DENIS Henri, Émile, Marie, Joseph

Par Jacques Girault, Jacqueline Sainclivier, Jacques Thouroude

Né le 12 mars 1913 à Nantes (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique), mort le 2 octobre 2011 à Paris (XIVe arr.) ; professeur d’économie politique à la faculté de droit de Rennes (1942) puis à la Sorbonne (1961) ; proche du corporatisme pendant l’Occupation ; membre fondateur de l’Union des chrétiens progressistes (UCP) en 1947 ; directeur du quotidien communiste Ouest-Matin (1948-1956), membre du PCF en 1953, du comité fédéral de la fédération d’Ille-et-Vilaine (1956-1959), quitte le PCF en 1960-1961 ; introducteur du marxisme comme objet d’étude économique à l’université.

Né à Nantes dans une famille aisée, Henri Denis était apparenté par sa mère Joséphine Bridel à l’abbé Bridel* (1880-1932), un réformateur social, créateur en 1920, avec les syndicats CFTC, d’une coopérative ouvrière de verrerie contre un patron catholique conservateur.

Après des études de droit au cours desquelles il fut membre de la Jeunesse étudiante chrétienne, Henri Denis obtint une thèse d’économie. Il participa à partir de 1936, au sein de l’École normale ouvrière de la CFTC, à la formation des militants syndicaux. Il s’était marié en juillet 1937 à Paris (XVIe arr.) avec Claude Barbizet ; le couple eut trois enfants. Après son divorce, il se remaria en juillet 1968 à Paris (XIVe arr.).

Mobilisé en 1939, démobilisé le 27 août 1940, il enseigna à la faculté de droit de Dijon, en zone occupée, puis à celle de Rennes à partir de 1942. Partageant l’analyse critique du capitalisme formulée par les théoriciens du christianisme social et adepte des idées corporatistes, il publia entre 1941 et 1945 trois ouvrages dans lesquels il défendit le corporatisme, la collaboration des classes entre patrons et ouvriers comme mode de régulation et d’organisation sociale, son modèle étant l’État corporatiste catholique et portugais de Salazar. Il y critiqua aussi très vivement l’économie planifiée et le système soviétique. Pendant cette période, il participa également à la Fondation française pour l’étude des problèmes humains, créée par Vichy et dont la direction fut confiée au docteur Alexis Carrel, proche du Parti populaire français de Jacques Doriot*.

Devenu titulaire de la chaire d’histoire des doctrines économiques le 1er mai 1945 à la faculté de droit, il fut sympathisant du MRP après 1945, puis se rapprocha des chrétiens progressistes et des communistes à partir de 1946. Il milita avec eux pour le « oui » au référendum sur la Constitution du 5 mai 1946. Dans le même temps, il défendit par la parole et par l’écrit la nécessité de l’engagement révolutionnaire du chrétien dans les luttes politiques et sociales aux côtés des communistes. C’est ainsi qu’il participa, en février 1947, à la fondation de l’Union des chrétiens progressistes (UCP), petit groupe de chrétiens de gauche et d’extrême gauche. Après avoir été délégué à la commission économique de l’Organisation des Nations Unies à Genève, il prit le 30 octobre 1948 la direction du quotidien communiste Ouest-Matin qui eut pour ambition de rayonner sur le grand ouest et se présenta comme le vecteur privilégié de l’alliance des chrétiens et des communistes. Mais, dans la lignée du décret du Saint-Office dans lequel le Vatican condamna toute collaboration avec le communisme, l’archevêque de Rennes, malgré les interventions d’Henri Denis, interdit aux catholiques bretons de lire Ouest-Matin et condamna par là même son directeur qui n’en continua pas moins d’assumer ses fonctions à la tête du journal. Parallèlement, Henri Denis milita en Ille-et-Vilaine au Mouvement de la paix, dont il devint président en 1950, et à l’association France-URSS. Les combats du quotidien contre les guerres de Corée et du Vietnam lui valurent des ennuis judiciaires fréquents, en tant que directeur de publication - dont un procès à retentissement national pour « complicité de diffamation de l’armée française » et « provocation à participer à une entreprise de démoralisation de l’armée » - et des agressions physiques, notamment par des parachutistes à Saint-Brieuc (novembre 1950). Il fit également partie du comité directeur de l’Union nationale des intellectuels, participa à des voyages en Tchécoslovaquie (juin 1949), en Union soviétique (août-septembre 1952), en Chine (octobre 1953) qui furent suivis de la publication, sous sa signature, de longs reportages très élogieux dans Ouest-Matin, repris en brochures. Parallèlement, il publia plusieurs ouvrages d’économie politique se fondant sur la théorie marxiste dans son interprétation soviétique.

Henri Denis adhéra au Parti communiste français en 1953 (selon les archives du PCF) ou en septembre 1954 lorsque Ouest-Matin (le 13, ainsi que l’Humanité le 19 septembre), pour en souligner l’exemplarité, publia en « une » sa lettre d’adhésion adressée personnellement à Maurice Thorez*. Celui-ci répondit près de deux mois plus tard pour s’en féliciter (Ouest-Matin des 23-24 octobre 1954). Il fit partie du comité des sections communistes de Rennes-Sud puis Nord-Est. Il entra au comité fédéral de la fédération communiste d’Ille-et-Vilaine en 1956. À l’automne 1956, il manifesta des désaccords avec la direction fédérale et la ligne du PCF. Il signa cependant un éditorial très violemment polémique lorsque la direction du journal, qui avait cessé sa parution le 15 juin 1956, publia un numéro spécial pour dénoncer le saccage de ses locaux par des manifestants d’extrême droite à la suite d’une manifestation de protestation contre la répression soviétique en Hongrie (novembre 1956). Il fut réélu en 1957 et continua dans ses critiques. La section de montée des cadres s’en alarma, estimant que la direction fédérale aurait dû discuter avec lui. Lors de la réunion de secrétariat du PCF, Thorez appuya l’idée d’une poursuite de la discussion après sa mise à l’écart du comité fédéral lors de la conférence fédérale de 1959 en raison de son inactivité. Il ne fut plus membre du PCF en 1960 ou 1961, année où il fut nommé professeur à la Sorbonne. Il joua un rôle essentiel dans l’introduction du marxisme comme objet d’étude à l’université. À partir des années 1980, il mena une réflexion critique sur les fondements théoriques de la pensée de Karl Marx.

Henri Denis avait publié plusieurs ouvrages d’initiation économique aux Éditions sociales (La valeur, 1950, La monnaie, 1951, Valeur et capitalisme, 1957) et un ouvrage collectif avec Roger Garaudy, Georges Cogniot, Guy Besse sous le titre Les marxistes répondent à leurs critiques catholiques (1957).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article22271, notice DENIS Henri, Émile, Marie, Joseph par Jacques Girault, Jacqueline Sainclivier, Jacques Thouroude, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 10 août 2021.

Par Jacques Girault, Jacqueline Sainclivier, Jacques Thouroude

ŒUVRE : Le fichier de la Bibliothèque nationale comprend 41 notices dont plusieurs rééditions, avant tout aux Presses universitaires de France. Détachons : deux « Que sais-je », La corporation (1941) et La crise de la pensée économique (1951) ; Introduction aux problèmes économiques (1942) ; La formation de la Science économique, textes choisis et présentés (1967) ; un volume de la collection Thémis, Histoire de la pensée économique (1966) ; L’« Économie » de Marx : histoire d’un échec (1980) ; en outre, il donna plusieurs éditions de ses cours de Droit sous le titre Cours d’histoire de la pensée économique à partir de 1962 et publia, en 1989, Hegel, penseur politique, Lausanne, L’Âge d’homme.

SOURCES : Arch. Dép. Ille-et-Vilaine, 518 W 51, 1243 W 5, 1439 W 28, 31 et 51. — Arch. comité national du PCF. — Presse nationale et Ouest-Matin. — Jean-Paul Rouxel, Les chrétiens progressistes, de la résistance au mouvement de la paix, thèse sous la direction de Michel Denis, 1976, Bibliothèque Interuniversitaire de Rennes. — Thierry Pouch, Les économistes français et le marxisme, apogée et déclin d’un discours critique (1950-2000), PUR, 2001. — Jacques Thouroude, Ouest-Matin. Un quotidien breton dans la guerre froide (1948-1956), Éd. Apogée, 2006. — État civil de Nantes, 28 février 2008.

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