SERGEANT Émile alias Georges Dupire dans la Résistance.

Par Eric Panthou

Né le 1er avril 1902 à Fresnes-sur-Escaut (Nord), mort sous la torture le 15 août 1944 à Doyet (Allier) ; militaire de carrière ; résistant au sein des Forces françaises de l’intérieur (FFI), Libération-Sud.

Portrait d’Emile Sergeant

Fils de Nicolas, né le 19 avril 1874 à Ecoust-Saint-Mein (Pas-de-Calais) et d’Amandine Fricaud, née le 8 décembre 1878 à Folembray (Aisne), Émile Sergeant se maria à Bruay-sur-l’Escaut (Nord) le 19 juin 1926 avec Camille, Renée Pellion. Le couple habitait 6 rue Michel-Bellot à Sancoins (Cher) et eut deux enfants, Claude, né en 1927, et Nicole née en 1935. Émile Sergeant était militaire de carrière au 27ème Régiment d’Infanterie, réengagé au 43 ème RI Valenciennes.
Sous l’Occupation, il fut engagé à partir du 1er août 1941 comme garde voie des communications au grade de sous brigadier puis brigadier le 1er novembre 1941.
Des lors il cherche un meilleur poste car la voie ferrée qu’il gardait n’avait aucun intérêt stratégique. Le 13 avril 1942 il est nommé chef de district 3eme classe au ravitaillement à Sancoins. C’est à ce titre qu’il demanda une dérogation au sous-préfet de Saint-Amand-Montrond en mars 1943 pour un pistolet automatique cédé gracieusement par [Michel Busquet de Caumont229691], lui aussi un militaire de carrière et une prochaine victime de la "police du maquis", tout comme Sergeant.

Émile Sergeant rejoignit la Résistance en septembre 1942, intégrant un groupe de Libération-Sud à Sancoins, en tant qu’adjoint au chef de section, Pierre Coin.
Il participa notamment à des récupération de parachutages et de transports d’armes. Son fils Claude, alors âgé de 16 ans, transmettait les messages à vélo entre son père et les autres membres de la section, transportait des armes dissimulées ou du ravitaillement. Dans les jupons de sa fille Nicole, Émile Sergeant dissimulait des lettres et télégrammes pour les partisans.
A partir du 3 août 1943, la Gestapo arrêta plusieurs membres du groupe mais Émile Sergeant ne put être arrêté à son domicile. Trois semaines plus tard, deux femmes furent relâchées. Le 27 août, deux hommes de la Gestapo vinrent de nouveau chez Émile Sergeant pour l’arrêter selon le témoignage de son épouse et du garde-champêtre ; mais prévenu à temps, lui et ses camarades purent s’enfuir et se cacher dans une ferme. Il fut caché au hameau du Fief, commune de la Chapelle-Hugon (Cher). Durant cette période, il se rendit à deux rendez-vous dans le secteur de Saint-Pierre-le-Moutier avec deux chefs de la Résistance. Puis du 20 septembre au 22 octobre 1943 il fut caché chez M. Deville, fermier au Veudre (Allier), une vingtaine de kilomètres au sud, puis enfin chez M. Henri Serée, fermier à Neuville, jusqu’à son arrestation le 19 juin 1944. Chez Serée, il fut hébergé gracieusement en échange de ses services comme ouvrier agricole. Ce 19 juin, Sergeant fut arrêté par 4 hommes en civil qui déclarèrent à Serée qu’il avait hébergeait un traitre et qu’il aurait sûrement la visite de la Gestapo. Serée assura que Sergeant avait toujours manifesté ses sentiments patriotiques et son souhait de rejoindre son groupe de résistants. Son épouse vint le visiter le 15 juin et il exprima le souhait de rejoindre un groupe de résistants et de se munir de son pistolet. Son fils lui apporta son arme le 16 juin et resta avec lui jusqu’au lendemain.

On ignore qui était à l’origine des fausses accusations portées contre Emile Sergeant. En revanche, aussi bien la commission d’épuration en 1947 que les travaux d’historiens établissent que c’est le dénommé Roger Picault alias le Chimpanzé pour la Résistance ou Pierre Rissler pour les Allemands qui est à l’origine de la dénonciation du groupe Duruisseau à partir du 3 août 1943. Picault avait infiltré le groupe Libération-Sud et aurait notamment eu vent d’un parachutage par une indiscrétion involontaire d’Émile Sergeant.
Selon son épouse, une des deux femmes du groupe Libération-Sud arrêtées début août 1943 puis relâchées trois semaines plus tard, surprise qu’Émile Sergeant n’ait pas été arrêtée l’aurait dénoncé à la Gestapo. Après avoir mené sa propre enquête, elle écrivit qu’un dénommé Joly, secrétaire de mairie à Sagonne (Cher) fut "le premier et le plus acharné" des accusateurs contre son mari.
Prêtant foi à ces accusations, c’est un groupe de résistant FTP qui toujours selon son épouse l’aurait arrêté. Mais comme ce n’est pas un groupe FTP mais bien le maquis Police qui est l’auteur de son exécution, on peut avoir des doutes sur l’implication des FTP dans cette affaire.

Son corps, ainsi que celui d’Yvonne Auclair, furent retrouvés le 14 mai 1945 dans le bois de Saulzet, commune de Doyet. Le 4 décembre 1944, au même endroit, on avait retrouvé le corps de Fernand Jonchière.
Comme il portait sur lui de faux papiers, on identifia dans un premier temps ce corps comme celui de Georges Dupire, ouvrier agricole, né le 1er avril 1902 à Tergnier (Aisne). Puis Émile Sergeant fut identifié par son épouse le 13 octobre 1945 après que son corps ait été exhumé du cimetière de Doyet. Jean Débordes indique à tort que Sergeant a "été abattu dans un combat contre les Allemands, le médecin faisant remonter la mort à cette date".

Selon les dossiers du SRPJ, il a été exécuté le 17 août 1944 à Doyet (Allier). Résistant au sein des FFI, il avait été rendu responsable (à tort) de l’arrestation d’un groupe appartenant à Libération-Sud ou, selon le rapport d’un gardien de la Paix de Montluçon ou d’un groupe de parachutistes alliés à Sancoins où il demeurait. Les parachutistes auraient été fusillés. En réalité, il s’agit du même groupe, le groupe "Duruisseau" de Sancoin et Saint-Amand-Montrond, appartenant à Libération-Sud et qui fut arrêté après des parachutages en juillet 1943. Le groupe avait été dénoncé en réalité par un agent provocateur travaillant au service du SD. 11 hommes du groupe, dont leur chef Fernand Duruisseau furent condamnés à mort dont 9 fusillés le 7 octobre 1943 à Bourges (Cher).

Après son arrestation, Émile Sergeant fut conduit dans une ancienne ferme abandonnée transformer en camp de prisonniers près du bois de Sauzet, commune de Doyet (Allier). Les hommes dirigeants le camp sont membres du maquis Police FFI, commandés par le capitaine Charles Rodenburger alias Roden. La plupart des membres de la "Police du maquis" étaient issus de la police qu’ils avaient choisi de quitter, plus ou moins tardivement, pour basculer dans la résistance. C’est mi juillet 1944 que ce groupe "Police du maquis" se déplaça de son camp initial hameau de la Longe, à proximité de la forêt de Soulongis, sur la commune de Louroux-Bourbonnais pour s’installer dans cette ancienne ferme du bois de Sauzet. Il y avait là au moins une dizaine de détenus dont Émile Sergeant, le philosophe et ancien secrétaire d’État sous Pétain, Jacques Chevalier, ainsi que le socialiste allemand arrêté par erreur, Kurt Khobbe. Selon le témoignage de ce dernier les conditions de vie des prisonniers étaient bonnes. Certains, comme lui, bénéficiaient d’un traitement particulier s’assimilant à une semi liberté.

Les éléments sur les circonstances du décès d’Émile Sergeant ne sont pas tous concordants. On dispose d’un volumineux dossier sur l’"affaire de Tronçais" aux archives de la Justice militaire au Blanc qui contient plusieurs pièces le concernant. L’enquête du juge d’instruction de Montluçon en juillet 1945 entendit plusieurs des témoins mais pas les principaux suspects de l’assassinat d’Émile Sergeant. Il est attesté que ce dernier avait été arrêté par la police du maquis et été détenu dans un camp de prisonniers à Sauzet (Allier), qu’il a été interrogé par deux policiers dont l’inspecteur Costilhes puis torturé -peut-être accroché à une poutre- sans doute par 4 ou 5 maquisards arrivés dans le camp. Les hommes du camp du bois de Sauzet commirent bientôt des exactions au camp de Tronçais au lendemain de la Libération. Selon un rapport de la Justice militaire, les auteurs de l’assassinat d’Émile Sergeant seraient des maquisards venus du Cher.
Les recherches menées aussi bien par Jean-Paul Perrin que par Henri-Ferréol Billy attestent de l’absence de liens entre la "Police du maquis" coupable de nombreuses exécutions sommaires et tortures et les FTP. Les relations entre les deux groupes ont au contraire été particulièrement tendues au futur camp de Tronçais.

L’épouse d’Émile Sergeant entama des démarches pour retrouver son mari. Dès le 29 juin 1944 elle se rendit chez Monsieur Serée qui avait hébergé son mari. Le 10 juillet, elle se rend à Cérilly (Allier) où des hommes se prétendant de la police reconnaisse détenir son mari, sans autre précision. Elle apprit qu’il avait disparu après avoir été confronté avec deux personnes, vers le 20 juillet. Le 25 août 1944, elle retourna à Cérilly où un FTP la conduit à la gendarmerie. Là, après avoir déclaré qu’elle cherchait son mari, elle fut arrêtée. Elle vit bientôt le capitaine Rodenburger qui l’insulta et la menaça de la garder prisonnière au motif qu’elle aurait pénétré au sein du camp. Elle établit la liste des membres de la Police du maquis présents au camp de Sauzet. Début août 1944, elle reçut des menaces d’une boulangère de Sancoins, preuve que certaines personnes croyaient encore à une trahison d’Émile Sergeant plus d’un an après sa disparition. Madame Sergeant fit une main courante suite à ces menaces.

Camille Sergeant entama alors des démarches pour réhabiliter la mémoire de son mari, confrontée au silence de ceux qui le savaient innocent. Elle demanda notamment au juge qu’on interroge Pierre-Mary Paoli, gestapiste français de Bourges et tortionnaire bien connu afin de connaître ses informateurs à Sancoins. Paoli était celui qui fut chargé de l’arrestation du groupe Duruisseau. Camille Sergeant a obtenu l’assurance que dès le 8 février 1946 avait été interrogé à ce propos mais on refusa de lui communiquer le PV de l’interrogatoire. On l’assura néanmoins oralement que Paoli avait indiqué que non seulement son mari n’avait pas trahi mais qu’il était bien recherché depuis longtemps car militaire et potentiellement dangereux. Camille Sergeant continua son combat pour réhabiliter son ex mari et après avoir respecté le délai de 35 ans qu’on lui avait indiqué, elle écrivit de nouveau à la Justice en 1983 pour obtenir copie de l’interrogatoire de Paoli.

L’enquête de la Justice militaire indiqua dès les débuts de l’enquête sur assassinat en juillet 1945 qu’aucune preuve n’existait pour confirmer les accusations graves portées contre Sergeant.
Au cours de sa réunion du 27 février 1947, la commission départementale d’épuration et de justice a adopté la motion suivante : « La commission départementale d’épuration et de justice après avoir recueilli les témoignages de témoins oculaires au sujet de l’exécution du nommé Sergeant de Sancoins, a acquis la certitude que c’est Picault qui a dénoncé le groupe auquel appartenait Sergeant et que celui-ci n’est aucunement coupables des faits qui lui ont été reprochés et, en conséquence, demande que tout soit mis en œuvre en vue de la réhabilitation de sa mémoire.". Cette motion fut publiée dans la presse locale et transmise à la veuve Sergeant.
Le 5 juin 1947, le vice-président du Comité départemental de Libération, Marcel Soubret, établit une attestation pour la veuve d’Émile Sergeant, indiquant que les renseignements recueillis par la Commission d’Épuration ne permettaient pas d’affirmer que l’exécution de son mari par les FFI était justifiée et donc que son exécution n’était pas infamante.

En 1947, la commission régionale de reconnaissance des titres de Résistance reconnut Émile Sergeant comme FFI, mais le fait qu’il ne soit pas à cette date reconnu comme "Mort pour la France", empêchait cette reconnaissance.
Après avis du préfet du Cher en 1950, le Ministère des Anciens combattants a reconnu Émile Sergeant "Mort pour la France" après son décès le 15 août 1944 à Doyet, "exécuté sans raison apparente par un groupe FTPF".
Malgré les démarche de sa veuve et la demande de la commission départementale d’épuration, le nom d’Émile Sergeant ne figure sur aucun monument commémoratif et sa mémoire n’a pas été réhabilitée. En témoigne notamment l’ouvrage édité en 2008 par Association des amis du Musée de la Résistance et de la Déportation de Bourges et du Cher qui indique à tort que les accusations portées contre Émile Sergeant -désigné ici comme Émile S.- n’ont jamais été éclaircies.
Au sortir de la guerre, de fortes tensions existèrent entre plusieurs des anciens membres du groupe, notamment après le retour de déportation de l’un d’entre eux, le gendarme Satin. Voulant savoir ce qu’il était arrivé aux membres du groupe, l’une des résistantes arrêtée puis relâchée en août 1943 par la Gestapo lui donna sa version des faits, incriminant Émile Sergeant. Le gendarme répliqua alors avec colère qu’ils avaient commis une erreur très grave erreur en croyant Émile Sergeant capable de trahison car le SD de bourges n’avait eu de cesse de questionner les personnes arrêtées sur les membres de la section qui avait pu fuir la rafle de Sancoins, notamment Émile Sergeant. La discussion dégénéra et dès lors Satin fut mis à l’index par cette femme qui lui a interdit les lieux de commémoration et la reconnaissance de ses collègues gendarmes. La Section des Déportés de Sancoins s’est émue dans plusieurs communiqués de presse de cette mise à l’index de son président, Monsieur Satin.

Ce n’est qu’en 1954 que la Justice rendit son verdict sur l’"affaire de Tronçais" qui avait concerné d’autres exécutions. 7 officiers et gardes FFI avaient été inculpés notamment pour complicités d’assassinats, attentats à la pudeur avec violence sur 26 détenus parmi lesquels 4 décédés sur place. La Commission régionale d’homologation des FFI de Clermont-Ferrand qui avait décidé en 1953 la non – homologation de Police du maquis, ce qui excluait l’application de la loi d’amnistie du 16 août 1953, revint sur sa décision le 25 février 1954, ouvrant ainsi le champ à l’amnistie. Ainsi, le tribunal permanent des forces armées de Lyon prononça finalement l’amnistie des accusés le 12 octobre 1954.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article226553, notice SERGEANT Émile alias Georges Dupire dans la Résistance. par Eric Panthou, version mise en ligne le 23 avril 2020, dernière modification le 1er juillet 2020.

Par Eric Panthou

Portrait d’Emile Sergeant
Lettre du vice-président du Comité départemental de Libération, Marcel Soubret.

SOURCES : SHD Vincennes, GR 16 P 545410, dossier Émile Sergeant (nc). — AVCC Caen, AC 21 P 155385, dossier Émile Sergeant (nc). — Jean Débordres, L’Allier dans la guerre 1939-1945, éditions de Borée, Clermont-Ferrand, 2000, p. 282. — La Résistance dans le Cher : 1940-1944, Association des amis du Musée de la Résistance et de la Déportation de Bourges et du Cher, 2008, 350 p. —Information communiquée par Pascal Gibert qui mène des recherches en vue d’une thèse sur l’Épuration en Auvergne. — Généanet. — Mail d’Henri-Ferréol Billy, le 26 juin 2020. — Mail de Christine Koenig, petite-fille d’Émile Sergeant, le 19 juin 2020. — La nouvelle République du centre, 3 mars 1947. — Archives militaire Le Blanc, DCAJM, Dossier sur l’"affaire de Tronçais". — André Touret, Montluçon, 1940-1944 : la mémoire retrouvée, éditions Créer, 2001, 325 p. — D. Arnold, La Milice Française dans le Cher, l’Indre et la Nièvre Historique succinct et fiches biographiques de ses principaux responsables, Archives départementales du Cher, 2013 [en ligne]. — Lettre de Camille Sergeant au juge d’instruction de Bourges, le 4 février 1946 ; attestations de Pierre Coin, Jean Bariau, Marcel Soubret ; lettre du Ministère des Anciens combattants, 1950 ; lettre du Secrétaire d’État au président de la commission d’homologation des grades FFI, 1947 ; notes manuscrites de Camille Sergeant ; lettre de Kurt Khobbe à Camille Sergeant, 4 septembre 1945 (archives Jean-Gabriel Sergeant). — Jean-Paul Perrin, Pages d’Histoire... l’Épuration en région montluçonnais (1944-1949), mise à jour juin 2020 : https://vudubourbonnais.wordpress.com/2019/11/29/page-dhistoire-l-epuration-en-region-montluconnaise-1944-1949/. — Mails de Jean-Gabriel Sergeant à Eric Panthou, les 28 juin et 1er juillet 2020.

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