du maquis : Georges Guingouin, du mythe à l’histoire, 2014. —Denis Lefèvre, Les combats de l’Abbé Pierre, 2011. — Lucien Neuwirth, Du Fournil au Peloton d’exécution, 1986. — Jean Nocher, Les Clandestins, 1946. — La bataille des squatters et l’invention du droit au logement : 1945-1955, Cahiers du GRMF, 1992.

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