BOURDAT Louis, Paul, alias « Paul Bourdié » (ou Bourdier), surnommé « le colonel », alias « RED X », alias « BAT »

Par Jean-Pierre Ravery

Né le 29 février 1908 au Grand Serre (Drôme), tué par des policiers français le 15 juillet 1942 à Paris (IXe arr.) ; policier à Shangaï, sous-officier d’active ; parachutiste de la France Libre, agent du BCRA.

Fils d’un traminot de Valence, Louis Bourdat servit six ans dans l’infanterie coloniale. Il quitta l’armée avec le grade de sergent. Il s’engagea alors dans la police de la concession française de Shangaï (Chine) et fut affecté dans une section de choc. Il servait sous les ordres de M. Robert Jobez, le fameux sinologue qui occupait alors les fonctions de directeur-adjoint des services politiques et de la sûreté à Shangaï. Il quitta la Chine en 1939 avec le grade de sergent-chef. Rentré en France, il demanda à effectuer une période volontaire en Tunisie et fut affecté le 14 juillet 1939 au 1er Bataillon d’Infanterie Légère d’Afrique. Démobilisé en août 1940, il essaya de gagner Malte pour s’engager dans l’armée anglaise, sans succès. Prétextant vouloir retourner à Shangaï, il obtint alors un visa pour Tanger, ville portuaire proche de Gibraltar. Dés son arrivée au Maroc le 2 octobre 1940, il se présenta au consulat britannique et demanda à gagner la Grande-Bretagne pour prendre part à la guerre. Le 28 octobre suivant, il arrivait en Angleterre. Il y retrouva Robert Jobez qui avait déjà rallié le général de Gaulle. Celui-ci témoigna que Louis Bourdat avait « un caractère assez difficile » mais que c’était « un homme très courageux et plein d’allant (…) qui fera certainement un très bon sous-officier de troupe ».
Louis Bourdat se porta volontaire pour intégrer la 1ère Compagnie d’Infanterie de l’Air (1ère CIA) qui était en cours de formation . Il fut breveté à l’école de parachutisme de la RAF à Ringway (brevet n°421). Lorsque la 1ère Compagnie parachutiste de la France Libre fut envoyée en Syrie, Louis Bourdat fut sélectionné avec une vingtaine de ses camarades pour rester en Angleterre à la disposition des services secrets gaullistes et britanniques. Il devint alors instructeur aux techniques de sabotage dans l’une des écoles spéciales du SOE, avec le grade de sergent-chef. A ce titre, il contribua à préparer à sa mission le sergent Raymond Laverdet qui allait être parachuté en septembre 1941 en région parisienne pour reprendre contact avec ses anciens camarades du PSOP de Montrouge et Malakoff et tenter d’organiser avec leur aide et celle « des milieux communistes » des sabotages dans les usines travaillant pour l’Allemagne. Nom de code de la mission : « Dastard ». Indicatif de Laverdet : « Red ». L’opérateur-radio qui l’accompagnait, André Allainmat, était « Red W ». Les deux hommes étaient assimilés au grade de sous-lieutenant pour la durée de leur mission. Croyant avoir trouvé le contact avec une « importante association de résistance », « l’armée des volontaires », censée regrouper « 60 000 hommes » à armer et à instruire, « Red » demanda bientôt à sa centrale que Louis Bourdat le rejoigne comme adjoint et instructeur sabotage, requête qui fut acceptée.
Louis Bourdat fut doté d’une fausse identité : « Paul Bourdié, né le 20 février 1908 à Hanoï (Tonkin), courtier en bois exotiques pour le compte d’une grosse maison d’Indochine, envoyé en 1938 à Paris comme représentant de sa maison pour y faire le placement des bois qu’elle exporte ». On lui fit apprendre les noms des officiers et les déplacements successifs de l’unité dans laquelle il était censé avoir été mobilisé en 1939 et avoir servi jusqu’à la défaite de 1940. L’indicatif « Red X » lui fut attribué. Son départ était prévu en décembre mais une controverse entre Churchill et de Gaulle entraina un gel du soutien anglais à la France libre. Laverdet attendit en vain dans la neige pendant dix nuits consécutives l’arrivée de son camarade sur le terrain qu’il avait fait homologuer par la RAF à Saint-Bris-le-Vineux prés d’Auxerre (Yonne). Finalement, Louis Bourdat fut parachuté au cours de la nuit du 25 janvier 1942 « à l’aveugle », c’est-à-dire sans comité d’accueil. Il était porteur de 50 000 francs pour couvrir ses frais pendant trois mois et d’un code radio de secours. Sa mission faillit tourner court au petit matin. Bourdat avait en effet perdu l’une de ses chaussures pendant son saut et l’avait recherchée en vain après avoir atterri. Il s’était mis en route pour rejoindre la gare la plus proche lorsqu’il croisa deux gendarmes qui furent bien sûr intrigués par son pied déchaussé. Bourdat était sur le point de faire usage de son arme quand l’un de ses interlocuteurs fit une allusion clairement anglophile qui incita l’agent gaulliste à leur faire confiance et à leur révéler sa véritable provenance. Du coup, les deux gendarmes l’aidèrent à retrouver sa chaussure et lui proposèrent de l’héberger s’il revenait dans la région, opportunité que Bourdat n’allait pas manquer d’utiliser par la suite.
Louis Bourdat retrouva Raymond Laverdet à Paris mais il dût bientôt constater que « l’armée des volontaires » était bien loin de compter les effectifs annoncés et que ses membres n’étaient guère disposés à faire usage des armes et des explosifs qu’il se proposait de leur fournir. En outre, Bourdat soupçonna rapidement la présence d’agents de l’Abwehr dans ses rangs. D’ailleurs, le fondateur du réseau, René Lhopital, avait déjà été arrêté, la veille de l’arrivée de Bourdat en France. Une réorganisation de la mission Dastard fut donc proposée à Londres en avril. Louis Bourdat en devenait le chef sous le pseudonyme de « Bat », tandis que Laverdet, démoralisé par le manque de résultat de son action, acceptait d’être désormais son adjoint sous le pseudonyme de « Bat X ». Sous la pression grandissante des polices allemande et française, les deux hommes firent ce qu’ils purent pour remplir leur mission. Bourdat recruta des cheminots en gare de Lyon et à La Roche-Migennes (Yonne), où fut réussi le sabotage de huit locomotives et de quelques wagons. Un train de fourrage destiné à la Wehrmacht fur incendié entre Joigny et Auxerre.
En mai, grâce à son ancien camarade du PSOP, Robert Simon, qui venait d’adhérer au PCF clandestin, Raymond Laverdet fit la connaissance d’André Jacquot, l’un des responsables du groupe Valmy ; les deux agents de la France libre commencèrent à former les FTP parisiens à l’emploi des armes et explosifs venus d’Angleterre. À deux reprises au moins, les résistants communistes mirent à profit cette aubaine : le 8 août 1942 lors d’un attentat à la grenade contre le restaurant de l’hôtel Bedford occupé par la GFP (police militaire secrète allemande) et quelques jours plus tard, pour une tentative de sabotage de l’un des pylônes de la station radio de Sainte-Assise (Seine et Marne) que la Kriegsmarine utilisait pour communiquer avec ses sous-marins.
Malheureusement, le tempérament d’homme d’action de Louis Bourdat ne le prédisposait pas au respect des règles de la clandestinité. Dans le café du quartier Pigalle dont il avait fait son quartier-général, il s’était bientôt fait appeler « le colonel », sans faire grand mystère de son statut d’agent gaulliste en mission, ce qui ne tarda pas à venir aux oreilles de la police allemande. Cette dernière chargea alors ses collègues français de procéder à son arrestation. Le 15 juillet 1942, les inspecteurs de la PJ parisienne Henri Durost et René Lafargue secondés par les gardiens de la paix Désiré Lemaitre, Léon Barberet, Paul Tournier, Louis Galvaire, Jean Lecante et Edouard Robard tentèrent d’appréhender Bourdat et Laverdet mais les deux hommes s’échappèrent dans des directions différentes. Bourdat sortit un revolver et ouvrit le feu sur ses poursuivants. Mais Bourdat joua de malchance : un inspecteur des RG, René Fortin sortit de son domicile, 12, rue de Navarin, à ce moment précis, tira sur lui à son tour. Touché à la tête, le résistant s’effondra à hauteur du numéro 8. Il fut transporté par un car de police-secours à l’hôpital Marmottan, ainsi que les deux passants blessés dans la fusillade.

Louis Bourdat ne survécut pas à ses blessures. Les policiers se disputèrent le mérite d’avoir abattu le malfaiteur Paul Bourdié. Après enquête, l’inspecteur Fortin et le gardien Lecante se virent remettre une « médaille de bronze du dévouement pour avoir fait preuve de courage et d’initiative, en poursuivant, puis en abattant, avec l’aide d’autres policiers, un dangereux malfaiteur qui faisait usage de son revolver. »
Raymond Laverdet eut plus de chance. Après avoir transmis son stock d’armes et d’explosifs au groupe Valmy, il passa en zone sud avec femme et enfant où il se fit oublier jusqu’à la libération. Intégré à la DGER puis au SDECE comme instructeur sabotages, il s’occupa de faire attribuer à son malheureux camarade la médaille de la résistance à titre posthume. Mais personne ne songea à faire ajouter son nom sur le monument aux morts de sa commune natale. Et l’échec relatif de la mission Red, peut-être aussi sa trop grande promiscuité avec la résistance communiste, conduisirent à la passer presque complètement sous silence dans les ouvrages consacrés après-guerre aux actions du service de renseignement gaulliste.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article227981, notice BOURDAT Louis, Paul, alias « Paul Bourdié » (ou Bourdier), surnommé « le colonel », alias « RED X », alias « BAT » par Jean-Pierre Ravery, version mise en ligne le 20 mai 2020, dernière modification le 28 mars 2021.

Par Jean-Pierre Ravery

SOURCES : AN 46 MI 12 SDECE ; National archives Kew WO/373/184 ; Journal officiel 80-91 – 1946 ; Ordre de la libération ; fondationresistance.org ; SHD GR 28 P 3 12 ; Michael R.D. Foot , SOE in France. An account of the work of the British Special Operations Executive in France 1940-1944, University Publications of America, 1966 . — Etat-civil du Grand-Serre.

ICONOGRAPHIE : AFPSAS, photo communiquée par David Portier.

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