TORTON Léon

Par Guillaume Davranche, Jean-Jacques Doré

Né le 4 avril 1883 à Rouge-Perrier (Eure) ; ouvrier coiffeur ; syndicaliste révolutionnaire, exerça les fonctions de secrétaire adjoint de la Bourse du Travail de Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) à partir de 1905, puis celle de secrétaire de l’Union locale de 1909 à 1911.

Fils d’un journalier, il était domicilié 49 rue des Charrettes puis rue du Fardeau enfin, 55 rue Saint Vivien à Rouen.
Militant de la CGT à partir de 1903, Léon Torton fut vite repéré comme l’un des meneurs les plus actifs de l’agglomération rouennaise, il était alors qualifié par la police de "libertaire très autoritaire et remuant, il parle avec beaucoup de facilité et quelquefois avec élégance".
Secrétaire adjoint de la Bourse du travail à partir de 1905, il fut poursuivi avec Anthime Harel pour avoir apposé place de la Haute-vieille-tour (où se trouvait la Bourse) des placards antimilitaristes intitulés ’Paroles à ceux qui vont souffrir" et portant pour signatures : la jeunesse syndicaliste de Malaunay, Le Houlme, Barentin et les environs. Le procès s’était déroulé à la cour d’assises de Rouen le 22 février 1906, Harel et Torton étaient défendus par l’avocat socialiste Ernest Poisson et les témoins à décharge furent les principaux militants du département : Pierre Viche (de Rouen), Lucien Alleaume (du Petit-Quevilly), Alexis Hanriot (du Havre) et Eugène Faulconnier (d’Elbeuf). Les deux prévenus furent condamnés à huit mois de prison avec sursis et 100 Francs d’amende. La municipalité de Rouen, propriétaire de la Bourse du travail mit en demeure les syndicats de désavouer leur représentant. Ils refusèrent mais Torton choisit de démissionner pour ne pas être à l’origine d’une scission et il s’installa comme coiffeur 1 rue Martin Pigny à Rouen. Boycotté par un matin brun dont la mairie et la Police n’étaient pas étrangères, il dut fermer boutique ; il vécut alors d’expédients et d’articles publiés par le Libertaire et les Temps nouveaux.
Le 1er mai 1907, il prit la parole dans un meeting au Petit-Quevilly, qui lui valut d’être arrêté pour "incitation au vol, au pillage et au meurtre" ; au cours de la perquisition qui suivit, la police saisit chez lui une formule d’explosif ; il fut conduit, menottes aux mains, à la prison de Bonne-nouvelle ; le 20 juillet 1907, la Cour d’assises de Rouen le condamna à dix huit mois de prison. L’un des témoins à décharge, le publiciste rouennais Hébert le décrivit ainsi : "Torton n’est pas un anarchiste, c’est un syndicaliste révolutionnaire...il a vécu dans la misère et a pu éprouver des sentiments de révolte impulsive, mais c’est un cœur d’or qui ouvre sa porte à tous ceux qui sont dans le besoin". Dans L’Humanité du 18 juin, Émile Pouget avait publié une tribune s’insurgeant qu’on ait mobilisé contre Torton les "vieilles lois scélérates" de 1893-1894 réprimant les "menées anarchistes".
Dès sa sortie de la prison de Clairvaux, Torton reprit ses activités syndicales et il fut élu secrétaire permanent de l’Union locale de Rouen en février 1909. Au cours d’un meeting organisé à la Bourse à l’occasion du 1er mai, il tint, ainsi que son camarade Charles Marck (le trésorier de la CGT), des propos jugés injurieux à l’égard de la police ; le tribunal correctionnel de Rouen le condamna le 6 mai à trois mois de prison (Marck à quatre mois) pour outrages à magistrat ; le jugement fut confirmé en appel le 22 mai 1909. Torton subit sa peine en cellule, ce qui lui valut la remise d’un quart ; il fut libéré le 2 août.
Réélu secrétaire de l’Union locale en janvier 1910, il fut, une fois encore, condamné à trois mois de prison le 20 avril 1910 pour avoir bousculé un commissaire de police lors d’une manifestation près de la gare de Rouen rive-droite pendant la grève des cheminots le 10 avril. Toujours secrétaire de l’Union locale, il la représenta avec un mandat des Menuisiers d’Elbeuf, des Employés de Rouen et de trois syndicats du textile de l’agglomération, au XVIIe congrès national corporatif - 11ème de la CGT - à Toulouse du 3 au 10 octobre 1910.
À n’en point douter, Torton dérangeait et les autorités étaient décidées à faire taire cet antimilitariste convaincu. Le 24 novembre 1910, le Maire de Rouen, par courrier, lança un ultimatum au conseil d’administration de la Bourse du travail : Torton était accusé de jouer un rôle purement révolutionnaire, sans rapport avec les questions corporatives, il donnait au conseil un mois pour se séparer de son secrétaire, sous peine de fermer la bourse. Les syndicats adhérents refusèrent de céder au chantage.
Quelques jours avant l’expiration de l’ultimatum, le 17 décembre 1910, la police perquisitionna, à la bourse du travail, chez Torton et chez quatre autres syndicalistes. Un certain Burgat, se disant "déserteur repenti" du 39e régiment d’infanterie, manipulé par la police, avait accusé Torton de l’avoir aidé à déserter, alors qu’il l’avait simplement hébergé pour une nuit. Conduit au Palais de Justice pour être interrogé par le juge d’instruction, Torton réussit à fausser compagnie aux deux gendarmes qui l’encadraient. Le soir même, le conseil d’administration de la bourse élisait, pour le remplacer, le Dr Léon Brasse, un militant radical. Quant à l’Union locale, elle quittait la bourse pour s’installer rue Damiette. Le 31 janvier 1911, le tribunal correctionnel de Rouen condamna Torton, par défaut, à trois ans de prison pour provocation de militaire à la désertion. Contraint de fuir à l’étranger, il se réfugia à Mons en Belgique où il rencontra un autre réfugié politique, Emile Pataud ; il fut employé à la Coopérative socialiste du Borinage comme peintre en voitures avant d’être l’objet d’un arrêté d’expulsion le 14 janvier 1911. Il partit aux Pays-Bas puis revint en Belgique où il travailla comme représentant de commerce. Début mai, il fut arrêté par la police belge sur mandat de la police française, qui tenta de l’impliquer dans l’affaire " des bandits en auto " (voir jules Bonnot). dans la presse, la Sûreté accusa Torton de faire le commerce des armes et d’avoir équipé la bande à Bonnot. La Guerre sociale du 8 mai 1912 démontra que les accusations étaient fantaisistes, le seul révolver (non chargé) qu’on ait trouvé sur Torton étant un échantillon qu’il transportait en tant que représentant de commerce. Une fois libéré, il quitta la Belgique pour l’Angleterre.
Au cours d’une réunion de l’Union locale du Havre en avril 1913, Henri Vallin annonça avoir reçu de ses nouvelles : Léon Torton vivait à Londres dans la misère et tentait de survivre par la vente d’une brochure de propagande dont il était l’auteur ; l’Union passa commande de 200 exemplaires pour la somme de 20 Francs.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article226445, notice TORTON Léon par Guillaume Davranche, Jean-Jacques Doré, version mise en ligne le 26 avril 2020, dernière modification le 8 septembre 2020.

Par Guillaume Davranche, Jean-Jacques Doré

OEUVRE : Syndicalisme et révolution sociale, R. Davoust, 1912.

SOURCES : Le Maitron. — Archives de la Direction des affaires sociales de la Préfecture — Arch. Dép. Seine-Maritime, 1 MP 3244 - AD 1 MP 3245. — Arch. Nat. BB 18/2324-2 (128 A 06=, F7/13567 et F7/13619. — Les Temps nouveaux, 3 mars 1906, 1er juin et 3 août 1907, 31 mai 1909. — La Petite République, 7 mai 1909, 21 avril 1910. — La Guerre sociale, 8 mai 1912.

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