BELPAIRE Marie-Élisabeth, dite Mamieke.

Par Hedwige Peemans-Poullet

Anvers (Antwerpen, pr. et arr. Anvers), 31 janvier 1853 – Anvers, 9 juin 1948. Figure du « féminisme chrétien », célibataire, tante de Jan Belpaire.

Marie-Élisabeth Belpaire, dite Mamieke, est une figure marquante du « féminisme chrétien » en Flandre. Bien qu’elle refuse de porter l’étiquette « féministe », elle l’attribue à ceux qui, comme elle, prônent l’indépendance des organisations sociales de femmes. La plupart des « féministes chrétiennes » adoptent une position égalitariste au regard des institutions politiques, sociales, économiques, juridiques ou culturelles et une position différentialiste au regard des relations interpersonnelles et familiales.

Personnalité très connue en Flandre, à Anvers surtout, Mamieke Belpaire fait l’objet de nombreux travaux (voir PEEMANS-POULLET H., Marie-Élisabeth Belpaire (1853-1948). Un aspect flamand du « Féminisme chrétien », Bruxelles, 2019, à paraître), qui mettent en valeur non seulement sa production littéraire, mais surtout sa création d’institutions scolaires pour les filles tant néerlandophones que francophones, son engagement au sein du mouvement flamand, sa passion pour la culture générale, dont la musique avec sa dévotion pour Beethoven en particulier. Ces travaux négligent trop son projet, non abouti, de créer pour les femmes un véritable « pilier social chrétien », nettement plus complet mais différent des actuels piliers ACW/MOC (Algemeen Christelijk Werknemersverbond - Mouvement ouvrier chrétien) et Enseignement catholique. Son pilier social chrétien de femmes devait être totalement autonome par rapport aux tuteurs patriarcaux qu’ils soient ecclésiastiques, politiques ou sociaux. Sa lucidité à cet égard nous interpelle aujourd’hui encore.

Milieu familial, patrimoine, tradition chrétienne, modèles de vie...

Le père, Alphonse, et le grand-père de Marie-Élisabeth Belpaire, nés à Ostende (Oostende, pr. Flandre occidentale, arr. Ostende), sont des francophones de Flandre, parlant couramment le néerlandais. Sa mère, Élisabeth (Betsy), et sa grand-mère, nées à Anvers, sont nettement moins versées en néerlandais.

Marie-Élisabeth Belpaire, dite Mamieke, née en 1853, est le quatrième enfant du ménage d’Alphonse Belpaire (1817-1854), et d’Élisabeth (Betsy) Teichmann. Son père, ingénieur de formation et de profession, est élevé comme un enfant surdoué mais il est dépressif, longtemps sous pression psychologiquement d’un père qu’il veut imiter. Malgré ses succès scientifiques personnels et une vie de « bon chrétien, bon mari et bon père », il décède à 37 ans, à peine dix-huit mois après la naissance de Mamieke. Betsy, descendante des Cooppal par sa mère, hérite en 1867 de sa part de la propriété de la fameuse Poudrerie Royale de Wetteren (pr. Flandre orientale, arr. Termonde-Dendermonde), fondée par les Cooppal. Elle a plutôt un caractère extraverti et partage, avec ses trois sœurs, la vie artistique et mondaine de leur père, Théodore Teichmann, longtemps gouverneur de la province d’Anvers.

À sa naissance, Mamieke a une sœur, Marie-Cécile, et deux frères, Théodore et Alphonse. Son éducation est essentiellement intrafamiliale. Des précepteurs ou des membres de la famille prennent en charge les jeunes en âge de scolarité et les forment, sans distinction de genre ou d’âge, aux bases requises par l’enseignement, en attachant beaucoup d’importance, dans un esprit profondément chrétien, à la culture générale et aux langues étrangères.

Les deux branches de la famille lui fournissent des « modèles de vie », des investissements matériels et moraux pour l’enseignement, des engagements philanthropiques traditionnels ou patronaux. En réponse aux explosions de la poudrerie, sa grand-mère Mimi Cooppal-Teichmann, avait créé tout un réseau d’œuvres (orphelinats, écoles...) et d’assurances sociales patronales. Ses filles poursuivront dans le même sens. Les institutions qui ont survécu sont toujours impressionnantes. Il ne faut pas oublier la fondation par la tante de Mamieke, Constance Teichmann, de l’Hôpital Louise-Marie pour enfants pauvres (hospitalisations et consultations pour nourrissons), fondation qui est elle-même encadrée par les Dames de Charité, dont, Betsy, sa mère, est présidente.

Côté Belpaire, Mamieke est aussi l’héritière d’une partie des biens fonciers venant de son grand-père Antoine, dont le Torenhof autour de la Markgravelei au sein duquel ses parents ont pu occuper, sans bourse déliée, une habitation rurale, de Toren (la tour), dont Mamieke décrit le charme.

Dès sa naissance, la situation financière de Marie-Élisabeth s’annonce plus que confortable mais elle ne disposera pleinement de ces biens qu’à l’âge de 47 ans, soit à partir du décès de sa mère en 1900. La première période de sa vie se présente comme une longue maturation, marquée par sa prise de conscience de la question flamande, sa participation à la « guerre scolaire » et ses premières responsabilités au sein d’organisations sociales de femmes.

Début des activités culturelles

À l’âge de vingt ans, Marie-Élisabeth Belpaire commence à écrire mais la lecture d’une œuvre de Hilda Ram lui révèle que son néerlandais vernaculaire ne convient pas pour des textes littéraires. Elle demande l’aide de Hilda qui devient une amie, l’initie aux exigences du mouvement flamand et partage avec elle ses projets pédagogiques. Ensemble, elles rédigent une série de livres pour enfants, les Wonderland. Á son tour, Mamieke va convertir au mouvement flamand sa future compagne de vie et bras droit, Louisa Duykers. À la fin du 19e siècle, ces trois amies élaborent ensemble les projets pédagogiques pour les filles qui seront matérialisés plus tard. Elles contribuent aussi à la création d’un cercle littéraire ambulant, « Eigen Leven » (vie propre), qui met en valeur la culture et la vie sociale catholique flamande.

Crise ultramontaine

Or, au cours des années 1870, les catholiques sont happés par la « guerre scolaire ». Les provinces flamandes qui fourmillent d’œuvres et d’écoles chrétiennes se sentent agressées par l’accession au pouvoir des libéraux doctrinaires radicaux. La famille de Marie-Élisabeth Belpaire est particulièrement concernée. Son grand-père Antoine Belpaire avait été membre de la commission créée pour préparer le projet de loi pour l’enseignement public en Belgique en 1832. Son oncle Frédéric, président du Cercle catholique d’Anvers, avait mis su pied des écoles du dimanche, des écoles gardiennes, des patronages... Le beau-frère de Mamieke, Paul Mansion, professeur à l’Université de Gand (pr. Flandre orientale, arr. Gand-Gent), a rejoint la tendance ultramontaine et y entraîne les Belpaire. Avec son oncle, Mamieke, âgée de vingt-deux ans, participe à l’organisation de la récolte de fonds et à la création d’une association « Anna Bijns » qui bientôt créera une école secondaire professionnelle pour filles. La suite de la lutte scolaire est connue. Marie-Élisabeth va s’orienter vers un catholicisme social et donc un « féminisme social chrétien ».

Cette étape est déterminante pour Mamieke Belpaire qui est de plus en plus convaincue d’une articulation fondamentale entre l’identité flamande et la religion catholique. Elle est également persuadée qu’un enseignement très catholique permettra aux femmes de devenir un rempart contre la déconfessionnalisation de la société. Elle espère enfin qu’une bonne formation au flamand permettra à certaines de diriger les organisations sociales de femmes.

Mise en œuvre de ses projets antérieurs

En 1900, commence la deuxième phase de la vie de Marie-Élisabeth Belpaire, au moment où, suite au décès de sa mère, elle dispose de considérables propriétés et revenus. Elle se fait construire sa propre maison, située au n° 168 Markgravelei à Anvers, et terminée en 1912, et, immédiatement, elle se met à réaliser ses projets.

Le premier investissement de Mamieke Belpaire concerne la culture flamande. Avec le groupe « Eigen Leven », elle décide de créer une revue d’intérêt général en rachetant les périodiques Het Belfort (le Beffroi) et Dietsche Warande (Jardin thiois) qu’elle fusionne pour en faire le Dietsche Warande en Belfort (Jardin thiois ou Garenne thioise et Beffroi). Cette opération rondement menée permet de sortir un premier numéro dès 1900, le second numéro sera consacré à Guido Gezelle, prêtre et poète de langue flamande, décédé en 1899. Mamieke rédigera d’innombrables articles dans ce périodique, devenu célèbre, qui lui appartient désormais.

Pendant la Première Guerre mondiale, réfugiée à La Panne (De Panne, pr. Flandre occidentale, arr. Furnes-Veurne), Mamieke Belpaire participe à la réalisation du journal De Belgische Standaard où, le « Frontbeweging » (mouvement du front) la met en confrontation avec les tendances radicales du mouvement flamand. Elle s’efforce de maintenir le journal dans le respect de la « godsvrede » (paix de Dieu). Il se dit patriotique, catholique, et fidèle au mouvement flamand. Dans de nombreuses lettres adressées à la reine des Belges, Élisabeth, elle défend la cause flamande. Elle noue des amitiés indéfectibles avec diverses personnalités du mouvement flamand, notamment avec August Van Cauwelaert, qui propose une vision démocratique de la littérature.

Revenons à 1902 : Marie-Élisabeth Belpaire achète à Anvers des terrains à bâtir entre les rues De Bom et Sanderus et y fait construire des bâtiments scolaires destinés à l’Institut Belpaire qui devient le noyau d’une filière complète d’enseignement gardien, primaire, secondaire général voire professionnel et pour finir, supérieur (cours Supérieur et Extension universitaire pour les femmes) avec la création de la Katholieke Vlaamse Hogeschool voor Vrouwen (KVHV). Tout cet enseignement accueille des élèves tant francophones que flamandes. Selon les professeurs, les cours sont donnés en français ou en néerlandais. Mamieke Belpaire réussit presque à obtenir l’assimilation de ses cours d’enseignement supérieur à des candidatures universitaires en philosophie et lettres mais, malgré le soutien de l’Université catholique de Louvain (UCL), les autorités académiques y renoncent, trouvant le niveau insuffisant. Par ailleurs, les parents des jeunes filles flamandes qui se sentent discriminées, exigent d’abord la séparation des cours de récréation puis de toute la filière scolaire. Cette dernière devient la Sint-Lutgardeschool et finit par quitter les lieux.

Création de la Ligue Constance Teichmann

En 1910, Marie-Élisabeth Belpaire procède à la création de la Ligue Constance Teichmann. Or, les facteurs qui précèdent cette création remontent aux dernières années du 19e siècle. Le dernier Congrès des œuvres sociales de 1891 et la récente Ligue démocratique belge (LDB), fondée en 1891, se montrent désormais favorables à une autonomie des organisations sociales ouvrières. Du côté des femmes, la plupart des organisations sociales sont patronnées par un membre du clergé. À Anvers, le curé de la paroisse Saint-Eloi, Laurent Karsseleers, a fondé une société de secours mutuels, Hand in Hand (main dans la main), dont il confie la direction à Louisa Van Riel. Les mutualités de femmes se multiplient à vive allure ; elles sont à base multiple, c’est-à-dire qu’elles regroupent, outre les domaines propres aux sociétés de secours mutuels, divers types de services comme des formations, une publication, et même un syndicat pour des ouvrières d’usine… Dès le début du 20e siècle, certaines se regroupent en fédérations comme à Anvers, où le Mariakrans compte 19 mutualités de femmes. Marie-Élisabeth Belpaire, est choisie comme présidente du Mariakrans, elle rédige en 1902 l’éditorial du mensuel De Christene Vrouw (la femme chrétienne), adaptation de celui de Gand, avant de devenir De Werkster (la femme de ménage), spécifique à Anvers.

Le Mariakrans a l’ambition de devenir, à Anvers, une coordination générale de toutes les œuvres sociales chrétiennes de femmes, surtout depuis que la nouvelle loi de 1894 sur les sociétés de secours mutuels (voir PEEMANS-POULLET H., « Histoire d’un pouvoir pris, puis confisqué : l’expérience des mutualités de femmes en Belgique », dans STOFFEL S. (dir.), Femmes et Pouvoirs, Bruxelles, Éditions Université des Femmes, 2007, p. 227-241) permettait aux mutualités de femmes de se faire « reconnaître » et de bénéficier ainsi des avantages légaux. Le Mariakrans montre la complexité déjà atteinte par le système de la réassurance. Comme une société de secours mutuels dédommage l’incapacité de travail, la grande majorité de ses affiliées sont des travailleuses. Le milieu anversois est particulièrement avancé dans ce domaine et Mamieke Belpaire est bien placée pour en accompagner le mouvement.
Mais des obstacles l’attendent. En 1894, la LDB a autorisé les associations féminines à s’affilier à condition qu’elles se constituent en fédérations. En 1906, à Malines, les dirigeants de la LDB décident de créer une Ligue générale des femmes. Cette proposition se traduit par une réunion au cours de laquelle est créée la Ligue nationale des œuvres sociales pour femmes (Landsbond van maatschappelijke werken voor vrouwen). Marie-Élisabeth Belpaire est choisie comme présidente du comité exécutif mais elle ne se sent pas à l’aise dans cette structure qu’elle trouve trop dominée par le pouvoir ecclésiastique. Elle l’écrit au responsable du Secrétariat général des unions professionnelles chrétiennes, le Père Georges Ceslas Rutten* : pour elle, une organisation comme une Ligue sociale des Femmes ou Vrouwenbond doit être dirigée par des femmes. Rutten répond qu’il est d’accord et en profite pour faire savoir au cardinal Désiré-Joseph Mercier qu’une telle Ligue de Femmes est, à son avis, superflue. Le cardinal Mercier a déjà manifesté son opposition à une organisation de femmes chrétiennes dirigée par des femmes. Pour d’autres raisons, d’ailleurs il refuse de rencontrer Mamieke Belpaire lors de sa visite au siège du Mariakrans dont elle est présidente.

Tout cela pousse Marie-Élisabeth Belpaire à lancer une coordination générale d’organisations de femmes pour les femmes et par les femmes. En décembre 1910, elle fonde sa « fameuse » Ligue Constance Teichmann qu’elle installe dans les locaux de la rue De Bom. Cette coordination destinée aux organisations de femmes se veut à la fois très catholique et hostile à une ingérence du clergé, jugé trop dirigiste. Elle définit elle-même le but de cette Ligue Constance Teichmann : « La Ligue a pour but de relever la femme au point de vue matériel, intellectuel et moral. Toutefois, elle ne crée et ne dirige pas elle-même aucune œuvre particulière. Elle se borne à favoriser des œuvres déjà existantes ou à en susciter de nouvelles, auxquelles elle laisse leur indépendance. Elle accorde son concours à toutes les initiatives intéressant la femme » (« Ligue Constance Teichmann. L’action féminine en marche… », CAPPE V. (dir.), La Femme belge. Éducation et actions sociales. Rapports et documents, Louvain, 1912, p. 211-214). Elle énumère les principales institutions qui devraient faire partie de la Ligue Constance Teichmann :
« Au point de vue matériel :
• L’amélioration des habitations ouvrières, tant à la ville qu’à la campagne
• L’organisation des secours médicaux à domicile et dans les dispensaires et spécialement l’assistance aux femmes en couches
• L’amélioration des conditions du travail féminin : hygiène, durée, salaire, sécurité, notamment la suppression du travail de nuit et du dimanche, institution des vacances ouvrières
• Les assurances sociales : accidents, chômage, risques professionnels, maladie, vieillesse.
Au point de vue intellectuel :
• L’adaptation de l’enseignement primaire aux diverses nécessités sociales
• L’établissement de cours du 4ème degré, destinés à compléter l’instruction primaire des femmes des classes laborieuses. L’enseignement ménager et professionnel et l’enseignement professionnel complémentaire pour les ouvrières
• La généralisation de l’instruction moyenne et supérieure pour les femmes des classes aisées
• L’éducation post scolaire, par les cours, les conférences, les extensions universitaires, les cercles d’études, les semaines sociales, etc.
Au point de vue moral :
• Une formation philosophique et religieuse plus profonde, mieux adaptée aux nécessités du temps
• Le développement de l’esprit de famille : devoirs de la femme au foyer, comme fille, comme épouse et comme mère
• L’initiation aux devoirs civiques et sociaux : responsabilité des patrons et des acheteurs ; lutte contre l’alcoolisme et l’immoralité sous toutes ses formes. »

Il s’agit donc d’un programme complet d’organisations sociales chrétiennes qui seraient dirigées par des femmes et pour des femmes. Sur le plan national, la Ligue Constance Teichmann veut la mise en place d’une coordination de toutes les organisations de et pour les femmes, ce qui deviendrait un véritable « pilier social chrétien féminin ». On y organise dès le début, des cercles d’études sociales, ce qui permet à Marie-Élisabeth Belpaire d’attirer des collaboratrices comme Victoire Cappe, fondatrice à Liège du Syndicat de l’Aiguille, invitée ici à prendre la direction du cercle d’études sociales francophone, Margriet Baers, future directrice du KVHV ainsi que sa sœur aînée Maria Baers, active auprès d’un syndicat de femmes et, à cette époque, sur la même longueur d’ondes que Mamieke. Louise Van den Plas fait aussi partie des invitées. La Ligue Constance Teichmann publie un mensuel Omhoog ! (En haut) qui se veut, pour les femmes, un équivalent du masculin Gids op Maatschappelijke Gebied (guide social).

Les derniers points du programme de la Ligue Constance Teichmann annoncent deux prochaines interventions de Mamieke Belpaire : la création de la Ligue sociale d’acheteurs d’Anvers et la lutte contre l’immoralisme public.

En 1910, visitant, à Bruxelles, l’Exposition Universelle sur le travail à domicile, Mamieke Belpaire imagine l’impact éducatif qu’aurait une telle exposition à Anvers. Elle en confie l’idée aux initiatrices de la Ligue sociale d’acheteurs, notamment Léonie Osterrieth-Mols, J. Osy de Zegwaert, Hedwige Belpaire-Rieth. Ces dernières invitent à deux reprises Pierre Verhaegen pour parler des conditions du travail à domicile et des propositions de loi en discussion. La Ligue sociale d’acheteurs fait éditer ces exposés, Travail à domicile et le Sweating-System, reproduire et photographier en 1913 les principales scènes de cette mémorable exposition par Anthony Neukens, au Zoo d’Anvers. En 1914, Omhoog ! consacre sur deux numéros un article de l’abbé Joseph Cardijn sur le travail à domicile. La différence entre une ligue sociale d’acheteurs et une coopérative d’achat, c’est que la première responsabilise les acheteuses aux conditions de production de leurs achats alors que la seconde s’occupe des avantages économiques de ces achats pour les acheteurs.

Alors que le programme de la Ligue Constance Teichmann, comporte dès sa création en 1910 une référence à la « lutte contre l’immoralité sous toutes ses formes », Mamieke Belpaire semble surprise lorsqu’au début mars 1912, elle est interpellée sur ce sujet par le père Alphonse Ariëns, prêtre hollandais très engagé dans les organisations ouvrières sociales chrétiennes. Elle lui rend visite, à Nimègue (Pays-Bas), en mars 1912. Ariëns s’étonne que la Belgique soit si peu préoccupée par l’« abolitionnisme », expose ce que font déjà les hollandais et organise pour Mamieke Belpaire une rencontre avec un groupe de dames qui partageaient ses plans « féministes » contre l’immoralisme. Alors, écrit Mamieke, « comme il n’y avait personne d’autre pour s’occuper de cela (en Belgique), cette responsabilité tomba sur nos épaules (Louisa et elle) », mais... Ariëns insiste et leur envoie deux protestants hollandais engagés dans cette lutte. Belpaire avoue qu’elles ne se sentent pas capables de mener des actions de cette envergure mais qu’elles ont commencé par créer un comité de personnes de toutes tendances, aussi bien des catholiques et des protestants que des juifs et des socialistes. Le dominicain J.L. Perquy , le capucin P. Valeriaan, le juge de paix en retraite Witteveen, le libéral Nijssens, et enfin le socialiste et théosophe, Frans Witteman. Hélène Oboussier, secrétaire de la récente Ligue sociale d’acheteurs, sont prêts à se mettre à la disposition de l’association. Ce comité, intitulé Vereeniging ter bestrijding der openbare Zedeloosheid (association de lutte contre l’immoralité) – l’intitulé oscille entre plusieurs termes : Den Bond ter Bestrijding…, Maatschappij ter Bestrijding…, Bond van de Deftige Lieden – se veut « neutre » pour engager plus facilement des actions auprès des pouvoirs publics. Ainsi, en 1914, Mamieke aurait demandé à Henri Carton de Wiart de déposer à la Chambre un amendement sur l’abolition de la « prostitution officielle » dans le projet de loi sur la répression des outrages publics aux bonnes mœurs. Les débats au sujet de cette loi qui sera adoptée en 1923 ne font pas allusion à cette intervention.
Marie-Élisabeth Belpaire et Louisa Duykers créent parallèlement une autre association de catholiques des deux sexes, intitulée la Mariabond tegen Zedeloosheid (Ligue contre l’immoralité). Un appel, lancé en décembre 1913, est repris dans Omhoog ! en janvier 1914. Il s’appuie sur l’angoisse des maladies vénériennes et la traite des blanches. La Mariabond devra recueillir des fonds, publier des tracts, disposer de locaux, financer un secrétariat confié à Mademoiselle Van Gehuchten, inspectrice de l’enseignement catholique. Les deux associations pourront se placer sous la coupole de la Ligue Constance Teichmann.

En octobre 1912, à Bruxelles, un rassemblement de personnalités prépare le congrès sur la traite des blanches qui doit se tenir à Londres en 1913. Parmi les pays représentés figurent le Royaume-Uni (Mr Coote), la Hollande, la Suisse, la France (Mme Avril de Sainte-Croix), l’Allemagne, l’Espagne... Henri Carton de Wiart, ministre de la Justice, ouvre les travaux. Encouragées par Isidore Maus, c’est comme simples citoyennes qu’en 1913, Belpaire et Duykers accompagnent la délégation belge au congrès de la National Vigilance Association et de l’International Bureau for the Suppression of the White Slave Traffic à Londres. Mamieke Belpaire en fait un compte-rendu où elle avoue que, malgré son âge déjà avancé – elle a 60 ans –, elle se sent encore naïve dans ce domaine. Ses impressions sont publiées dans le numéro d’août 1913 de Omhoog ! (Cité dans VOS N., Marie-Élisabeth Belpaire en de strijd tegen zedeen caus van het georganiseerde belgische abolitionisme 1912-1927, Masterproef voorgedragen aan de faculteit letteren en wijsbegeertetot het bekomen van de graad « Master in de geschiedenis » UGent, Gent, 2012-2013, p. 119).

Pendant les années qui suivent, Marie-Élisabeth Belpaire consacre plusieurs écrits à la lutte contre l’immoralité. Dans le Omhoog ! de janvier 1914, elle publie la traduction en néerlandais de l’exposé de William Coote (« De bestrijding van den Blanke-Slavinnenhandel », Omhoog !, n°3, janvier 1914, p. 38-40) sur l’historique de la lutte contre la traite des blanches. Dans le Dietsche Warande en Belfort de l’année 1914, elle consacre plusieurs articles à « De strijd tegen de Zedeloosheid » (lutte contre l’immoralité). Dans De Belgische Standaard de mars 1916, Belpaire et Duykers lancent un appel à tous les « Deftige Lieden » qui se sentent préoccupés par l’augmentation de l’immoralité dans la partie non occupée du pays. Les personnes de bonne volonté qui veulent se joindre à l’une de ces deux associations : la Vereeniging tegen de Openbare Zedeloosheid ou la Mariabond peuvent s’adresser aux deux responsables signataires, vivant à la villa Swiss Cottage de La Panne.

Les écrits de Mamieke Belpaire traduisent une profonde indignation face au cancer que représentent les divers aspects de cette immoralité : « Cela paraît presque incroyable », écrit-elle, « que dans notre catholique Belgique, ce "Jardin d’Eden" de toutes les institutions sociales, cette région privilégiée de foi et de pure morale, rien n’ait été entrepris contre cette violation de notre peuple, contre la propagation du plus grave de ces fléaux » (« De strijd tegen… », Dietsche Warande en Belfort, 1914, p. 309 et sv. Traduction libre du néerlandais de l’article du 4 mars 1914). Elle avoue qu’Anvers est particulièrement frappée ce qui est souvent le cas des villes portuaires. Elle en profite pour rappeler le rôle néfaste joué par les libéraux radicaux qui ont voulu des écoles publiques « sans Dieu » (« De Strijd tegen de Zedeloosheid », Dietsche Warande en Belfort, 30 juin 1914, p. 68 et sv.). Comment se fait-il que les pays protestants nous aient précédées dans cette lutte contre la débauche ? Est-ce que notre catholicisme nous empêche de voir ce mal qui nous ronge ? En tout cas, ce sacré combat contre l’immoralisme vient d’Angleterre, a été poursuivi par la Hollande et la Suisse, puis s’est répandu jusqu’en Scandinavie...

La Première Guerre mondiale interrompt le processus. En 1920, Mamieke Belpaire rejoindra les féministes qui, comme Marie Parent, Louise Van Den Plas et Jane Brigode, pensent que si les femmes obtenaient le droit de vote, le dédoublement de la morale privée ne pourrait se perpétuer. Elle adhérera à la création en 1921 du Parti général des femmes belges dont les premières lignes du programme sont la lutte contre l’alcoolisme, la lutte contre la débauche, la lutte contre l’ignorance...
Dans les années 1920, le secrétaire général de la Fédération abolitionniste internationale (FAI), viendra encore demander à Belpaire de « réorganiser » la branche belge de la FAI. Celle-ci organise un congrès à Anvers en 1927 avant de décider de se mettre en veille...

Pendant son séjour au Swiss Cottage, derrière le front, Mamieke Belpaire s’est sentie très proche des nombreuses infirmières, parmi lesquelles Élisabeth Mansion, sa nièce. Elle comprend l’ensemble des problèmes professionnels et moraux que soulève ce métier. Elle leur conseille de se constituer en une association autonome de défense de leurs intérêts qui pourrait prendre place dans la coupole de la Ligue Constance Teichmann. À deux reprises, un feuillet Pour les nurses lance cette idée qui sera poursuivie dans le mensuel Aujourd’hui et demain.

En 1922, Marie-Élisabeth Belpaire estnommée membre permanent de la Koninklijke Vlaamse Academie voor Taal-en Letterkunde. En 1937, elle est reçue « Docteur Honoris Causa » de l’Université catholique de Louvain. En 1947, elle reçoit le titre de Grand Officier de l’Ordre de Léopold.

Conclusions

L’univers de Mamieke Belpaire est inépuisable comme le disent Helga Van Beek et ses collègues dans le dernier ouvrage qui lui est consacré : Marie-Elisabeth Belpaire. Een vrouw met Impact. Il reste, en effet, de nombreuses archives non dépouillées et non inventoriées. Il reste, par exemple, à creuser certaines des convictions de Mamieke comme celle de la relation entre l’art et la religion comme le font Kaatje Aerts et RitaVanderheyden dans ce même ouvrage.

Sans s’abandonner aux anachronismes, il reste qu’un caractère très actuel de l’histoire, c’est souvent ce qui n’est pas arrivé, ne s’est pas produit et pourquoi. Ici aussi la vie de Marie-Élisabeth Belpaire fourmille de questions à creuser. Cette notice attire surtout l’attention sur son projet non abouti de créer pour les femmes un pilier social chrétien complet et autonome à tous points de vue.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article226590, notice BELPAIRE Marie-Élisabeth, dite Mamieke. par Hedwige Peemans-Poullet, version mise en ligne le 24 avril 2020, dernière modification le 27 mai 2021.

Par Hedwige Peemans-Poullet

ŒUVRE : voir PEEMANS-POULLET H., Marie-Élisabeth Belpaire (1853-1948). Un aspect flamand du « Féminisme chrétien », Bruxelles, 2019, à paraître.

SOURCES : DEREERE A., VAN BEEK H. (dir.), Marie Elisabeth Belpaire (1853-1948). Facetten van een levenswerk, Antwerpen, Éditions asbl Stichting Maria-Élisabeth Belpaire, 2002 – REYMENANTS G., Marie Elisabeth Belpaire. Gender en macht in het literaire veld 1900-1940, Leuven, KADOC-Universitaire Pers Leuven, 2013 – SCHEERLING K., VAN BEECK H. & VANDERHEYDEN R., Marie-Elisabeth Belpaire. Een vrouw met impact, Gent, Academia Press, 2019 – PEEMANS-POULLET H., Marie-Élisabeth Belpaire (1853-1948). Un aspect flamand du « Féminisme chrétien », Bruxelles, 2019, à paraître.

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