LEICKNER Jean

Par Jean-Claude Magrinelli

Né le 11 septembre 1931 à Pompey (Meurthe-et-Moselle), le 11 octobre 2019 à Nancy ; métallurgiste ; secrétaire du syndicat CGT de Pompey, membre du bureau de la fédération de Meurthe-et-Moselle sud du PCF, 1931-2019.

"À califourchon sur le dos de mon père, alors que je n’avais que cinq ans, je prenais part aux manifestations."

Jean Leickner naquit le 11 septembre 1931, « issu d’une lignée de sidérurgistes ». Son père Camille, né le 20 mars 1908 à Frouard, mort le 1er septembre 1989, était entré aux Aciéries de Pompey comme manœuvre puis travailla comme pontonnier au train à tôles jusqu’à la guerre pour terminer sa carrière comme boulanger à "La ruche", une coopérative de Pompey. La maman prénommée Andrée, Christophe de son nom de famille, née à Pompey le 13 janvier 1911 (morte le 6 avril 1997), éleva les trois enfants du couple : Camille né le 18 septembre 1928 ; Jean et Jeannine, née le 17 avril 1949. Elle était couturière à domicile puis, après la guerre, vendeuse au rayon mercerie de la coopérative "La ruche". La famille demeurait au n° 40 des cités Saint-Euchaire à Pompey, dans un logement de l’usine.

L’année 1936 fut un bouleversement. Le père, « d’acariâtre et maussade auparavant, était devenu liant, plaisant, causant. À table, il débitait inlassablement les conséquences positives des nouveaux acquis sociaux. » Ce fut aussi un bouleversement dans l’usine. « Il nous relatait l’assouplissement des rapports entre les cadres et le personnel de fabrication et nous parlait de la formidable fraternité nouvellement établie entre les ouvriers sur les lieux de travail. Le mot méfiance avait disparu du vocabulaire de chacun (…) À califourchon sur le dos de mon père, alors que je n’avais que cinq ans, je prenais part aux manifestations. » (Leickner Jean, Pompey, l’usine Un assourdissant silence, op.cit, p. 37 et 43).

La guerre le surprit alors qu’il se trouvait en colonie de vacances pour dix semaines au château d’Arry, dans la Somme, pour "s’oxygéner et se refaire une santé". L’Occupation fut une période difficile. Avec toute sa famille, il vécut les combats et bombardements de la Libération de Pompey, entre le 3 et 16 septembre 1944, confiné dans la cave.

Après son école primaire, Jean entra en octobre 1945, en préapprentissage aux Aciéries de Pompey. Ce fut une « rude école » : « C’est ainsi que j’ai été amené un peu contre ma volonté à parcourir tous ces chantiers (aciéries, laminoirs, dolomie, gazogènes, chaudières). Mon premier stage se déroula au haut fourneau 2. J’avais quatorze ans et je pesais trente et un kilos pour un mètre trente et un (…) Sorti du centre d’apprentissage fin juin 1948, je fus affecté au Service Thermique, devenu par la suite Service Energie. » (Leickner Jean, Pompey..., op.cit., p. 44)
C’est en centre d’apprentissage qu’il s’initia, avec quelques camarades des cités, aux actions de solidarité avec la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) que sa maman avait encouragées, « toujours dans l’objectif d’être au service des gens ». Après son apprentissage, il est embauché en juin 1948 aux Aciéries, affecté au service thermique, appelé par la suite service Énergie. Il deviendra régleur Ouvrier Professionnel de 3e catégorie, astreint aux "trois huit". Il fut reclassé en 1971 dans la catégorie des Techniciens. Jean effectua sa première grève, de plusieurs semaines, en octobre 1948 et participa à la manifestation à Nancy le 9 octobre, au cours de laquelle la police usa de gaz lacrymogènes. « En cette année 1948, après la fin de cette dure et longue grève, (il) adhère à la CGT. » Le syndicat fut, depuis la fin de la guerre, dirigé par Jean Mégret, un oncle de Jean. Lui était collecteur des cotisations mensuelles des syndiqués de son service.

Le 26 novembre 1949, il épousa Granjean Yvonne, née le 24 février 1931 à Pompey, dans une famille catholique. Elle fait des ménages pour "arrondir les fins de mois". Le couple eut trois enfants, Suzanne née le 19 mars 1950, Martine née le 13 août 1954 et Yves, né le 5 février 1956. Une petite Martine naitra le 13 août 1954 mais décèdera le 9 mars 1955.

Le couple résida aux cités Saint-Euchaire, des Vannes, du Fond de Lavaux , jamais bien loin de l’usine. Jean, déclaré « bon pour service armé » par le conseil de révision en 1950, fut affecté au GT 521 de Toul. Il fut libéré le 16 octobre 1953. Le 11 juin 1952, le conseil départemental des allocations militaires le classe soutien de famille, ce qui lui évita de partir en Algérie. En 1963, il fut élu délégué du personnel. Ce mandat lui apprit que « le tout ou rien, c’était la porte fermée à tout et pour tous. Seule la Direction en sortirait gagnante. » (Leickner Yves, courriel du 22 mars 2020). Il adhéra au Parti communiste le 1er avril 1964 et entra dans la foulée, au comité de la section de l’usine. En 1965, il mena la liste communiste aux élections municipales, sans succès. Faute d’une union entre socialistes et communistes, les élections municipales furent perdues en 1971, 1977, 1983 et 1989, bien que le total des voix de gauche, à chacun de ces scrutins, soit supérieur à 50%. Jean faisait partie du groupe de gauche de quatre membres élus en 1983. Il va s’occuper surtout des affaires sociales et scolaires dans la commune. Il est l’un des cofondateurs du comité local du Secours populaire. En 1986, il participe à la création de l’UL-CGT du bassin de Pompey dont le siège est à Frouard. Il est l’un des quatre membres (2 CGT et 2 CFDT) du comité qui dirige la grève du 14 avril au 3 mai 1967. Ce jour-là, au nom du syndicat CGT, il effectue sa première prise de parole devant plus d’un millier de grévistes, pour appeler à la reprise du travail puisque la grève ne prenait pas dans les autres usines. Il se dira « fort amer, déçu » de cette prise de position, qu’une majorité de grévistes avait pourtant refusée. Un comité de soutien aux grévistes avait été constitué, auquel participait activement Yvonne. Elle a parlé à plusieurs meetings, « malgré la grande discrétion et timidité qui la submergent. » (Wild Annie et Claude, témoignage écrit, non daté, lu à l’occasion des obsèques de Jean.)

En mai 1968, Jean prit une part active au développement des grèves, d’abord dans son usine mais aussi dans les entreprises du bassin, aux Tuileries de Jeandelaincourt, à la Briquerie de Liverdun, chez Delattre à Frouard, Julien à Pompey… Il fut l’un des animateurs de la grève et l’un des négociateurs de l’accord avec la direction de la Société Nouvelle des Aciéries de Pompey (la SNAP). « Après consultation du personnel (…), la reprise sera progressive, en fonction du démarrage des installations, à partir du 5 juin. » (Leickner Jean, Pompey,... p. 94 à 101.) Dans les années suivantes, avec Gérard Varinot, il anima la section communiste d’entreprise SNAP-Lorforge qui comptait 350 adhérents et éditait un journal mensuel, L’espoir. Il accéda au comité fédéral de Meurthe-et-Moselle sud du Parti communiste. Il participa à l’Ecole Centrale du Parti d’un mois. Il fut régulièrement candidat du Parti communiste, à partir de 1973, dans le canton de Nomény, rural et de tradition fort conservatrice. Aux élections législatives de mars 1973, il fut le suppléant de Claude Sourdive, un professeur nancéien, dans la 3e circonscription de Meurthe-et-Moselle (Nancy Est). La profession de foi le qualifie ainsi : « Technicien. Membre du bureau de la fédération communiste. » Le 4 juin 1980, les CRS prirent d’assaut la Maison du Peuple de Nancy, siège de l’UD-CGT, pour saisir l’émetteur de la radio "Lorraine Cœur d’Acier Nancy". 49 militants sont interpellés ; 9 seront inculpés et condamnés avec sursis le 9 juin. Jean et Yvonne manifestèrent le 4 juin en fin d’après midi devant le commissariat de Nancy pour demander la libération des interpellés. La police a chargé. Yvonne fut frappée, à la tête. Le 12 janvier 1977, le comité d’établissement fut informé de la suppression de 600 emplois à la SNAP, surtout par retraie anticipée. C’était « le début d’affrontements Direction / Syndicats ayant pour enjeu les restructurations » (Martin Michel, Les générations du chiffon rouge en Meurthe-et-Moselle, op. cit., p. 115.). Commence en effet une longue période de conflits dont l’enjeu apparut bien vite comme le maintien ou la disparition de la SNAP et plus généralement de la filière acier en Lorraine. Il y eut des temps forts d’espoirs et de mobilisations comme la marche des sidérurgistes sur Paris le 23 mars 1979 - à laquelle participèrent 500 métallos de Pompey et leurs épouses, avec une Tour Eiffel qu’ils avaient fabriquée -, le discours du Président Mitterrand prononcé le 13 octobre 1981 à Longwy : « Sur la base de la nationalisation, nous allons veiller à moderniser, à relancer et à étendre les secteurs capables d’affronter la compétitivité internationale en particulier dans les aciers spéciaux. Il n’y aura pas de groupes victimes (…) Il n’y aura pas de secteurs condamnés… ». La promesse ne fut pas tenue. À partir de 1977, l’usine fut démantelée progressivement, par arrêt pur et simple de secteurs de production (train du laminoir 260, four électrique de 18 tonnes, atelier décapage, train de 550, Haut Fourneau 1 du ferromanganèse, aciérie électrique…) pour aboutir à la fermeture totale du site le 26 mai 1986. Avec Gérard Varinot et Jean-Pierre Épinat, Jean Leickner constitua le « trio indissociable, efficace » qui organisa les luttes pour sauvegarder le site. Il fut à l’initiative de la journée portes ouvertes de l’usine le 3 octobre 1982 et de la manifestation du 22 novembre 1982 devant le ministère de l’emploi à Paris. Représentant du syndicat CGT au comité d’entreprise des Aciéries de Pompey et au comité central d’entreprise pour le groupe Usinor-Sacilor puis Ascométal, il défendit dans ces instances le projet de développement du site élaboré par les organisations CGT, CFDT et CGC dit "plan L". Il participa également à nombre de délégations syndicales ou intersyndicales auprès des pouvoirs publics, à Matignon le 30 novembre 1982, auprès du Premier Ministre Mauroy aux Prémontrés à Pont-à-Mousson le 4 décembre 1982 et de Lionel Jospin, alors secrétaire du Parti socialiste, en visite Vandoeuvre le 7 décembre 1982. Le gouvernement prit des mesures d’accompagnement de la fermeture : la création de la Solodev, chargée de la reconversion du site ; d’une usine de fabrication de boîtes de fer blanc pour boissons (200 emplois) et du dispositif de départ d’activité avant l’âge légal de la retraite avec la Convention Générale de Protection Sociale financée par l’État.

Jean fut mis en dispense d’activité le 1er avril 1984, à l’âge de 52 ans. Il fut le rapporteur au dernier congrès du syndicat CGT de la SNAP le 20 janvier 1984, qui rassembla 60 délégués, en présence de Bernard Lamirand, le secrétaire de la fédération des métaux CGT. En juin 1983, la section des retraités de la SNAP fut constituée et Jean en assura le secrétariat. Tel « un passeur de génération », il utilisa sa retraite à témoigner, en publiant en 2008 un livre intitulé Pompey, l’usine Un assourdissant silence et en donnant des interviews dans la presse régionale écrite ou audiovisuelle.

Affecté par le décès de sa femme, sa santé décline à partir de 2015, avec la maladie d’Alzheimer. Il fut hospitalisé à l’Hôpital central à Nancy puis à l’EHPAD de Pompey où il décèda le 11 octobre 2019. Un hommage fut rendu par la CGT et le PCF, au centre culturel de Pompey le 18 octobre 2019, à ce militant qui disait en 2012 : « J’ai eu une belle vie. Cet engagement a éclairé mon existence. » (Hatzig Patrick, Éloge funèbre)

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article225607, notice LEICKNER Jean par Jean-Claude Magrinelli, version mise en ligne le 8 avril 2020, dernière modification le 4 juin 2021.

Par Jean-Claude Magrinelli

"À califourchon sur le dos de mon père, alors que je n’avais que cinq ans, je prenais part aux manifestations."
Jean Leickner, 1982
Jean Leickner, 2012

SOURCES : Arch. Dép. Meurthe-et-Moselle : 6 M 33-429 : Recensement de 1936, commune de Pompey. — Jean Leickner, Pompey, l’usine Un assourdissant silence, Éditions IHS DIFF Joël Henry, 2008. — Michel Martin, Les générations du chiffon rouge en Meurthe-et-Moselle. La CGT et 130 ans de luttes sociales, Éditions Cultures et diffusion, 2007. — L’Est Républicain, 13 avril 2012 et 6 octobre 2012. — Livret militaire de Jean Leickner, aimablement communiqué par son fils Yves Leickner le 30 mars 2020. — Yves Leickner, courriel du 22 mars 2020 ; Annie et Claude Wild, témoignage écrit, non daté, lu à l’occasion des obsèques de Jean.. — Guy Mousset, Un haut fourneau dans la tête, Lorraine janvier 1985, 17 mn 27’. Site : https://www.dailymotion.com/video/xb282l et Les travaux et les jours, DVD vidéo, 60 mn, 2010.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément