DENIS Hector, Achille.

Par Jean Puissant

Braine-le-Comte (pr. Hainaut, arr. Soignies), 20 avril 1842 – Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 10 mai 1913. Docteur en droit et en sciences, économiste proudhonien, statisticien, professeur et recteur de l’Université libre de Bruxelles, académicien, député représentant le Parti ouvrier belge de Liège, époux de Joséphine Mathieu.

Hector Denis, fils de Joachim Denis, sous-ingénieur aux chemins de fer de l’Etat, (devenu ensuite chef de gare à Bruxelles) et de Clémence van der Elst, entreprend ses études moyennes dans sa ville natale et termine le secondaire à l’athénée de Bruxelles. Il obtient un doctorat en droit en 1865 à l’Université Libre de Bruxelles, puis en sciences en 1868, ce qui est peu banal. À cette époque, il fait la connaissance de Victor Arnould, Guillaume De Greef, César De Paepe*, Eugène Hins, Edmond Picard*. Stagiaire en 1865 puis admis au barreau de Bruxelles en 1871, l’avocat Denis exerce peu ce métier – il siège néanmoins au bureau des consultations gratuites en 1884-1886 – et se tourne vers la recherche et le professorat. Agrégé spécial en août 1878, il est chargé du cours d’économie politique à la faculté polytechnique de l’ULB, puis progressivement obtient d’autres enseignements en faculté des sciences, puis à l’École des sciences sociales. Professeur ordinaire en 1888, il devient recteur de l’ULB en 1891. Il enseigne également à l’Institut Gatti de Gamond (la géographie) et aux cours publics de la ville de Bruxelles ouverts à tous.

Hector Denis n’est pas un enseignant passionnant mais terriblement sérieux, érudit et documenté, caractéristiques réaffirmées plus tard au Parlement. En fait, il est surtout un chercheur. Mais il n’hésite pas à intervenir dans la presse. Il étudie, les statistiques du travail, la formation d’un index number des prix. En 1880, paraît son Atlas d’économie politique de la Belgique comparée aux autres pays de l’Europe. Il devient membre titulaire de l’Institut international de statistique en 1886. En 1892, il est élu membre correspondant de la Classe des lettres et des sciences morales de l’Académie royale de Belgique, puis titulaire en 1895. En 1897, l’industriel Ernest Solvay lui confie la tâche de créer et diriger, avec Guillaume de Greef et Émile Vandervelde*, l’Institut des sciences sociales de 1897 à 1902. Cet institut est à l’origine de l’Institut de sociologie Solvay. Les trois socialistes en font aussi un bureau d’études « socialistes » tandis que le libéral Solvay voudrait y voir étudier et documenter ses idées de réforme.

Le socialiste

En 1861, le jeune Hector Denis se dit fouriériste. Le 30 juin 1864, dans La Tribune du peuple, il proclame sa foi dans Proudhon : « ô toi mon maître… ô mon maître immortel, toi qui… chercheras à sauver la Liberté, la Révolution, la Justice… tu seras bafoué, conspué, maudit. » Il rencontre son idole en 1862. Il est à ses côtés en septembre 1862, à la veille de son retour en France, chassé de Bruxelles par un brutal prurit nationaliste. Denis entraine son ami d’enfance, son ami intime, son condisciple, Guillaume De Greef, dans cette admiration sans bornes, dans la conviction que cette œuvre donne la clé de la compréhension du monde et de sa transformation. Tous deux poursuivront cet engagement dans leurs recherches et leur pensée. Denis est également positiviste et se réfère volontiers à Auguste Comte et collabore à La Revue de philosophie positive de Littré.

Hector Denis collabore, avec ses amis G. De Greef, Eugène Hins, etc., dès l’origine, à La Tribune du peuple, l’organe du Peuple, association de la démocratie militante, média des Solidaires (1862-1868), à La Rive gauche (1865-1866), l’hebdomadaire créé par Charles Longuet. Contrairement à ce qui se répète, les recherches n’ont pas permis de trouver une trace du rôle d’Hector Denis durant le premier Congrès international des étudiants d’octobre 1865 à Liège, présidé par Victor Arnould. En revanche, il fait partie du comité organisateur du 2e Congrès international des étudiants à Bruxelles du 14 au 17 avril 1867, qu’il préside durant ses études donc.
En 1867, H. Denis, G. De Greef, E. Hins reprennent La Liberté (1867-1872), journal abandonné par les modérés qui en avaient pris la direction depuis le départ des radicaux, les frères Janson, Eugène Robert, Splingard. Ils en font un organe engagé socialement. « Nous sommes en politique fédéralistes, comme nous sommes mutuellistes en économie et positivistes en religion », écritEugène Hins le 29 septembre 1867, c’est-à-dire « proudhoniens ». L’hebdomadaire polémique souvent avec l’Association internationale des travailleurs (AIT) belge qui se tourne peu à peu vers le collectivisme (Jean Colins et Karl Marx). Néanmoins en 1868, le journal se dit socialiste et, en 1871, prend la défense de la Commune de Paris. À cette occasion, le journal devient quotidien. Denis s’y prononce en faveur de la représentation du travail. Il fait sans doute partie des Solidaires à cette époque. Son nom est cité à l’instar de celui de Guillaume De Greef lorsqu’il s’agit de recours par les organisations à des avocats, notamment en 1872 pour conseiller des membres du Syndicat des marbriers. En 1875-1876, les mêmes participent au programme de leçons organisées par la Chambre du travail de Bruxelles afin d’assurer la formation de ses membres (voir Louis Bertrand). Hector Denis figure, à leurs côtés, dans L’Hydre du socialisme, publié dans La Bombe le 21 juin 1879.

La crise économique, aggravée par des hivers rigoureux, suscitent des manifestations d’ouvriers sans travail de 1883 à 1885. Le bourgmestre de Bruxelles, le libéral Charles Buls, envisage la création d’une « Bourse du travail » et s’entoure d’experts dont Hector Denis pour en définir l’organisation. Il en propose les statuts (l’organisation sera finalement créée en 1889). À la suite des événements sanglants de mars 1886 dans le bassin de Charleroi (pr. Hainaut, arr. Charleroi), le gouvernement catholique crée une commission d’enquête sur le travail, fondamentalement destinée à calmer la situation. Y sont nommés des parlementaires et des experts, tous en principe en raison de leurs compétences en la matière et à priori « neutres », malgré la présence de nombreux industriels et banquiers. Deux seulement appartiennent à l’opinion « socialiste » : Edmond Picard*, qui démissionne en raison des attaques du Parti ouvrier belge (POB) contre la commission, et Hector Denis qui assume pleinement son rôle en produisant notes, rapports et intervenant régulièrement lors des travaux internes. Il avance des propositions concernant les conseils d’industrie et du travail, la création d’une société nationale du logement, projet structuré qui est repris peu ou prou avant-guerre par le démocrate-chrétien, Michel Levie (lequel lui rend hommage à cette occasion) et qui sera finalement voté en 1919. En 1892, Denis est nommé membre du nouveau Conseil supérieur du travail. Il y plaide en faveur de la création d’une institution internationale de statistique du travail.

En juin 1892, Hector Denis, membre de la Faculté des sciences, est élu recteur de l’ULB à l’issue d’une crise qui secoue l’institution depuis deux ans. Son élection apparaît comme le fruit d’un compromis permettant d’apaiser le conflit qui voit s’opposer libéraux conservateurs, majoritaires au conseil d’administration (CA), et progressistes. Lui au contraire veut pousser l’avantage en proposant une réforme des statuts permettant l’élection d’un étudiant au CA et proposant par ailleurs la création d’un cours de géographie comparée, demandé par la Faculté des sciences et confié à Élisée Reclus*, qui se réclame de l’anarchie. Le CA finit par accepter cette dernière proposition mais revient sur cette décision à la suite de l’attentat commis par Auguste Vaillant à l’Assemblée nationale française le 9 décembre 1893, suscitant la vive colère de la gauche étudiante, des Étudiants et anciens étudiants socialistes, groupe fondé en 1890. En 1894, le recteur qui s’oppose à la décision du CA et défend les 19 étudiants, identifiés par une lettre signée notamment par ses deux fils, qui sont exclus de l’université, démissionne de ses fonctions. Pendant ce temps, Élisée Reclus commence ses cours dans la grande salle du temple des Amis philanthropes, rue des Sables, une des principales obédiences du Grand Orient de Belgique, devant le Tout-Bruxelles progressiste. La gauche intellectuelle, libérale progressiste et socialiste jette les bases de l’Université nouvelle (1894-1919) ; dont le recteur est Guillaume De Greef qui a démissionné de l’ULB, tandis que Denis y reste professeur. La crise a des conséquences politiques majeures.
En effet, le pays est agité par la question de la révision constitutionnelle depuis 1890 (deux grèves générales notamment). La réforme instituée, le suffrage universel tempéré par le vote plural (vote masculin à partir de 25 ans avec la possibilité d’exprimer jusqu’à trois suffrages en raison de l’âge, du statut, de la fonction) conduit à des élections générales le 14 octobre 1894. Les crises à l’ULB de 1890 à 1894 ne sont pas la seule raison, mais sont l’occasion de la cristallisation d’une alliance politique entre la classe ouvrière organisée et la classe moyenne éduquée libérale progressiste (universitaires issus de l’ULB en particulier), favorable à la démocratisation du système politique, à des mesures sociales fortes et, en plus, ils sont unis par un anticléricalisme de plus en plus radical. 28 députés socialistes, dirigeants syndicaux et démocrates, sont élus d’emblée dans les arrondissements industriels en Wallonie. C’est le plus important succès socialiste en Europe à cette date.

Le parlementaire

Le bruxellois Hector Denis fait partie de ces 28 nouveaux élus. Il devient député représentant l’arrondissement de Liège, en compagnie du gantois Edouard Anseele, du montois Léon Defuisseaux*, de trois socialistes et cinq démocrates locaux. Faisant du vote principautaire un plébiscite national réunissant ouvriers et bourgeois, socialistes et démocrates, issus de quatre régions différentes. Hector Denis sera un parlementaire appliqué et très actif jusqu’à sa mort.

Piètre orateur, Hector Denis réalise un travail plus technique, fait des interventions documentées et présente des propositions de lois, qu’il signe ou dont il est le premier auteur, par exemple : sur l’organisation du marché du travail industriel et agricole (basée sur les Bourses du travail municipales et sur les Conseils de l’industrie et du travail), l’impôt sur le revenu en 1895, le service de chèques et de virements à la Caisse générale d’épargne et de retraite (CGER) en 1896, le Crédit foncier rural mutuel, l’assurance contre l’invalidité prématurée et la vieillesse en 1897, les missions de la Banque nationale en 1898. Après le vote de la loi sur l’inspection ouvrière dans les mines en 1897, Denis dépose une proposition – adoptée – qui étend la disposition aux minières et carrières souterraines (ardoisières par exemple) et soutient la proposition d’Oscar Paquay*, député socialiste de Soignies (pr. Hainaut) de l’étendre aux carrières. Il se prononce en faveur de la nationalisation des mines, mais suggère leur exploitation sous forme coopérative par les mineurs eux-mêmes. Il se déclare en faveur du suffrage féminin à la commune et à la province. Il s’indigne de l’appropriation du sol par les autorités au Congo dépossédant les indigènes de leurs richesses, sans remettre en cause la reprise du Congo par la Belgique. Sa proposition sur l’assurance vieillesse est basée sur l’étude de la littérature internationale et sur une approche comparée de la situation dans divers états européens « sur des bases scientifiquement élaborées » (voir DELSTANCHE C., Les premières propositions de loi déposées par les socialistes après leur entrée au Parlement (1894-1900) et concernant la protection de l’ouvrier de la grande industrie, mémoire de licence en histoire ULB, Bruxelles, 1964, p. 93). Il apparaît donc comme un des principaux légistes du POB. Cela n’affecte pas l’intensité de ses convictions comme en témoigne un de ses derniers discours, sorte de testament politique, à la Chambre, le 7 février 1913, lors du débat sur la révision constitutionnelle. « …Je suis le seul survivant de l’enquête du travail de 1886, de cette année terrible où la grève chaotique et tumultueuse de la faim roula comme un torrent sinistre dans la vallée houillère, où les voiles se déchirèrent, où les hideurs de l’égoïsme des classes dirigeantes se trouvèrent face à face avec les hideurs de la masse prolétarienne… (à Roux face au mur ensanglanté, 10 morts). C’était la répression des derniers jours. Je m’arrêtai le cœur brisé et des larmes jaillirent de mes yeux. Ce jour- là, je jurai de donner toute ma vie à la solution pacifique du problème social. Je suis resté suspendu aux lèvres des organes de la droite, attendant d’en voir tomber des paroles de paix. Il n’en n’est rien venu. C’est donc la guerre. Pour fortifier mes espérances, je m’étais … reporté aux moments les plus sublimes de l’histoire de l’humanité, où les privilégiés sacrifièrent volontairement leurs privilèges. Quelle nuit triomphante, que la nuit du 4 août… On ne vous demandait pas autant de sacrifice héroïque … L’histoire dira que … que vous avez sacrifié l’unité de la patrie à l’unité de la domination de votre parti. Il faut bien qu’on sache qu’elle (la grève) est sa signification sociale. Elle n’est pas une agression, elle n’est autre chose que la manifestation collective et irrémédiable de la dignité du prolétariat… Ah, messieurs, au-dessus de nos luttes de classe, il se forme une conscience collective, qui… agrandit sans cesse en l’unifiant l’humanité. Le travailleur voit surtout l’antagonisme de classe ; les transfuges de la bourgeoisie comme nous, comme moi, tournent leur regard vers cette unité morale qui sera la rédemption pacifique de l’humanité. O travailleurs, instaurateurs vaillants et sublimes de la cité juridique nouvelle, vous ne serez point désertés dans la lutte qu’on vous impose… Et nous les intellectuels, nous vos frères dans la lutte, nous qui avons épuisé toutes les chances d’apaisement… et puisque cette solidarité qui nous lie dans les actes, les épreuves, dans les responsabilités, doit trouver une expression, il n’en est pas de plus juste … pour traduire votre pacte avec la souffrance, pour le droit …, que ces mots : "Vive le suffrage universel, et puisque le sort en est jeté, vive la grève générale". (Ovation debout de la gauche socialiste). »

Hector Denis meurt dans la nuit du 10 mai 1913, trois semaines après son ami Paul Janson alors qu’il vient de prononcer son dernier discours parlementaire sur les bons d’état et présidé une séance du Comité de patronage des habitations ouvrières d’Ixelles (et communes voisines). Ses funérailles sont l’occasion d’une imposante cérémonie socialiste, avec la participation de personnalité de tous bords reconnaissant ainsi son rôle important d’un point de vue intellectuel et parlementaire.

Membre de la Libre pensée de Bruxelles à partir de 1878, de la Ligue de l’enseignement, Hector Denis est partisan d’une laïcisation complète de l’enseignement. En 1890, il participe au Congrès de la Fédération nationale des sociétés de libre pensée à Jolimont (pr. Hainaut, aujourd’hui commune et arr. La Louvière), qui jette les bases de l’orphelinat rationaliste, créé à Forest (Bruxelles) en 1895. Il en est, avec sa femme, Joséphine Mathieu, un des fondateurs. Après avoir participé aux congrès internationaux du début du siècle, il préside la Fédération internationale des sociétés de Libre pensée en 1912-1913.

Durant tout son parcours, Hector Denis collabore à divers organes de presse : La Tribune du peuple, La Rive gauche, La Liberté, La Revue de philosophie positive de Littré, Le Moniteur industriel, La Réforme, Le Bulletin de la société anthropologique de Bruxelles (Institut des sciences sociales, 1884-1900), Combat et La Wallonie, ces deux derniers étant des organes socialistes de Liège, L’Ouvrier mineur.

B.S. Chlepner (voir Sources), parlant de De Greef et Denis, souligne, que même s’ils s’étaient ralliés à certaines expressions collectivistes, « ils restaient fondamentalement anti-étatistes, autonomistes et mutualistes… On le voit, c’est un socialisme plus proche de celui de 1848 que de celui de 1900 ». (p. 181). Positiviste, Hector Denis reste attaché à « la représentation des intérêts » au Parlement national, « surtout ceux des plus pauvres » (voir son discours de rentrée à l’ULB, 1892).

Hector Denis épouse civilement Joséphine Mathieu en 1869. C’est une fidèle et efficace collaboratrice de son époux, qui s’investit également dans la lutte féministe. Le couple adhère à la Ligue du droit des femmes, dont il préside, comme recteur, la fondation à l’ULB en 1892. Ils ont trois enfants : Juste, médecin, Alfred, magistrat au Congo, et Germaine.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article224822, notice DENIS Hector, Achille. par Jean Puissant, version mise en ligne le 24 mars 2020, dernière modification le 28 juin 2021.

Par Jean Puissant

ŒUVRE : Bibliographie complète dans VANDERVELDE E., « Notice sur Hector Denis » dans Annuaire de de l’Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1938, t. CIV, p. 25-32. [En ligne].

SOURCES : JULIN A., « Denis Hector », dans Biographie nationale, t. XXIX, Bruxelles, 1952, col. 542-550 – VANDERVELDE E., « Notice sur Hector Denis » dans Annuaire de de l’Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1938, t. CIV, p. 1-32. [En ligne] – CHLEPNER B.S., Cent ans d’histoire sociale en Belgique, Bruxelles, 1956 – CHLEPNER B.S., « Denis Hector », dans Biographie nationale, t. XXIX, supplem. T. 1, Bruxelles, 1857, col. 542-550 – DELSTANCHE C., Les premières propositions de loi déposées par les socialistes après leur entrée au Parlement (1894-1900) et concernant la protection de l’ouvrier de la grande industrie, mémoire de licence en histoire ULB, Bruxelles, 1964 – CROMBOIS J.-F., L’univers de la sociologie en Belgique de 1900 à 1940, Bruxelles, Éditions de l’ULB, 1994 – DEFOSSE P., « Denis Hector », dans DEFOSSE P. (dir.), Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique, Bruxelles, 2005, p. 90-91.

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