échos d’histoire

Les Éditions Ouvrières dans le Maitron

L’épisode est bien connu de la majorité des habitués du dictionnaire. Lorsqu’au milieu des années 1950, Jean Maitron se met en quête d’un éditeur pour accueillir son projet de dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, son choix se porte sur les Éditions Ouvrières, ancêtres des Éditions de l’Atelier.

On connait également, de plus en plus, l’histoire de celles et ceux qui ont fait le dictionnaire, côté recherche. De Jean Maitron lui-même aux différent-e-s auteurs-trices du dictionnaire, ils et elles sont en nombre parmi les biographies proposées. Les travaux de thèse en cours de Benjamin Laillier permettront, à terme, de saisir encore davantage leur rôle et leur implication dans cette aventure scientifique et éditoriale.

Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est qui étaient celles et ceux qui, au sein de la maison, accueillirent le dictionnaire et œuvrèrent à ses éditions successives. Or, fondées à l’origine par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), les Éditions Ouvrières ont compté en leur sein une foule de militants d’horizons divers, et pour la grande majorité d’entre eux méconnus. Comme un juste retour des choses, le Maitron a gardé trace du parcours de certain-e-s de ces militant-e-s et professionnel-le-s de l’édition.

On y trouve, déjà, et alors que le dictionnaire n’était pas même encore en projet, la biographie des fondateurs de la maison. En 1929, en effet, la jeune JOC, crée deux ans plus tôt par l’abbé Guérin décide de la fondation d’une Librairie de la Jeunesse ouvrière chrétienne, première pierre à l’édifice qui prendra le nom d’Éditions Ouvrières dix ans plus tard, le 6 avril 1939. Le soin de cette fondation est alors confié à trois militants jocistes : Paul Bacon, Marcel Muller et Maurice Neuville. La biographie de Paul Bacon fait état des premières années de la maison et notamment de son installation dans ce qui allait devenir pour plusieurs décennies ses locaux emblématiques : « Ils achetèrent, quelques années plus tard, un vieil hôtel avenue Sœur-Rosalie (XIIIe arr.) et réussirent à payer les charges financières en éditant des livres pour la jeunesse (chants, ouvrages instructifs, etc.) mais la vocation de la librairie restait l’édition de textes de référence comme le Programme général de la JOC de 1936. »

Vite interrompues par la Seconde Guerre mondiale, les activités des Éditions Ouvrières vont se redéployer dans l’immédiat après-guerre, et se poursuivre des décennies durant. Avec à la clé un travail commun entamé dès les années 1950 avec Jean Maitron. On ne s’étonnera pas, bien sûr, de trouver parmi les milliers de biographies celles des directeurs successifs de la Maison. Et en premier lieu de Roger Cartayrade et André Villette, respectivement directeur général et directeur littéraire et commercial des Éditions Ouvrières de 1947 à 1982. Intimement liés à l’histoire du dictionnaire pour avoir été ceux qui répondirent favorablement à la proposition de Jean Maitron, il est sans doute logique de trouver leurs biographies respectives. Et si le fait que des militants chrétiens aient fait place au Maitron dans leur catalogue a longtemps pu étonner, ou amuser, des documents récemment exhumés des archives par Benjamin Laillier montrent que cette décision fut néanmoins sujette à discussion, Jean Maitron ayant demandé des assurances quant à l’indépendance de la maison vis-à-vis de toute instance religieuse, conseillé en cela par un Pierre Monatte méfiant. Ces assurances lui furent néanmoins données par ses interlocuteurs. Les directeurs qui suivirent, à partir des années 1980, accompagnèrent l’achèvement des troisième et quatrième périodes (1871-1914 ; 1914-1939). Ils ont pour nom Daniel Angleraud (directeur de 1982 à 1985), André Jondeau (1985-1989) puis Daniel Prin (1989-1999). Signalons également la biographie de Louis Guéry, journaliste, militant du MPF, qui fut membre du conseil d’administration des Éditions Ouvrières de 1984 à 1993.

Mais le Maitron ne serait pas le Maitron s’il ne nous contait qu’une histoire de directions – fussent-elles militantes. Aussi trouve-t-on également quelques traces des employé-e-s de la maison. À l’état de bribes pour certaines, elles n’en permettent pas moins de se faire une idée du poids de l’engagement chez ces hommes et ces femmes, qui occupèrent différents postes aux Éditions Ouvrières. C’est le cas de Robert Rondel, commercial de la maison de la Libération à 1956, ancien résistant, militant jociste et syndicaliste CFTC, et dont le fils François a lui aussi longtemps accompagné et soutenu les parutions. Ou encore de Pierre Aubin, chef de fabrication durant trois décennies (1945-1975) qui œuvra pour sa part au choix de Corlet pour être l’imprimeur du dictionnaire (et qui l’est toujours aujourd’hui). Syndicaliste CFTC puis CFDT, militant socialiste et jociste, il milita longtemps à l’Action catholique ouvrière (ACO). De certains, nous ignorons presque tout. Ainsi de Pierre Marchand, syndicaliste de l’édition parisienne, dont la notice nous apprend seulement qu’il était employé des Éditions en 1946. Le fait que nombre d’entre eux aient milité à la CFTC a parfois conduit à une idée fausse et néanmoins largement répandue quant aux liens qui auraient unis la maison et le syndicat. Indépendantes vis-à-vis des institutions religieuses, les Éditions Ouvrières l’étaient également vis-à-vis des organisations syndicales et des partis.

L’édition même militante n’échappe pas à l’invisibilisation des femmes. Aussi, parmi les nombreuses femmes qui firent partie des effectifs de la maison, seules deux ont leur biographie dans le dictionnaire. La première, Yvonne Sommeille, fut successivement permanente de la JOCF, du MPF, du MLP. Brièvement salariée des Éditions Ouvrières (1946-1947), elle milita par la suite au PSU puis devint, en 1981, l’attachée parlementaire de Robert Chapuis, député de l’Ardèche. La seconde, Pauline Cueff, fit elle aussi un passage éphémère aux Éditions Ouvrières, comme secrétaire, entre 1965 et 1966. Ancienne permanente de la JOCF, elle fut membre de l’ACO et milita au Parti socialiste.

Les traces demeurent donc hélas lacunaires de ces employé-e-s. Mais grâce à la consultation d’archives à venir, il n’est pas à exclure que d’autres salarié-e-s de la maison puissent elles et eux aussi trouver place un jour dans le dictionnaire.

Une maison d’édition ne vivant que par ses auteurs-trices, on trouve bien entendu, compte tenu de la ligne éditoriale de la maison, un très grand nombre d’entre elles et eux au sein des notices du dictionnaire. Signalons tout d’abord la présence d’un certain nombre de directeurs de collection, dont Jean Maitron, bien entendu, qui dirigea non seulement l’édition des Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français et du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international (avec Georges Haupt), mais qui y publia aussi son Paul Delesalle, ses Dix promenades dans le Paris révolutionnaire ou encore ses Dictées, et surtout qui y fit paraître la revue Le Mouvement social. Outre Jean Maitron, on trouvera la biographie d’Édouard Dolléans, qui dirigea aux Éditions Ouvrières la collection « Masses et militants » et qui fit l’intermédiaire lorsqu’il s’est agi pour Maitron d’entrer en contact avec les Éditions. On pourra également lire la biographie de Roger Beaunez, militant du PSU et directeur de la collection « Pouvoir local » aux Éditions Ouvrières. Par ailleurs, et puisque les « chrétiens de gauche » furent longtemps intimement liés à l’histoire de la maison, signalons la biographie d’Albert Bouche, dominicain, aumônier national de la Jeunesse ouvrière chrétienne, fondateur d’université populaires et de la revue Masses ouvrières, destinée principalement aux aumôniers engagés dans l’apostolat ouvrier, et qui existe toujours avec un nom différent et une forme totalement revue, sous le nom de Cahiers de l’Atelier.

Enfin, et pour clore ce tour d’horizon, on signalera également la présence en très grand nombre d’auteurs et d’autrices des Éditions Ouvrières dans le dictionnaire. Sans en établir une liste exhaustive, nous vous invitons à découvrir entre autres les biographies d’Yvan Daniel, René Carême, Madeleine Rebérioux, Marcel David, Suzanne Citron, ou encore Marianne Enckell.

Par Julien Lucchini

Les Éditions Ouvrières dans le Maitron
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