DIJON Gaston, Raymond

Par Francis Roux

Né le 11 janvier 1910 à Châteaurenard (Bouches-du-Rhône), syndicaliste et militant communiste, un des leaders les plus actifs du mouvement ouvrier dans le Vaucluse (1934-1939), secrétaire de l’Union départementale (1936-1939) ; journaliste à Rouge Midi après 1947.

Gaston Dijon était fils d’un ouvrier cordonnier, petit-fils d’ouvrier carrier et le plus jeune d’une famille de neuf enfants, dont cinq survivants. Après la mort du père en mars 1914, alors que les deux fils aînés travaillaient dans les PTT comme télégraphistes, la misère s’installa dans la famille et les trois enfants plus jeunes étaient sur le point d’être confiés à l’Assistance publique : un des fils quitta alors les PTT et, trouvant un emploi mieux rémunéré chez un expéditeur de fruits et légumes, subvint aux besoins de la famille.
En 1923, après l’obtention du Certificat d’études primaires, le jeune Gaston, obligé de gagner sa vie, entra aux PTT comme auxiliaire, puis, ce poste étant supprimé, s’engagea chez un quincaillier, à 5 F par jour. En 1926, s’initiant seul à la comptabilité et à la dactylographie, il fut aide-comptable chez un expéditeur de Châteaurenard. C’est à cette date qu’il adhéra aux Jeunesses communistes du rayon d’Avignon, suivant l’exemple de son frère Marat, militant actif dont il admirait l’action et qu’il remplaça comme responsable des Jeunesses communistes à Châteaurenard, en 1927. Il faisait alors une propagande active, distribuant L’Avant-Garde au bal, au terrain de sport, au porte à porte, s’entraînant à parler en public, à l’abri des regards indiscrets, derrière les murs d’un mazet de la campagne provenciale. Et il prit la parole pour la première fois, lors d’une élection cantonale à Châteaurenard : il avait dix-sept ans. Le 5 octobre 1930, à l’occasion d’une grande réunion publique du Parti socialiste, au Théâtre antique d’Orange, descendant des gradins, où ses camarades communistes entonnaient l’Internationale, il vint interpeller à la tribune Marquet et Renaudel.
Cette même année 1930, arrêté pendant quelques heures pour distribution de tracts, le jour de son passage au conseil de révision, il réussit à créer, une Amicale des conscrits, mais faute de moyens ne put organiser un club sportif ouvrier. À la fin de l’année, il séjourna quelques mois à Grenoble où il poursuivit son action militante, puis revint à Châteaurenard. Et ce fut le service militaire. Affecté au 20e BCA, à Antibes, en mars 1931, il fut exclu du peloton qu’il avait demandé à suivre, surveillé, transféré à Draguignan au 263e RALP, et y fut condamné à trente jours d’arrêt pour propos subversifs et distribution clandestine de l’Humanité, à l’intérieur de la caserne.
Libéré en 1932, il épousa, à Châteaurenard, une jeune camarade. Mais le chômage sévissait : à la recherche d’un travail, il partit à Brive, revint à Châteaurenard, enfin s’installa à Avignon, en 1933, grâce aux camarades du Parti. Représentant de commerce en vêtements pour un fabricant de Lyon, membre du syndicat des employés de commerce d’Avignon dont il devint trésorier, demi-permanent à la Bourse du Travail (recevant, à ce titre, 600 francs par mois) il fit là son apprentissage de chef syndicaliste, en contact avec les misères ouvrières : renvois abusifs, chômage, salaires insuffisants, il rédigeait tracts et affiches pour l’Union locale CGTU, lisait et s’informait.
Cependant, en 1933-1934, si l’on en croit les rapports de police, il n’était pas encore considéré comme l’un des dirigeants marquants de l’Union locale CGTU et apparaissait surtout comme responsable des Jeunesses communistes. Le 15 avril 1933, il prenait la parole à Avignon, au cours d’un meeting pour le front unique, réuni à quelques centaines de mètres du lieu où allait se tenir un congrès national extraordinaire du Parti SFIO Maurice Thorez et Fontenay étaient présents. Après les principaux orateurs, Gaston Dijon montait à la tribune pour souhaiter une forte délégation de jeunes communistes au congrès mondial contre la guerre. Il parla sur ce thème, après Gabriel Péri*, le 3 septembre 1933, à Avignon, dans une réunion publique présidée par Racamond. La police le signalait comme nouvel adhérent dans son rapport annuel sur le Parti communiste avignonnais : « cellule des Jeunesses communistes : 8 adhérents en 1934 ».
Cette année-là, avec la menace fasciste, il allait joindre son militantisme politique à son militantisme syndical, persuadé d’ailleurs que l’un ne pouvait aller sans l’autre : le 9 février 1934, il s’adressait aux militants de Cavaillon et, le 12 février, jour de la grève générale antifasciste, il participait à la grande manifestation unitaire. Il fut l’un des orateurs de la salle des fêtes mais prit aussi la parole au cours du défilé qui suivit, place des Halles et place de l’Horloge, devant des milliers de manifestants qui avaient chanté l’Internationale et Bandièra Rossa Désormais il n’allait cesser d’œuvrer pour l’unité syndicale et le Front populaire intervenant encore à la tribune au nom des Jeunesses communistes lors de la fête du Parti, le 10 juin 1934, présidant un meeting pour l’unité, le 19 juin, à l’occasion du compte rendu du voyage en Indochine d’une délégation de la CGTU et du SRI, un représentant de la SFIO étant présent. Mais son activité syndicale s’amplifiait : il était devenu secrétaire de l’Union locale CGTU et, à ce titre, il écrivait, le 12 juillet 1935, à l’Union locale CGT, pour préconiser la préparation en commun des congrès confédéraux. Et surtout il se mettait à la tête des premières grandes manifestations ouvrières, en Vaucluse, depuis les déboires des années 20, ce fut, en mars 1935, la grève des 170 ouvriers (dont 82 Espagnols) de l’usine de la Ramie française à Entraigues, puis, le 1er août 1935, le meeting improvisé des cheminots contre les décrets lois. Le défilé était interdit, mais la police fut débordée en dépit des exhortations de Dijon qui demandait aux manifestants de ne pas se rendre à la préfecture. Il fut donc tout naturellement, avec Francia et Perret, le délégué des unitaires de Vaucluse au congrès national de la CGTU à Paris, le 24 septembre 1935, où fut débattue la question de l’unité syndicale.
À vingt-six ans, en 1936, il devenait un des principaux responsables du mouvement ouvrier dans le Vaucluse : de l’euphorie du printemps de victoire de 1936, aux déceptions de l’été 1938, deux années d’organisation, d’explications, de luttes. Secrétaire adjoint de la Bourse du Travail, il faisait partie, avec Trille (Bâtiment), Mothes (PTT), Perret (cheminots), Tollet (municipaux) de la délégation CGTU du Vaucluse au congrès d’unification de Toulouse, en mars 1936. Il y prit la parole sur le thème du « prétendu problème des incompatibilités politique et syndicale ». Il devint secrétaire général adjoint de l’Union départementale réunifiée, Escoffier, ex-cégétiste, étant secrétaire général. Très rapidement les tendances s’affrontèrent et, au congrès de l’UD du 15 novembre 1936, il remplaça Escoffier comme secrétaire général. Désormais, le bureau ne fut plus composé que d’ex-unitaires, la plupart militants communistes.
Ne séparant jamais l’action syndicale de ses tenants et aboutissants politiques, il montrait, dans ses discours, le sérieux et la compétence de son travail d’information, comme la finesse de ses interprétations. Et il multipliait les interventions par lettre auprès du préfet, pour protester contre telle défaillance patronale ou défendre tel syndicaliste ou tel niveau de salaire, dans un style souvent très direct. Souvent aussi, il était au premier rang, sur le terrain. Il participait notamment, en 1936, à trois grandes grèves, heureux, comme il l’écrit « de servir la classe ouvrière, qu’il fallait organiser et structurer dans les syndicats ». Ce fut d’abord la grève du Bâtiment en juin-juillet qui déboucha sur une grève générale de solidarité décidée par l’Union locale. Cette grève générale du 10 juillet s’accompagna d’échauffourées, le matin, rue de la République, entre grévistes et non grévistes et se termina par un défilé le soir, avec des drapeaux tricolores, drapeaux rouges, « et même drapeaux noirs ». Mais satisfaction fut obtenue et, la plus spectaculaire, les congés payés. Et Dijon signait la convention collective au nom de l’UD, le 17 juillet.
Ce fut la grève du Sud-Électrique qui commença fin juin. À la suite d’une séance houleuse à la Préfecture, devant l’obstination de la direction de l’entreprise, il fut décidé de couper le courant dans les trois départements dépendant de la société (Vaucluse, Gard, Bouches-du-Rhône). Les travailleurs avaient demandé à Dijon de diriger leur action : il dut s’informer techniquement avant d’aborder les discussions à la commission de conciliation, à la mairie, à la Préfecture. Finalement, après intervention du ministre Ramadier, l’arbitrage était décidé. Dijon fut délégué à Paris où, soutenu par Marcel Paul*, il n’hésita pas, au cours d’une réunion longue et difficile, à s’opposer aux allégations du ministre et à rejeter, avec véhémence, sur le patronat « millionnaire qui vend fort cher aux Français le courant électrique », la responsabilité des coupures de courant Ce furent, enfin, les grèves de la SAP (Société alimentaire de Provence), en juin et en novembre.
Dijon organisa le mouvement de juin à la demande des grévistes, contestant au cœur même de l’usine les propos d’un des patrons, le vicomte de la Bouillerie qui dut prendre la porte En novembre, les choses furent plus difficiles : Dijon et Mothes, entrés dans l’usine réunirent le personnel sur place. Monté sur une table Dijon harangua les ouvriers, leur montrant le sens de leur lutte. Mais sur intervention du commissaire de police, il dut sortir. La moitié du personnel refusa de faire grève et, le 2 décembre, les ouvriers d’un « syndicat professionnel » constitué dans l’entreprise lui interdirent l’entrée de l’usine, action saluée par les journaux de droite comme un échec de la CGT. Ces grèves avaient été exemplaires et Dijon se félicitait de ce qu’ » aucun ouvrier n’avait touché à la viande et aux saucissons [] et que les machines frigorifiques et les séchoirs avaient continué à tourner ». Mais le reflux commençait
Gaston Dijon faisait front. En juin 1937, il organisait une contre-manifestation à Sorgues pour saboter une réunion du « syndicat professionnel français » qui venait de se constituer. « Juché sur une table il haranguait ses troupes et leur demandait de ne pas laisser parler les SPF ». Des bagarres s’ensuivaient. Le 4 juillet, c’est à l’Isle-sur-la-Sorgue qu’il organisait une « Journée de réforme paysanne » où il accueillait Waldeck Rochet* et où l’on entendait l’hymne espagnol chanté par cinq fillettes réfugiées de Bilbao ! Le 4 août il était délégué au Comité confédéral national de la CGT à Paris dont il faisait le compte rendu à la Bourse du Travail, le 13 août et il précisait la position de la CGT sur les lois sociales, le redressement économique du pays, les problèmes extérieurs. En octobre, il était candidat communiste aux élections cantonales de Cadenet, obtenant 257 voix sur 1 615 votants au 1er tour, se désistant au second tour pour le socialiste Blanc. Le 19 décembre, il prenait la parole au congrès de l’UD, présidé par Léon Jouhaux
Il restait également présent sur le front des grèves : en février 1937, dans le Bâtiment, où, avec Trille, il s’efforça d’éviter la grève, engageant de laborieuses tractations avec la Chambre patronale pour obtenir l’application des 40 heures, niant la représentativité du syndicat autonome qui s’était constitué, se félicitant d’avoir obtenu une augmentation de 10 % avec échelle mobile dans certaines industries ; dans le conflit de l’Habillement, il présidait la délégation à la commission de conciliation du syndicat des employés de commerce, qui groupait maintenant 772 membres, et s’opposait à la convocation des délégués des « syndicats professionnels », devenus sa « bête noire » ; en avril et octobre, dans le conflit des pétroles et des produits chimiques, syndicat qu’il avait contribué à former l’année précédente ; en novembre, il participait au meeting des grévistes des transports
Mais, avec l’effritement du Front populaire, la contre-offensive patronale, les luttes devenaient plus dures et les divisions s’exaspéraient. Aussi l’année 1938, vit-elle un combat permanent, contre les défaillances de certains dirigeants ouvriers, contre les défaillances gouvernementales.
Escoffier, l’ancien secrétaire général de l’UD, membre du Parti socialiste, ne cessait de dénoncer l’ingérence du Parti communiste dans le syndicalisme. Aussi, la grande manifestation du 14 juillet 1938 organisée par l’UD pour « le maintien du Front populaire et l’aide à l’Espagne républicaine » prit-elle parfois l’aspect d’un affrontement entre les communistes avignonnais et la municipalité socialiste de Gros et Vaillandet, qui avait interdit le défilé.
Dijon agit surtout pour réclamer l’application et le respect des grandes lois sociales de 1936 : intervenant contre les licenciements abusifs d’ouvriers meuniers à Pertuis, en janvier 1938 ; d’un ouvrier électricien à Cavaillon à la même date ; d’un chef de rayon délégué ouvrier des Dames de France à Avignon, en février ; d’un ouvrier papetier, secrétaire du syndicat, à Bollène
Puis ce fut Munich Le jour de la signature de l’accord, les fonctionnaires vauclusiens réunis à la Bourse du Travail saluèrent la nouvelle par des manifestations de joie : Dijon, invité à prendre la parole en qualité de secrétaire de l’UD refusa de s’associer à cette approbation collective et, sur un ton grave, dénonça l’abandon de la Tchécoslovaquie Le 21 octobre 1938 à une conférence d’information de l’UD, à la Bourse du Travail, qui n’avait réuni que 70 assistants il fit un long exposé sur l’affaire tchèque. Tandis que Claret, secrétaire départemental du syndicat PTT s’écriait « Tout plutôt que la guerre ». Dijon dénonçait lui, la trahison de Munich qui livrait à la Wehrmacht les fortifications tchèques et demain celles de la ligne Maginot. Il participa à Orange au meeting préparatoire à la grève du 30 novembre, le 26 novembre 1938 : son discours contre l’action de Daladier et les décrets lois Paul Reynaud fut très applaudi, selon la police. Le 28 novembre il prit la parole à Bollène, devant 300 personnes : il y annonçait qu’il avait entrepris de dénoncer à travers tout le Vaucluse les décrets injustes et illégaux, que la grève du 30 novembre n’avait pas un caractère politique, qu’il s’agissait de sauver le monde du travail de la réaction, comme en 1934 Mais la grève fut peu suivie dans une ville quadrillée par la police. Il n’eut pas l’occasion d’en voir les effets à Avignon. La direction du PC l’avait désigné pour aller passer six mois à Paris, à l’École centrale du parti à Arcueil, Fernand Vigne lui succédant comme secrétaire général de l’UD en 1939
Revenu à Avignon, il ne reprit pas ses fonctions syndicales, se consacrant au Parti et il était inscrit sur l’état nominatif des employés SNCF affiliés, cellule des Trains, à la fin de l’année 1939. Mobilisé, il fut fait prisonnier en juin 1940 et resta en captivité en Allemagne jusqu’en avril 1945. En juin et août 1939, son domicile avait été perquisitionné.
À la Libération, Dijon s’occupa du journal de la Fédération du Parti, puis quitta Avignon pour Marseille, en 1947, devenant rédacteur de politique extérieure à Rouge Midi jusqu’à la disparition du journal. Il s’installa ensuite comme représentant de commerce.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article22728, notice DIJON Gaston, Raymond par Francis Roux, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 2 mai 2022.

Par Francis Roux

SOURCES : Arch. Dép. Vaucluse, 1 M 817, 823, 824, 825, 826, 827, 842, 3 M 285, 311, 10 M 31, 32, 33, 35, 37, 49. — Arch. Bourse du Travail, Avignon, rapport 1937. — RGASPI 495 270 3529. dossier du Komintern : longue autobiographie, Avignon, 30 septembre 1938 ; autre autobiographie non datée. — La Voix du Peuple, janvier 1936. — Renseignements communiqués par l’intéressé, janvier 1974 et mars 1976. — État civil de Châteaurenard.

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