ROGER Henri, Charles, Nicolas, Amédée.

Par Jean Puissant

Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), le 25 juillet 1861 – Quaregnon (arr. Mons, pr. Hainaut), 9 décembre 1917. Instituteur, militant socialiste, dirigeant syndical, conseiller communal, échevin de Quaregnon, député représentant l’arrondissement de Mons.

Instituteur à la ville de Bruxelles, Henri Roger est obligé de démissionner en 1887. « Beau-fils » de Léon Defuisseaux – il a épousé la fille de sa compagne –, il est encouragé par ce dernier à s’installer à Mons et à s’engager dans la lutte en cours. C’est à Quaregnon, commune la plus populeuse du Borinage houiller où aucun leader n’est encore apparu, qu’il commence à militer dès 1890, d’abord en dirigeant La Bataille – il remplace Désiré Maroille –, dont l’édition est rapatriée à Bruxelles le 21 septembre 1889. Il devient membre du comité de la Fédération boraine du Parti ouvrier belge (POB) en 1892. Il est à l’origine de la création du Syndicat général des ouvriers mineurs borains en 1893, domicilié à Mons où il réside. Il en rédige les statuts sur le modèle de ceux du Syndicat général des mineurs du Pas-de-Calais (France). Il en est le secrétaire, Arthur Bastien, le trésorier. Il défend la présence de non-mineurs comme lui-même, Bastien, les frères Defuisseaux, à la direction du syndicat « eu égard aux services qu’ils ont rendu et qu’ils pourront rendre encore aux mineurs ». Il se heurte à l’hostilité d’Alfred Defuisseaux et donc à celle de Désiré Maroille pour des raisons personnelles et politiques.

Henri Roger cherche à se trouver un travail, rémunéré par le syndicat de Quaregnon mais ce dernier n’en a pas les moyens. Il cherche à obtenir de la fédération l’appui financier nécessaire. Il est soutenu par Élisée Fauvieau* qui trouve sa présence et son activisme indispensables au parti qui ne dispose que de deux permanents, appointés par leur coopérative respective : lui et Maroille, Le Syndicat général risque de se substituer à la Fédération politique, ce qui se confirme peu après. Le compromis porte sur le retrait des « bourgeois » de la direction du syndicat et sur le déplacement du siège du syndicat à Quaregnon. Henri Roger, secrétaire général rémunéré, sera « sous le contrôle des mineurs », souligne Désiré Maroille. Le Syndicat général compte 13 groupes et 8.000 membres lors de sa constitution définitive en février 1893. Au cours de l’année, Roger se lance dans une politique personnelle : il s’adresse aux patrons charbonniers pour obtenir des augmentations de salaire, organise un référendum sur la grève générale (approuvée), demande aux mineurs de s’abstenir de partir en grève partielle et d’attendre le grand mouvement coordonné. C’est lui qui mène la grève d’avril – qui compte jusqu’à 24.000 grévistes selon la gendarmerie –, et qui prend lundi dimanche 17 avril un tour tragique. En effet, pour réaliser cette action, il ne se soucie pas de l’attitude des autorités de la ville qui prennent un arrêté d’interdiction affiché dans le Borinage. Elle se termine par la terrible fusillade de l’avenue de Jemappes où la Garde civique, mobilisée par le bourgmestre, tire sur les manifestants endimanchés (sept morts et de nombreux blessés). La direction de la Fédération boraine est arrêtée immédiatement, dont Henri Roger qui se tient alors derrière les forces de l’ordre, laissant les manifestants sans direction. Mais tous sont rapidement relaxés : ils avaient appelé à une manifestation pacifique et ordonnée, Roger en premier, et les faits ont eu lieu sur le territoire de la commune voisine de Cuesmes (aujourd’hui commune de Mons), où la Garde civique n’avait pas le droit de se trouver.

Le drame, ainsi que celui de Borgherout (aujourd’hui commune, pr. et arr. Anvers-Antwerpen), de Jolimont (aujourd’hui commune de La Louvière, pr. Hainaut, arr. La Louvière) contribue, avec les conciliabules politiques dans la capitale, au vote du suffrage universel (SU) tempéré par le vote plural. Henri Roger se sent des ailes et organise un référendum sur l’organisation d’une grève. Il entend par là profiter de grèves houillères en Grande-Bretagne, puis dans le Pas de Calais, renchérissant le prix du charbon. Une nette majorité se prononce pour la grève. Mais en l’absence d’une organisation rigoureuse et d’une coordination avec les autres bassins, les tentatives de grèves locales s’effilochent et se terminent rapidement sans résultat.

Henri Roger, candidat aux élections législatives de 1894, participe activement à la campagne électorale. Il est élu triomphalement à la Chambre des représentants, avec ses colistiers menés par les frères Defuisseaux. Il est membre du comité de la Fédération socialiste républicaine Fort du soutien de Léon Defuisseaux, mais confronté à la méfiance de Alfred Defuisseaux, il jouit d’une incontestable popularité à Quaregnon. Il est élu conseiller communal en 1895. À la tête d’une majorité socialiste absolue, il devient premier échevin, faisant fonction de bourgmestre. Sa liste est principalement composée de représentants des classes moyennes (non ouvriers certainement). Mais sa majorité se divise rapidement. Les socialistes wallons sont généralement hostiles à la représentation proportionnelle (appliquée à partir de 1900) – ils ont obtenu la majorité absolue dans les arrondissements industriels –, mais Léon Defuisseaux, suivi par Henri Roger, se distingue par ses attaques violentes contre « l’infâme proporz », titre d’une brochure de Léon Defuisseaux, très remonté contre la représentation proportionnelle effectivement. Ce dernier, tout comme Henri Roger, utilisera constamment cette expression pour dénoncer cette mesure« contre-révolutionnaire ». Il était difficile d’imaginer deux frères briguer la députation en 1900. Léon renonce bruyamment à se porter candidat, pour favoriser l’élection de son beau-fils, souligne la presse. Henri Roger, qui a participé à la critique de la mesure « réactionnaire », dénonce en outre la « machination » qui l’aurait placé en 5e position, inéligible, derrière Alfred Defuisseaux, Désiré Maroille et Auguste Brenez et Louis Pépin*. Il décide de se présenter quand même et est directement exclu par la Fédération socialiste républicaine boraine, trop heureuse de régler ainsi le problème qu’il pose depuis 1893. Son militantisme socialiste est désormais dissident.

Henri Roger obtient 1.624 voix, soit 1,89 %, contre 42,69 % pour la liste du POB. Il crée en 1902 un Parti socialiste révolutionnaire, limité à sa commune. S’il a l’appui du syndicat, il se heurte à la coopérative très affaiblie, au cercle socialiste du Rivage et à la fanfare, restés fidèles au POB. En 1902, une tentative de réconciliation a lieu mais la grève approfondit à nouveau la scission. En 1902, le POB organise une nouvelle grève générale en faveur SU pur et simple, avec une intense propagande préparatoire et d’importantes manifestations. Les discours sont radicaux, même dans la bouche des modérés. Henri Roger ne détonne donc pas. Il aurait expliqué au commissaire d’arrondissement, Maurice Damoiseaux, futur gouverneur du Hainaut, qui exprimait ses doutes sur le caractère pacifiques des manifestations après les violentes harangues qu’il avait tenues. « Lorsque… je me sers d’expression violente, c’est uniquement par tactique, si mon langage était modéré, on ne me suivrait pas, mais je sais jusqu’où je dois aller. » (Voir PUISSANT J., L’évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Gembloux, réédition, 1993, p. 384). Mais il n’y a pas de grève dans le Borinage avant le mot d’ordre du Conseil général du POB, mais ensuite une grève massive qui dépasse les seuls charbonnages. F. Van Kalken, dans son livre Commotions populaires en Belgique (1834-1902), édité à Bruxelles en 1936, évoque 30.000 grévistes, chiffre qui peut être considéré comme un minimum. Cette fois, les autorités communales, socialistes, n’entravent pas les rassemblements (à la grande inquiétude de la gendarmerie). Henri Roger, ceint de son écharpe tricolore, entouré de sa police, marche à la tête de 2.000 manifestants (gendarmerie), partis de Monsville, quartier populaire de Quaregnon. Lorsque le POB, inquiet des incidents graves intervenus dans les grandes villes, dans le bassin du Centre, décrète la fin de la grève le 20 avril, la Fédération boraine, opposée à la décision, appelle, par discipline, à la reprise du travail tout en « protestant énergiquement » contre la décision.

Le 21 avril, à Quaregnon, Henri Roger déclare devant 2.000 personnes : « (la direction du POB) vient de se suicider par son impuissance et sa lâcheté. Qu’était-ce un peu de sang versé ? Moi seul l’exclu de ce parti, j’ai eu raison dans toute cette période d’agitation… Je vous promets la revanche dans trois mois. Mais en attendant, il ne faut pas épuiser vos forces et il faut vous remettre à la besogne » (gendarmerie). Son Parti socialiste révolutionnaire est rejoint par des dissidents de Frameries (pr. Hainaut, arr. Mons), commune dirigée par son adversaire résolu, Désiré Maroille, comme Émile, dit Virgile, Auquier, ancien dirigeant de l’Union ouvrière, et une petite coopérative dissidente. Dans un manifeste de la Fédération socialiste révolutionnaire du Borinage de septembre 1902, il déclare, en tant que président, avec Auquier comme secrétaire : « Nous sommes loin de l’époque où sans mandataires, sans députés, sans sénateurs, sans conseillers communaux, sans conseillers provinciaux, la foule ouvrière se ruait énergiquement et en bloc à la conquête de ses droits contre l’oligarchie censitaire ».

Aux élections législatives de 1904, Henri Roger obtient 2.162 voix (2,39 %). Allié avec Élisée Fauvieau*, il obtient 7 % des voix dans le canton de Boussu aux élections provinciales. Leur objectif se résume à l’abolition de la représentation proportionnelle et à la conquête du suffrage universel pur et simple. Seule l’action directe, la grève, permet de les arracher. « L’action réformatrice n’est point dans le parlement, elle est toute dans le Peuple… Quand le Peuple veut, le gouvernement cède ou succombe, et le parlement avec lui » (Germinal, 1902). De fait, il jouit toujours de l’appui de Léon Defuisseaux*, notamment financièrement. La situation relève de « Clochemerle ». Outre d’incontestables différences sur le plan tactique, la bataille se focalise ensuite sur l’érection d’un monument à la mémoire d’Alfred Defuisseaux, décédé en 1901. Le POB lui oppose dès lors Georges Defuisseaux, neveu des frères, ancien dirigeant du PSR (1887-1889). Les efforts d’Henri Roger pour nouer des contacts avec des dissidents « socialistes révolutionnaires » à Anvers, à Verviers (pr. Liège, arr. Verviers), ne donnent aucun résultat. La dissidence reste strictement locale et abandonne ses origines politiques pour devenir exclusivement personnelle. Roger perd le maïorat en 1908, mais reste échevin dans une coalition libérale, socialiste, « rogériste » (cinq conseillers chacun). Le qualificatif de « rogériste » est affiché dans une feuille de propagande, Le Clairon socialiste, organe rogériste (1907). La dissidence survit à son fondateur, puisque des listes « rogéristes » se présentent encore à Quaregnon en 1920 et 1926.

Henri Roger, député de 1894 à 1900, très actif à Quaregnon, est peu présent à la Chambre, mais il met beaucoup d’énergie dans la publication de journaux tels que La Bataille organe hebdomadaire socialiste républicain, dont il est l’éditeur, le rédacteur en chef à partir du 21 septembre 1890 , Le Suffrage universel (1892-1903), La Bataille, organe de la démocratie républicaine (1895) dont il est le rédacteur, Le Clairon socialiste de Quaregnon dont il est le rédacteur en chef de 1896-1897 et 1907, Germinal, organe socialiste révolutionnaire qu’il fonde à Quaregnon (1902-1903), La Maison de verre, hebdomadaire qu’il fonde en 1909. Dans ses Souvenirs, ouvrage publié en 1957, Achille Delattre écrit : « je me souviens défavorablement du meeting de la Grand’Place de Wasmes, où, malgré mon enthousiasme, Roger fit sur moi une si désagréable impression par sa démagogie aussi inutile que spectaculaire » (p. 30).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article224876, notice ROGER Henri, Charles, Nicolas, Amédée. par Jean Puissant, version mise en ligne le 25 mars 2020, dernière modification le 12 mars 2021.

Par Jean Puissant

SOURCE : PUISSANT J., L’évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Gembloux, réédition, 1993.

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