NAUDI Jean [NAUDÍ Juan, à l’état civil de Guils ; écrit parfois « NAUDY »]

Par André Balent

Né le 17 avril 1885 à Guils de Cerdanya (province de Gérone, Catalogne, Espagne), mort le 29 juin 1944 à Arvigna (Ariège) ; agriculteur ; aide de la Résistance ; exécuté sommaire par les Allemands avec l’aide de la Milice

Jean Naudi (1885-1944)
Arch. dép. Ariège, 64 J 23, fonds Claude Delpla

Il y avait deux familles catalanes Naudi originaires de Cerdagne installées depuis les années 1920 en Ariège dans la vallée du Douctouyre (Arvigna et Saint-Amadou), l’une de nationalité française originaire d’Enveitg (Pyrénées-Orientales) en Cerdagne française, l’autre nationalité espagnole de Guils de Cerdanya, en Cerdagne espagnole. Les deux communes d’Enveitg et de Guils sont limitrophes de part et d’autre de la frontière et il est très probable que les deux familles aient été apparentées. L’orthographe du patronyme tel qu’il apparaît dans divers documents d’archives des Pyrénées-Orientales et de l’Ariège est toujours orthographié « Naudi » pour les Français alors que l’on hésite entre « Naudi » et « Naudy » pour les Espagnols (l’état civil espagnol orthographie « Naudí » avec l’accent sur la dernière lettre, obligatoire aussi bien en espagnol qu’en catalan). Nous remarquons que pendant les tragiques événements de juin 1944 dans cette partie nord-orientale de l’Ariège, les deux familles Naudi furent engagées dans la Résistance. Elles se trouvaient dans le camp opposé à la Milice dont un autre des protagonistes locaux était le fils d’un autre Cerdan, de Porté (Pyrénées-Orientales), Pierre Barnola (1926-1944) établi également à Saint-Amadou et impliqué à la fois dans les événements du 9 juin 1944 à Vira et du 29 juin 1944 à Arvigna au cours desquels Jean Naudi et son fils Antoine furent sauvagement exécutés. Cerdans, les deux familles Naudi et la famille Barnola entretenaient des liens d’amitié jusqu’en 1943-1944 lorsque se manifesta l’exacerbation des tensions entre résistants st sympathisants de la Résistance d’une part, et collaborationnistes d’autre part.

Jean Naudi était né dans une commune de Cerdagne espagnole, Guils de Cerdanya, frontalière des communes françaises d’Enveitg et de Latour-de-Carol (Pyrénées-Orientales). Il était le fils de Salvador Naudi (1861-1901) et d’Antonia Puig (née en 1861). Il se maria à Saneja (commune fusionnée avec Guils en 1845) avec Teresa Fabra Baurès (Puigcerdà, 1882 ; Arvigna, 1942). Le couple eut neuf enfants, les sept premiers nés à Guils de Cerdanya : Salvador (1910-1960) ; Francisco [François] (1912-1992) ; Antònia (née en 1913) ; Vicenç (1915-1984) ; Bonaventura [Bonaventure] (1917-2008), prêtre du diocèse d’Elne-Perpignan, ordonné en 1940, professeur au séminaire de Perpignan, en 1944, archiprêtre de Prades (Pyrénées-Orientales), puis de la cathédrale de Perpignan jusqu’en 1996, aumônier des carmélites de Vinça (Pyrénées-Orientales) en 1996, date à laquelle il se retira de la vie active ; Antoine (1918-1944), exécuté à Arvigna ; Jean (né en 1919) ; Maria, née en 1922 à Vilallobent commune fusionnée en 1968 avec celle de Puigcerdà, province de Gérone en Cerdagne espagnole ; Daniel ; Hélène, épouse Terret, née à Montbel (Ariège) le 1er mars 1926, décédée à Verniolle (Ariège) le 5 janvier 2013.

Agriculteur sans propriétés (sans doute, un cadet), Jean Naudi fut d’abord métayer en Cerdagne. En 1922, il était encore à Vilallobent, en Cerdagne espagnole, près de Palau-de-Cerdagne et d’Osséja (Cerdagne française). ll se fixa ensuite en Ariège avec sa famille. Sa dernière fille, Hélène, naquit à Montbel, commune limitrophe du gros bourg de Rivel (Aude). En 1931, la famille ne fut pas recensée dans la commune d’Arvigna, à la ferme de Marty, propriété de M. Palau propriétaire du « château ». D’après, la plus jeune des filles Naudi, Hélène (future épouse Terret), elle s’y serait installée neuf ans avant le drame de juin 1944, c’est à dire en 1933. L’exploitation agricole de Marty à Arvigna, comme celles de la région, combinait l’élevage bovin (le lait était collecté) et la polyculture. Les Naudi s’intégrèrent rapidement dans cette petite commune où les familles venant de l’extérieur (hormis les instituteurs) étaient alors généralement absentes. En 1936, ainsi que l’indique le recensement de la population, six de leurs enfants vivaient encore à la ferme, les plus âgés ayant quitté le foyer familial. La mère de famille mourut en 1942. En 1944, Antoine et Jean s’y trouvaient encore et faisant fonctionner l’exploitation agricole avec l’aide d’un valet de ferme de nationalité espagnole, François Soler, né le 6 juillet 1906 à Solanell (commune de Montferrer i Castellbó, Catalogne, Espagne), tout près de l’Andorre. Sa sœur aînée, Antoinette [Antònia] se trouvait à Marty le 29 juin 1944, avec ses trois très jeunes enfants et un petit neveu.
Les Naudi (d’Enveig) habitaient Saint-Amadou où ils avaient acquis une ferme. Les enfants, Joseph* et Antoine*, de gauche, s’engagèrent dans la résistance communiste dès 1943, puis dans la 3101e compagnie des FTPF de l’Ariège qui se regroupa, après le 6 juin, à proximité de Vira. Ils y retrouvèrent Antoine Naudi (de Guils) domiciliés à Arvigna. Jean et Antoine Naudi ainsi que le domestique François Soler aidaient les maquisards espagnols de l’AGE (Agrupación de guerrilleros españoles) qui avaient installé leur quartier général au « Château » d’Arvigna, à proximité de Marty. Tous les matins, ils leur fournissaient deux bidons de lait et, parfois, d’autres denrées. Les deux familles Naudi connaissaient bien les autres Cerdans (de Porté) installés à Saint-Amadou, les Barnola. Étienne Barnola était le fils de Côme, quarante et un ans, cultivateur et négociant de bestiaux et de Rose Delbosc, fille de son « logeur » de 1923, née en 1903. Il avait deux sœurs, Mélanie et Marie, un frère, Pierre, et un jumeau, Joseph. Mobilisé en 1915, il fit la Première Guerre mondiale, sur le front d’Orient, dans l’Infanterie coloniale. Démobilisé, il se consacra à nouveau au commerce du bétail et s’installa à Saint-Amadou au mois de décembre 1923 chez un négociant local Paul Delbosc, dont il n’allait pas tarder à épouser la fille, Rose, née en 1903. Le couple une fille Adèle, Marie-Angèle née en 1924 et un fils Pierre né en 1926. Ce dernier s’engagea à fond dans la Collaboration. Franc-garde de la Milice, et, bientôt, agent de la Sipo-SD, il mit à profit sa connaissance des populations de la moyenne vallée de la Douctouyre afin d’essayer de pénétrer et détruire les maquis qui s’y étaient implantés en 1944. Il sut trahir ses amis de jeunesse, en particulier ceux des deux familles cerdanes implantées, comme la sienne, dans la région depuis le début des années 1920. Il facilita l’attaque du maquis à Vira le 9 juin, indiqua, avec la complicité d’un autre milicien originaire du Merviel, Camille Rouch, ensuite aux Allemands les personnes qu’il fallait éliminer dans ce village (Voir Charry Théophile ; Rouch Cyprien). Il ne fut pas étranger à la triple exécution d’Arvigna, le 29 juin.

Ce fut Henri Sabarthés, un militants de l’extrême-droite de Mirepoix, ami de Pierre Laval qui attira l’attention de la Sipo-SD de Toulouse en l’avertissant de l’existence d’un groupe actif de résistants et de maquisards à Arvigna dont l’« environnement se prête à des rassemblements et à l’approvisionnement des bolchevistes ». Il avait également dénoncé Raymond Escholier (1882-1971), critique d’art, un temps président de la délégation spéciale de Mirepoix (Ariège) nommé par Vichy. Le 28 juin, après l’attentat contre Philippe Henriot, les miliciens décidèrent de représailles contre la Résistance. Ceux de Pamiers mirent au point, avec les Allemands, d’une expédition punitive à Arvigna. Tôt le matin, le 29 juin, les francs gardes, une cinquantaine environ guidèrent les Allemands vers la ferme de Marty. Alors qu’e Sabarthés pensait en premier lieu aux FTPF et, surtout, aux guerrilleros de l’AGE, dont le quartier général était au « « Château » d’Arvigna (la ferme du Minguet), les miliciens avaient en tête les « terroristes » du cru qui avaient fait prisonnier l’un d’entre eux, Pierre Barnola, le 8 juin, avant l’attaque de Vira. Ce dernier gardé par de jeunes FTPF issus des villages environnants avait réussi à s’enfuir. Ce fut lui qui, désireux de se venger des frères Naudi (de ceux de Guils — François, Jean et Antoine étaient au maquis et avaient participé à la bataille de Vira, le 9 juin —, mais aussi de ceux d’Enveitg) détourna l’expédition de son but principal. Antoine Naudi et François Soler devaient bientôt préparer la moissonneuse-lieuse pour la moisson. Les deux sœurs Naudi, Antoinette et Hélène, et les quatre jeunes enfants étaient encore au lit. Le père Naudi, après avoir déjeuné, se préparait à aller à la traite des vaches. Les Allemands et les miliciens avaient encerclé la ferme. Des Allemands pénétrèrent dans la cuisine. Hélène prévint son frère Antoine qui s’habilla à la hâte et alla se cacher au grenier. Lorsque des Allemands tirèrent une rafale de mitraillette qui abattit le père Naudi qui pensant que, étant donné son âge, il ne lui arriverait rien, était confiant. Cette exécution se fit devant les deux femmes et les enfants. Un milicien leur dit de quitter les lieux sur la route d’Arvigna ; pendant ce temps les Allemands abattent du bétail et mettent le feu à la grange, ainsi que put le constater, avant son départ, Hélène Naudi. Ils pillèrent la maison et, après avoir trouvé et exécuté Antoine Naudi et François Soler, ils transportèrent les cadavres des trois hommes dans la grange en train de brûler. Le médecin venu le lendemain faire le constat de leur décès assura qu ils étaient décédés avant que le feu ne soit mis à la grange et que leurs cadavres ne se consument. Deux maisons voisines furent aussi incendiées

Les femmes et enfants Naudi se retrouvèrent, avec d’autres villageois, alignés le long de la route, près de l’école. Il y avait là l’institutrice, Mme Aragni, et sa fille. Ces otages furent retenus là pendant de longues heures, menacés par les armes automatiques d’Allemands puis furent libérés. Augustin Aragni, l’instituteur, repéré comme résistant (il était l’armurier du maquis), fut arrêté à Pamiers puis transféré dans les locaux de la Sipo-SD de Toulouse, avant d’être incarcéré à la prison Saint-Michel dont il sortit lors de la libération de la ville. Cette incursion des Allemands et des miliciens montre bien que seuls les hommes résidant à Marty étaient visés pour leur participation au maquis ou l’aide apportée à ce dernier.

Les corps des trois hommes furent inhumés le 10 juin dans le cimetière d’Arvigna en présence de « beaucoup de monde », selon le témoignage écrit (ca. 1993 ou 1994) d’Hélène Naudi qui signe : « Hélène Terret-Naudy ». Jean Naudi fut déclaré « mort pour la France ». Il y a, à son nom, deux dossiers au Service historique de la Défense : à Vincennes (cote 16 P 440570, non consultée) et à Caen (cote AC 21 P 604194, non consultée). Son nom figure sur le monument aux morts d’Arvigna.. Il est également inscrit sur le monument commémoratif de Vira érigé à l’intersection des routes départementales 12 et 48 érigé à la mémoire des morts « de la résistance et victimes du nazisme de la vallée du Douctouyre » (17 noms dont 8 pour les seules victimes des Allemands le 9 juin 1944, 2 pour celles du 12 juin et 3 pour celles d’Arvigna le 29 juin aux quels s’ajoutent les noms de quatre déportés en Allemagne qui ne sont pas revenus.)

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article226807, notice NAUDI Jean [NAUDÍ Juan, à l'état civil de Guils ; écrit parfois « NAUDY »] par André Balent, version mise en ligne le 28 avril 2020, dernière modification le 5 mai 2020.

Par André Balent

Jean Naudi (1885-1944)
Arch. dép. Ariège, 64 J 23, fonds Claude Delpla
Jean Naudi (1885-1944)
Arch. dép. Ariège, 64 J 23, fonds Claude Delpla
Monument aux morts d’Arvigna, détail
Source : Site, MemorialGenWeb

SOURCES : Arch. dép. Ariège, 64 J 23, fonds Claude Delpla, en particulier le témoignage écrit (photocopie) d’Hélène Terret-Naudy — nom transcrit par erreur « Jeanne Terret », p. 40, dans la note de présentation du témoignage — , d’une revue dont le nom, le lieux et date de publication n’apparaissent : « Lorsque soldats et miliciens semaient la terreur. Ce jour-là à la ferme de Marty », pp. 40-46 (ill.) ; 10 M 4/35, recensements d’Arvigna, 1931 et 1936 ; 10 M 4/36, recensement de Saint-Amadou (1931). — Arch. dép. Pyrénées-Orientales, 2 E 1091, état civil Enveitg, 1873-1882 ; 2 E 1614, Enveitg, état civil, 1883-1892 ; 6 M 291/16, recensement, Enveitg, 1921 ; 6 M 259/147, recensement, Porté [Porté-Puymorens depuis 1954], 1921 ; 1 R 525, f°2, fiche matricule d’Étienne Barnola. — Claude Delpla, La Libération de l’Ariège, Toulouse, Le Pas d’Oiseau, 2019, 514 p. [pp. 97-98]. — Olivier Nadouce, L’Ariège, terre de résistance. La bataille de Vira, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2008, 157 p.] Voir en particulier les pp. 54, 75, 86, 92, 116, 128, 135, 153. Ce livre rassemble un grand nombres de témoignages d’acteurs de la Résistance dans la vallée du Douctouyre et du combat de Vira ou ayant assisté à des phases de celui-ci. Olivier Nadouce les a recueillis et mis en forme. — Site MemorialGenWeb consulté le 26 avril 2020. — Site Mémoire des Hommes, consulté le 25 avril 2020.

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