PAULIN André, Paul, Maurice

Par Laurent Dingli

Né le 22 juin 1924 à Craon (Mayenne), mort déportation à Auschwitz (Pologne), le 27 septembre 1942 ; apprenti chaudronnier , jeune communiste déporté

Fils de Maurice Léon Paulin et d’Alice Germaine Maignan, apprenti chaudronnier à l’école professionnelle de la Société anonyme des Avions Caudron à Issy-les-Moulineaux, militant des Jeunesses communistes, domicilié 2 bis rue de Sèvres à Clamart.
Vers le 15 avril 1941, l’un des professeurs de l’école d’apprentissage, Alexis de Prittwitz, alerté par des apprentis, constata que les vestiaires contenaient une grande quantité d’exemplaires du journal communiste L’Avant-Garde (divers numéros de février et de mars 1941) dont on avait même bourré les poches des manteaux. Comme les gardiens allemands de l’usine opéraient des fouilles fréquentes à la sortie, le professeur décida d’aviser par téléphone le directeur de l’école, Louis Baron, afin que des élèves ne se fissent pas surprendre. Ill donna, du mois, cette justification à la Libération devant le comité d’épuration. Cette initiative allait toutefois entraîner des réactions en chaîne. Alerté par téléphone, Louis Baron en référa à son tour au directeur du personnel, Paul Ruelle, qui demanda au chef du service du gardiennage, Gauthier, de mener une enquête à l’issue de laquelle les responsables de la distribution des journaux, André Paulin et André Lescat, furent identifiés sur dénonciation du professeur de chaudronnerie, Léon Geindre. Les dirigeants prirent une décision qui eut de très lourdes conséquences. Après en avoir reçu l’instruction du directeur administratif, Lucien Ménard, le chef du personnel, Paul Ruelle, informa le commissariat de Boulogne-Billancourt. Et, au retour des vacances de Pâques, le lundi 21 avril 1941, les apprentis André Paulin, André Lescat et Serge Sens, élève de deuxième année dans la même école, furent interpellés. Paulin et Lescat retrouvèrent la liberté le lendemain mais Serge Sens fut incarcéré dès le 23 avril. Les interrogatoires avaient en effet révélé aux enquêteurs que Sens était « l’instigateur » de la distribution de tracts que lui remettaient régulièrement deux autres jeunes militants communistes : Jacques Fillion et Lucien Germa.
Le chef du personnel, Paul Ruelle convoqua Paulin et Lescat et leur signifia leur licenciement sans préavis ni indemnité, ajoutant (d’après Lescat à la Libération) qu’il ne pouvait tolérer de tels éléments au sein de l’école professionnelle.
André Paulin fut arrêté à nouveau par la police deux mois plus tard, le 30 juin 1941, dans des circonstances encore inconnues, et incarcéré à Fresnes (mandat de dépôt du 2 juillet). Pourquoi Lescat fut-il laissé en liberté provisoire contrairement à ses deux camarades ? L’ex-brigadier Jean Saint-Marie, qui fut extrait de Fresnes à la Libération et confronté à Ménard et à Ruelle par le juge d’instruction, déposa en ces termes : « je crois, et cela doit être indiqué au rapport, que c’est Lescat qui a dénoncé son camarade Paulin comme lui ayant remis les tracts qu’il avait déposés dans les vestiaires de ses camarades. » Dans ses diverses dépositions, Lescat prétendit que Paulin et lui avaient trouvé deux inspecteurs dans le bureau du chef du personnel et que ces policiers les avaient appréhendés à leur retour de vacance. Mais suivant les registres d’écrou, les choses se déroulèrent différemment. Lescat fut appréhendé le premier, le lundi matin à 10h 30 par l’inspecteur Peguchet. Paulin ne le fut qu’à 16h 30 par les inspecteurs Saint-Marie et Courdes et enfin Sens à 19h par l’inspecteur Brunet.
La mère d’André Paulin, Alice, affirma s’être rendue alors auprès de Paul Ruelle afin de lui demander de retirer sa plainte. Dans ses diverses dépositions faites à la Libération et lors de sa confrontation avec la mère du jeune déporté, Ruelle confirma cette rencontre, mais à l’instar du directeur Lucien Ménard, nia formellement avoir porté plainte. Le juge d’instruction n’en trouva aucune trace à l’issue de l’enquête diligentée sur commission rogatoire. Le surveillant d’usine Camille Boudin dit avoir reçu l’ordre de déposer les tracts au commissariat, comme cela se pratiquait régulièrement dans les entreprises, mais affirma ne pas avoir porté plainte au nom de la direction. Enfin et surtout, la procédure menée contre Sens, Lescat et Paulin en 1941 ne fait aucune mention d’une plainte de l’entreprise.
Le 21 août suivant, les deux jeunes gens furent condamnés par la 15ème chambre (celle des mineurs) du tribunal correctionnel de la Seine à quatre mois d’emprisonnement chacun pour infraction au décret-loi du 26 septembre 1939 – Paulin étant toujours détenu à Fresnes et Lescat comparaissant libre. Jugés au cours de la même audience, Jacques Fillion et Lucien Germa, qui étaient alors en fuite, se virent infliger une peine de deux ans de prison et Serge Sens, une peine de six mois. Tous furent condamnés solidairement aux dépens pour une somme de 670, 80 francs, en plus des frais postaux. La 15ème chambre avait retenu les circonstances atténuantes liées à la minorité tout en estimant que Paulin et Lescat avaient agi « avec discernement. » La cour avait considéré de surcroît que la mère du premier, qui était veuve, et le père de Serge Sens, avaient manqué de surveillance et les déclaraient par conséquent civilement responsables de leurs fils mineurs.
Dès lors, André Paulin fut pris dans un engrenage tragique – conséquence d’un mélange d’obéissance aveugle à des règlements (d’usine ou d’Etat), d’intérêts particuliers et de collaboration active entre les administrations française et allemande.
Au lieu d’être libéré à l’issue de sa détention à Fresnes où il était détenu depuis le 2 juillet 1941, il fut interné au centre de séjour surveillé de Rouillé (Vienne) sur décision du préfet de police François Bard. Le 9 février 1942, on le transféra avec 51 autres détenus au camp de Compiègne (Frontstalag 122) à la demande des autorités allemandes. Quelques temps plus tard, Alice Paulin reçut une lettre que son fils avait réussi à lui faire parvenir clandestinement depuis le camp. Elle se rendit sur place pour le voir, mais sans succès. « Un interprète du camp [de la Kommandantur de Compiègne assure-t-elle dans une autre déposition, ndr], m’a dit que je pouvais peut-être obtenir sa libération en remplissant un questionnaire qu’il m’a remis et en y joignant un certificat de son patron attestant qu’il le reprendrait à son retour. » D’après Alice Paulin, Ruelle refusa « catégoriquement » de lui délivrer un tel document, « répondant que mon fils ne faisait plus partie de la maison et qu’il ne pouvait rien pour lui (…) Je l’ai supplié au nom de ses enfants, s’il en avait, de m’aider à sauver le mien. Je ne suis pas parvenu même à l’émouvoir. » Cette fois encore, Ruelle ne reconnut pas la version des faits d’Alice Paulin, du moins dans son intégralité, déclarant au juge : « Elle m’a appris, chose que j’ignorais, que son fils avait été jugé, après avoir été de nouveau arrêté, et condamné à quatre mois d’emprisonnement, qu’il avait fini sa peine, mais qu’il était toujours en prison et qu’elle se demandait pourquoi. Je lui ai dit que c’était anormal et lui ai conseillé de trouver le procureur de la République, car, ayant terminé sa peine, son fils devait normalement sortir. J’ignorais en effet que souvent les condamnés étaient ensuite envoyés en camp de concentration pour y être internés. En tout cas, j’affirme que Madame Paulin ne m’a nullement dit que son fils était détenu par les Allemands et ne m’a pas demandé d’attestation ou de certificat. Si elle m’avait demandé pareille chose, j’en aurais référé à la direction. Je ne pouvais pas délivrer de semblables certificats dont elle aurait pu user près des Prud’hommes ou ailleurs sans en référer à la direction. »
André Paulin fut déporté à Auschwitz dans le convoi dit des « 45 000 » du 6 juillet 1942. Enregistré à son arrivée au camp sous le matricule 45953, il y décéda, le 27 septembre 1942. Il avait dix-huit ans.
André Lescat, interné au centre pénitentiaire de l’Île de Ré, fut remis par les Allemands aux FFI en décembre 1944 et survécut ainsi à la guerre.
A la Libération, la justice et le comité d’épuration professionnelle cherchèrent à établir les responsabilités de leur arrestation. La défense du directeur de l’école professionnelle s’articula ainsi : « Baron, alerté que les jeunes gens de l’école recevaient des tracts communistes (…) a mis au courant le chef du personnel sans dénoncer nommément personne, sachant que des fouilles étaient faites au métro ”Petits Ménages” ». Il s’agissait de l’actuelle station Corentin Celton, située à Issy-les-Moulineaux où se trouvait l’école professionnelle de la SA des avions Caudron. Avec l’intensification des bombardements, elle fut par la suite déplacée à Nanteau-sur-Lunain, (Seine-et-Marne).
Le chef du personnel, Paul Ruelle, adopta le même angle de défense, déclarant au juge Martin : « quand nous trouvions des tracts à l’usine, nous les remettions toujours à la police. C’était une ligne de conduite générale que nous avions adoptée et nous ne pouvions pas faire autrement, car il y avait du mouchardage même dans le personnel et les Allemands pouvaient l’apprendre. La meilleure preuve, c’est que dans l’affaire Paulin-Lescat, deux jours après leur arrestation par la police française, un officier de l’Air allemand, M. Heller, qui avait appris la distribution de tracts, est venu m’en entretenir. Je lui ai dit que la police française était saisie et il n’a pas insisté. »
La crainte d’une réaction allemande était réelle, mais justifiait-elle de dénoncer un adolescent de seize ans à la police française ? Peut-être, les principaux responsables, Ménard et Ruelle, pensaient-ils de bonne foi que les jeunes militants seraient relâchés sans être inquiétés, comme ils le furent en effet dans un premier temps. Au printemps 1941, c’est-à-dire à une époque où le cycle attentats-répressions n’avait pas encore débuté, c’était encore concevable, bien qu’un responsable des JC tel que Jean Rieu avait été condamné à 20 ans de travaux forcés près de deux mois plus tôt (31 janvier 1941). Comme l’ont remarqué Alice Paulin et René Lescat, les dirigeants de Caudron-Renault auraient pu tenter d’étouffer l’affaire, de ne pas livrer le nom des élèves à la police, voire d’intervenir activement en leur faveur après le jugement d’août 1941. Ils ne l’ont pas fait.
Ménard et Ruelle ont-ils agi par pur anticommunisme ? Ce n’est pas certain. Dans plusieurs affaires, la direction de Caudron-Renault a refusé de fournir des renseignements politiques qui auraient pu compromettre des résistants communistes. Dans un autre cas, elle a protégé un militant, également communiste, évadé du camp de Sens. Auditionné à la demande de Ruelle, Charles Lamoureux, délégué ouvrier des usines Renault en 1937 et 1938, licencié à l’issue de la grève du 24 novembre 1938, et détenu sous l’Occupation pour sabotage, déclara au juge : « pendant que j’étais détenu au camp de concentration de Châteaubriant [c’est-à-dire avant mai 1942, date de la fermeture du camp de Choiseul dit de Châteaubriant, ndr] où, comme vous le savez, ont été pris bien des otages qui ont été fusillés, j’ai appris par des camarades détenus comme moi, que Caudron-Renault auquel on avait demandé des renseignements sur mon compte, notamment au point de vue politique, n’avait pas donné de mauvais renseignements. » Quelques jours plus tôt, Robert Wépierre, secrétaire de la section syndicale et délégué ouvrier chez Caudron-Renault sous l’Occupation, témoigna en ces termes : « J’avais un camarade, Bigre Pierre, qui avait été arrêté fin août 1943 comme communiste et qui avait été transféré en camp de concentration à Sens. Il s’en était évadé le 4 novembre 1943. Depuis lors, il vivait caché à son domicile à Boulogne-sur-Seine, privé de sa carte d’alimentation et sous le coup constant d’une arrestation, car les gendarmes venaient fréquemment pour le rechercher. J’ai décidé d’en parler à titre personnel à M. Ruelle auquel j’expliquais exactement la situation, en lui exposant les motifs pour lesquels Bigre avait été arrêté. Ruelle, sans un instant d’hésitation, m’invita à dire à Bigre de venir le trouver, qu’il l’embaucherait à l’usine de Fourchambault. C’est ce qu’il fit et Bigre a pu travailler jusqu’au débarquement sans être inquiété. » Quand des perquisitions furent effectuées au domicile de Raymond Barbat, chaudronnier-formeur chez Caudron-Renault, soupçonné par la police d’appartenir au PC clandestin, Ruelle fit une attestation pour assurer que Barbat était « un bon ouvrier non communiste. » Enfin, lorsque l’avocat de Pierre Barbe, chaudronnier aux usines Caudron-Renault, affilié à un groupe FTPF, vint demander une attestation pour son client arrêté le 16 octobre 1943 alors qu’il transportait des armes – ce qui était passible de la peine de mort, Ruelle lui remit un certificat dans lequel il ne fit aucune mention de la propagande communiste faite par l’inculpé.
Une aide effectuée en faveur de résistants communistes à l’automne 1943 pouvait être le fruit d’un calcul lié à la défaite probable de l’Allemagne, même si nous n’avons aucun moyen de le savoir ; en revanche, l’intervention dans le dossier Lamoureux eut lieu avant mai 1942, et sans doute même en 1941. Par ailleurs les dépositions de Lamoureux, Barbe et Barbat ne sont pas des témoignages de complaisance comme il en exista un certain nombre à la Libération : le premier, qui ne travaillait plus chez Caudron depuis 1938, afficha clairement son hostilité à la direction présentée comme antisociale et collaboratrice sous l’Occupation, tandis que les deux derniers témoignèrent à charge contre Ruelle devant la cour de justice et le comité d’épuration.
Le mobile principal de la dénonciation de Paulin et de Lescat est peut-être donné par le directeur lui-même lors d’une déposition qu’il fit en 1945 devant le juge Martin : « J’ai entendu parler, en effet, de la découverte, au printemps 1941, de tracts communistes dans les locaux de l’école d’apprentissage », assura Alfred Asselot, « Ruelle ayant demandé conseil à ce sujet à M. Ménard, et Ménard m’en a rendu compte en m’indiquant qu’il avait conseillé à Ruelle de prévenir la police française. Je dois dire que c’était plutôt pour prendre conseil de celle-ci, car Ruelle avait des rapports très fréquents avec le commissaire de police, et non pas pour dénoncer ces jeunes gens à la police. D’ailleurs, nous faisions tout, au contraire, pour le bien de nos apprentis ; mais ce n’est qu’avec beaucoup de difficultés que nous avions obtenu des Allemands l’autorisation de rouvrir notre école d’apprentissage, aussi tenions-nous à prendre les plus grandes précautions pour que les Allemands ne la ferme pas. »
Mis en liberté provisoire après avoir passé 80 jours à Fresnes, Louis Baron obtint un classement sans suite de la cour de justice de la Seine le 4 mai 1945. Mais la section professionnelle des industries aéronautiques puis le comité régional interprofessionnel d’épuration dans les entreprises (CRIEE) l’estimèrent "coupable d’avoir causé la déportation et la mort de Paulin" et proposèrent donc au préfet de la Seine, les 4 juillet et 25 octobre 1945, "le licenciement sans indemnité et l’interdiction d’exercer un poste de commandement dans la profession pour avoir favorisé les desseins de l’ennemi en contribuant indirectement à l’arrestation de résistants." La section aéronautique du CRIEE et le comité proposèrent la même sanction avec publication dans la presse pour le chef du personnel, Paul Ruelle, qui avait été lui aussi détenu à Fresnes (du 21 octobre 1944 au 28 mars 1945) avant d’obtenir une décision de classement de la cour de justice de la Seine. Le commissaire divisionnaire (à partir de mars 1942) Ludovic Saint-Royre fut condamné le 31 octobre 1945 à 20 ans de travaux forcés, à la dégradation nationale à vie, à 20 ans d’interdiction de séjour et fut déclaré en état d’indignité nationale. Les 23 décembre 1946, 9 mars 1948 et 16 août 1949, il bénéficia des remises gracieuses suivantes par décret du président de la République et ancien ministre du Front populaire, Vincent Auriol : la remise de 5 ans de travaux forcés à deux reprises (1946 et 1948), puis la limitation de la dégradation nationale à 10 ans et enfin une remise de 14 ans de l’interdiction de séjour (1949).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article224214, notice PAULIN André, Paul, Maurice par Laurent Dingli, version mise en ligne le 12 mars 2020, dernière modification le 13 mars 2020.

Par Laurent Dingli

SOURCES : Arch. Dép. Paris, 102 W 15 dossier Louis Rodolphe Baron. ADP 102 W 189 dossier Paul Ruelle. AN Z/6NL/199 dossier 4643. Ministère public c/Louis Baron. AN Z/6NL/215 dossier 5077. Ministère public c/Alfred Asselot, Paul Ruelle, Lucien Ménard. AN Z/6/109 dossier 1590. Ministère public c/Ludovic Saint-Royre et Roger Rouchy. — Notice André Paulin sur le blog de Claudine Cardon-Hamet https://politique-auschwitz.blogspo...

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