DJIAN Renée, Suzanne [pseudonymes dans la résistance : Jeanne, Hélène]

Par Eric Panthou

Née le 3 juin 1913 à Relizane (Oran), morte le 24 octobre 1991 à Montreuil (Seine-Saint-Denis) ; institutrice ; membre du Parti communiste français (PCF), dirigeante de l’Union des étudiants communistes, résistante, chef de groupe FTPF, déportée.

Communiqué par Eric Panthou

Fille de Aaron et de Léonie, née Chetrit, Suzanne Djian est née à Relizane en Algérie, dans une famille juive de la petite bourgeoisie, père fonctionnaire dévoué (interprète judiciaire) mais assez sévère et mère au foyer qui l’assista dans les heures les plus difficiles de l’après-guerre. Elle était la seconde d’une fratrie qui comptait déjà une grande sœur (Elise 1911-1988) et s’agrandit en 1919 d’un petit frère prénommé Yvon (Yvon Djian), le futur dirigeant étudiant communiste et Résistant qui fut fusillé par les Allemands en 1942.

Elle fit ses études secondaires en pensionnat dans un établissement public assez coté à Blida (près d’Alger). La fin de ces études fut très probablement couronnée autour de 1930 par l’obtention du Brevet Supérieur, diplôme de bon niveau mais aux débouchés limités, essentiellement le métier d’instituteur ou d’institutrice qui fut le sien jusqu’à son entrée dans la clandestinité pendant la guerre. Ce tournant des années 20 et 30 du dernier siècle coïncida avec la mort du père -en 1930 ou 1931- qui, indépendamment des conséquences affectives, mit sa veuve et ses enfants dans une situation matérielle difficile qui expliqua sans doute l’installation de la mère à Oran (toujours en Algérie) près d’une de ses sœurs et de la famille d’un de ses beaux-frères qui prit sous sa protection ses deux nièces et son neveu orphelins. En dépit d’une certaine dureté de caractère,qui lui permit de tenir sous les épreuves de la Résistance et de la déportation, Suzanne Djian n’a jamais cessé de manifester la plus grande affection et le plus grand dévouement à tous les membres de sa famille, la plus proche comme la plus éloignée.

Son départ d’Algérie vers la France où elle rejoignit son frère à Paris, intervint à une date indéterminée probablement entre 1936 et 1938. Le seul fait certain est qu’en 1939 elle était suffisamment connue et appréciée par les plus hautes instances du mouvement des Étudiants et Lycéens Communistes en France pour être appelée aux plus hautes fonctions dans ce mouvement, dans un moment historique déjà très difficile. Interviewée peu avant sa mort par Claude Souef sur le fonctionnement de l’Union des étudiants et lycéens communistes après l’interdiction du P.C. en septembre 1939 et le début de l’occupation allemande en juin 1940 elle n’hésitera pas à faire remonter les débuts de l’esprit de Résistance à cette période, en évoquant une manifestation de jeunes contre des poursuites du gouvernement contre l’Humanité et son secrétaire général Sampaix* en juillet 1939, donc avant le pacte germano-soviétique et le début de la guerre, rapidement suivis par l’interdiction pure et simple du Parti Communiste et des organisations affiliées dès le 26 septembre 1939.

Au niveau professionnel, institutrice, elle était pour raison de santé détachée au Ministère de l’Éducation nationale quand la guerre de mai-juin 1940 intervient. Elle exerçait à la direction de l’Enseignement du département de la Seine, et ce de juin 1940 à juillet 1942. Elle a habité successivement rue de la Clef, dans le V° arrondissement puis à partir d’août 1941 au 88 rue Lecourbe dans le XV° où vivait aussi sa mère qui avait rejoint Suzanne et Yvon en 1937 ou plus vraisemblablement en 1938. Suzanne entra dans la clandestinité à partir de juin 1942.

Suzanne Djian était alors une militante suffisamment confirmée pour être appelée à faire partie du triangle national de direction nationale des Étudiants et Lycéens Communistes avec Francis Cohen et François Lescure. Suzanne était plus particulièrement chargée du recrutement et de l’organisation. L’aspect le plus connu de cette activité est la participation de Suzanne Djian à l’organisation de la marche des étudiants et des lycéens patriotes de toutes opinions sur les Champs-Elysées le 11 novembre 1940 à Paris. Le rôle central de Suzanne Djian, en tant que responsable à l’organisation, dans la mobilisation des étudiants et lycéens communistes a été reconnu et mis en valeur dans un grand nombre d’ouvrages et d’articles qui ont relaté cet événement.

Elle a également appartenu à un second triangle de direction aux côtés de Léon Lavallée et Pierre Noël formé début 1941 jusqu’à la fin de l’année scolaire. Suzanne est alors plus particulièrement chargée de l’appareil technique et de la propagande. Cette réorganisation survient après les nombreuses arrestations de lycéens et étudiants suite à la découverte d’une liste de noms sur Delon. Selon le témoignage de Léon Lavallée, la principale tâche était de reconstituer les groupes d’Étudiants Communistes, diffuser le matériel du Parti, rédiger, confectionner et diffuser le journal des Étudiants communistes, La Relève, mais aussi des actions de propagande sous forme de tracts ou papillons contre des enseignants soutenant Vichy ou Hitler, ou contre le gouvernement de Pétain.

Une notice biographique manuscrite conservée dans les archives de Claude Souef nous apprend que le 30 septembre 1941, Suzanne fut affectée à l’appareil de propagande du Front National Universitaire créé sous l’égide du PC en mai 1941, pour créer le plus vaste rassemblement possible contre l’occupant. L’heure était à la priorité de la lutte armée et ce tournant a orienté l’activité de Suzanne dans une direction totalement différente, celui des FTP.

Selon le dossier qu’elle a rempli en vue de son homologation au grade de FFI, elle serait entrée à l’Organisation Spéciale (OS) en février 1942 et y resta jusqu’en juin, date à laquelle elle rejoint les FTP et ce jusqu’en février 1943. Elle donna son adhésion à Albert Gueusquin, alias lieutenant Bob. Celui-ci la nomma membre du service de Renseignements de la Région parisienne. Parmi ses principales missions figurent alors l’étude en vue de l’attaque du stade Jean Bouin, occupé comme centre d’entraînement par les Allemands casernés au lycée Claude Bernard, à côté du Bois de Boulogne (attaque début août 1942, qui entraîna en représailles l’exécution d e93 otages le 11 août 1942), le repérage d’un dépôt de poudre à Toussus-le-Noble en mai-juin 1942. En juin 1942, il fut nommé par Roger Linet en tant que Cheffe du service de Renseignements. Elle avait sous son commandement 10 personnes. Le service était chargé d’établir des plans et des surveillance de tout ce qui était occupé par les Allemandes : casernes, hôtels, dépôts, Administrations, gares de triage (Juvisy et Achères notamment).

D’octobre 1942 à janvier 1943, elle fut nommée agent de liaison et des services techniques pour la Région Nord (P3). Elle fut chargée du ravitaillements en armes (mitraillettes, grenades) et dynamite du secteur Nord. En janvier 1943, elle remit des armes anglo-américaines (revolvers, grenades). C’est elle qui a fourni les armes utilisées dans l’attaque d’un train à Sannois (Val-d’Oise) en juillet 1942. C’est dans le cadre de l’enquête qui s’en suivit qu’elle fut arrêtée.

Les archives de la police de Vichy où sont conservés les procès-verbaux de son arrestation et de son interrogatoire, ainsi que les témoignages d’Albert Ouzoulias, nous apprennent qu’elle avait reçu le commandement d’un groupe de soutien logistique et médical rattaché au groupe de combat Vieville-Saintin et surnommé « réseau Hélène » par les policiers de Vichy (d’après un de ses pseudonymes). Sa participation au sauvetage puis à l’hébergement de Marcel Saintin, un combattant blessé lors de l’attaque d’un convoi de permissionnaires allemands le 15 décembre 1942, attira l’attention de la police de Vichy. Elle avait été identifiée à la suite de l’arrestation de Roger Linet sur lequel la police avait trouvé des documents la mettant en cause sous le pseudonyme de Jeanne et Hélène. Elle fut arrêtée après plusieurs filatures et après que les policiers aient compris qu’elle les avait repérés. Elle fut arrêtée à la station de métro "Bercy" le 22 février 1943 et reconnue comme de confession israélite non déclarée. Selon son témoignage livré après-guerre à ses amis, elle transportait des armes dans une valise et à la gare d’arrivée, un soldat allemand la voyant peiner sous le poids, l’arrêta et lui demanda ce qu’elle transportait. Elle répondit qu’elle était institutrice et qu’il s’agissait de livres pour ses élèves. Mais le soldat, méfiant, lui fit ouvrir la valise et s’ensuivit l’arrestation.

Selon les rapports de police, elle n’était pas porteuse d’armes mais porteuse de différents documents destinés à ses chefs. Elle habitait alors 88 rue Lecourbe à Paris (XVe arr.) et une perquisition chez elle permit de découvrir plusieurs brochures communistes ainsi que des tracts et différents documents : listes d’hôtels réquisitionnés par les Allemands, circulaire du Ministère de la Guerre ayant trait à la confection d’engins explosifs, carte de Paris avec secteur délimités au crayon.

Lors de l’interrogatoire qui suivit, elle reconnut être adhérente du PCF depuis 1938 et militer clandestinement sous les noms de Hélène et Jeanne. Elle reconnut aussi avoir été celle qui avait fourni deux grenades et trois mitraillettes pour l’attaque du train provenant de Sannois le 15 décembre 1942.

L’homologation de ses états de service à la Libération lui aurait fait recevoir le grade très honorable de capitaine, selon une tradition familiale qu’il reste à confirmer par une recherche dans les archives de Vincennes et de Caen.

Après son arrestation, Suzanne resta pendant cinq mois dans une prison allemande à Fresnes où elle a certainement été torturée comme en témoigne l’expression de sa reconnaissance pour la compassion manifestée par une gardienne allemande après une séance de torture particulièrement dure. Elle ne fait pas mention de tortures dans son dossier de demande du titre de Déportée de la Résistance, qu’elle obtint le 6 avril 1955. Elle signale qu’elle a été interrogée pendant une semaine par la BS.

Cette détention s’achève avec son transfert au camp de concentration de Ravensbrück (Allemagne) le 20 juillet 1943 par le convoi 118 dit « des 21000 » d’après les deux premiers chiffres des matricules des déportées, Suzanne elle-même ayant reçu le n° 21665. Selon le « Livre-Mémorial des Déportés de France » : “Les « 21000 » sont des résistantes ayant à leur actif des actes qui auraient dû leur valoir des condamnations sévères pour espionnage, aide à l’ennemi.”

À Ravensbrück, Suzanne fut classée NN (« Nacht und Nebel ») c’est-à-dire prisonnière dangereuse et vouée à l’isolement. Subissant sévices et humiliations, elle échappa au désespoir et à la dégradation grâce à ses idéaux de communiste et de résistante et à la solidarité très forte avec ses compagnes.
Mise en isolement ; elle était disait-elle en haut d’une tour qui avait une petite lucarne ; et du haut de sa tour, quand elle voyait un rassemblement de prisonnières : alors elle chantait à tue-tête l’Internationale pour les inciter à résister !
Son transfert au camp de Mauthausen au mois de mars 1945, avec les autres détenues NN de son block, annonçait le pire et les sévices, les privations et la maladie étaient sur le point d’avoir raison d’elle lorsqu’elle eut la chance d’être comprise dans un échange de prisonniers négocié par la Croix-Rouge. Elle fut ainsi libérée, en très mauvais état, le 22 avril 1945 avant d’être rapatriée à Annecy le 29 avril 1945.

Rétablie physiquement, accueillie chaleureusement et en héroïne par ses camarades, sa famille et ses amis, Suzanne Djian resta durablement marquée par ces épreuves. Il y a eu d’abord le deuil de ceux qui ont payé leur engagement de leur vie, et parmi eux le plus cruel de tous : la découverte de la mort de son frère Yvon qu’elle avait ignorée jusqu’alors, avec l’espoir qu’ils se reverraient un jour. Cette plaie ne s’est jamais refermée et l’entretien du souvenir du cher disparu est devenu l’un de ses buts essentiels. Par ailleurs il est devenu évident que son équilibre psychique avait été atteint trop gravement pour lui permettre de reprendre son métier d’institutrice. Alors qu’elle était installée à Montreuil (Seine-Saint-Denis), la naissance d’un fils le 6 mai 1948, prénommé Jean-Pierre, « Jeanou » pour les intimes, lui a donné un nouveau but dans la vie mais sa volonté de l’élever seule n’a pas rendu cette tâche facile et sa mort prématurée en 1981 a été un nouveau coup pour elle.

Du moins ses états de service dans la Résistance et les souffrances endurées en prison et en déportation ont-ils été reconnus officiellement et lui ont permis d’obtenir une pension (réformée à 80%) qui lui a permis de vivre honorablement. En 1953, elle était institutrice à l’école maternelle rue Eblé dans le VII° arrondissement et habitait toujours 88 rue Lecourbe.

Surtout, elle a retrouvé celles et ceux de ses compagnes et compagnons de combat qui ont survécu et sa fidélité et son dévouement sans borne au Parti Communiste, sa vraie famille de cœur, lui ont donné l’environnement social et les raisons de vivre qui lui ont permis de tenir tête jusqu’à la fin, survenue subitement le 24 octobre 1991.
Ce n’est que tardivement, en juin 1951, qu’elle fit les démarches pour obtenir la reconnaissance d’appartenance aux FFI. Elle justifie ce retard par sa situation de mère célibataire, devant s’occuper d’un enfant en mauvaise santé, elle-même reconnaissant être dans état déficient. Elle insiste néanmoins sur l’importance pour elle d’obtenir cette validation pour ses services dans l’enseignement.

Le 23 juillet 1951, la Commission chargée des demandes de validation des services FFI homologua René Djian du 1er janvier au 22 février 1943, au grade de sergent. Celle-ci fit immédiatement appel de cette décision, contestant le fait qu’on ne reconnaisse pas son action à partir du juin 1942, date à laquelle elle rejoignit le service de renseignements des FTP.

En février 1952, la Commission régionale décida de maintenir sa décision. Elle fut en outre homologuée Déportée Résistante pour la période du 22 février 1943 au 28 avril 1945, date de sa libération.

Son nom ne figure pas dans la banque de données de la Fondation pour la mémoire de la déportation. Elle ne signale qu’un Djian Albert, né le 10 décembre 1902 à Oran, déporté à Bergen-Belsen.

Grâce à l’initiative de son neveu Jean-Pierre Eskénazi et de sa cousine, Michèle Martin Darmon, une commémoration en sa mémoire a été mise en place le 11 novembre 2016 par la Mairie de Montreuil.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article22764, notice DJIAN Renée, Suzanne [pseudonymes dans la résistance : Jeanne, Hélène] par Eric Panthou, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 2 janvier 2020.

Par Eric Panthou

Communiqué par Eric Panthou

SOURCES : Arch. PPo., 87. — SHD Vincennes, dossier GR 16 P 187119 .— SHD Caen dossier AC 21 P 635618 .— Albert Ouzoulias, Les Bataillons de la Jeunesse, op. cit. — Rapport de Léon Lavallée sur l’UEC en 1940-1942, rapport rédigée en 1969 pour Léo Figuères qui préparait son ouvrage sur les jeunes communistes, rapport communiqué par Jacques Girault .— Fiche extraite du monument virtuel du camp de Mauthausen, en ligne. — Pierre Durand, Vivre debout la Résistance, Paris, Messidor, 1982.— Nécrologie de Suzanne Djian, par Jean Morawski, L’Humanité, 29 octobre 1991.— Mail de Paule Tapiero, 1er janvier 2020 .— Notice biographique de Suzanne Djian par Jean-Pierre Eskénazi, transmise à l’auteur par Michèle Martin-Darmon, archives Eric Panthou.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément