DOMENECH Albert

Par Jean-Pierre Besse, Jean-Claude Lahaxe, Renaud Poulain-Argiolas

Né le 11 février 1916 à Alger (Algérie), mort le 4 juillet 2009 à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) ; ouvrier du bâtiment, puis électricien ; membre des Jeunesses socialistes en Algérie ; militant communiste en Algérie puis à Marseille et à Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) ; secrétaire des JC d’Alger ; membre du bureau régional des JC de la région marseillaise en 1937 ; secrétaire du Comité départemental des journées du sacrifice pour l’Espagne républicaine en 1938 ; syndicaliste CGTU et CGT ; résistant ; déporté ; secrétaire du syndicat CGT des Métaux ; membre du CE et du Conseil d’administration des Chantiers et Ateliers de Provence ; élu communiste de Port-de-Bouc.

Albert Domenech vers la fin de sa vie
Albert Domenech vers la fin de sa vie

Le père d’Albert Domenech, Jean-Baptiste, Dominique Domenech, né à Alger, était menuisier et ébéniste. Il aurait été anarcho-syndicaliste. Sa mère, Dolores Ramon, était elle aussi originaire d’Alger.
Albert avait 3 frères plus âgés que lui, dont certains furent eux aussi militants : Jean-Baptiste à la CFTC et Henri à la CGT et au Parti communiste.

Il fit des études primaires jusqu’à l’âge de quinze ans et suivit ensuite les cours d’un centre d’apprentissage.
Devenu ouvrier du bâtiment en 1933, plusieurs articles de L’Écho d’Alger attestent qu’il était militant des Jeunesses socialistes en mars 1934. Il fut en effet pris dans une bagarre entre jeunes socialistes et Camelots du roi. Un de ses camarades fut blessé par balle, leurs adversaires étant en possession d’un revolver, d’un « casse-tête », d’un coup de poing américain et d’une canne plombée. D’abord inculpé pour outrage à agents, Domenech fut finalement relaxé, tandis que deux royalistes étaient condamnés à des peines de prison ferme ou avec sursis.
Il adhéra par la suite aux Jeunesses communistes, au Parti communiste en juillet 1935 et au syndicat CGTU du bâtiment d’Alger en octobre 1935. Il fut secrétaire des JC d’Alger. A ce titre (L’Écho d’Alger le définit comme « secrétaire des Jeunesses communistes d’Algérie »), il anima notamment un meeting intitulé "La jeunesse communiste devant les événements actuels" le 26 avril 1937 à l’Eldorado Cinéma de Maison-Carrée, aux côtés de Gaston Chevalier, secrétaire des JC des Bouches-du-Rhône.
En juillet 1937, il épousa Joséphine Hamdani à El Biar (près d’Alger). Ils eurent ensembl ecinq filles et un fils.
Venu à Marseille, avec sa femme et ses enfants, pour des raisons économiques, il milita au cercle de la Plaine. Le congrès de l’Alhambra de décembre 1937 l’élut au bureau régional des JC aux côtés de Victor Joannès et Robert Giudicelli. Il avait participé au congrès communiste de Villeurbanne en janvier 1936. Il travailla aux Aciéries du Nord, puis à la CFR, raffinerie de pétrole de Châteauneuf-les-Martigues.
En février-mars 1938, alors que la guerre civile espagnole faisait rage, il signa dans Rouge-Midi plusieurs appels à participer aux collectes de lait pour les enfants espagnols. Il était alors secrétaire du « Comité départemental des journées du sacrifice pour l’Espagne républicaine ».

Selon les souvenirs du résistant Joseph Brando, Albert Domenech créa début juillet 1941 avec Paul-Baptistin Lombard un groupe de résistants de tendance communiste à Martigues. Il fut arrêté le 1er octobre 1941 (ou le 10 selon Jacky Rabatel). La police ayant trouvé des tracts d’avant-guerre chez lui, on le soumit pendant 48 heures à Marseille à de violents interrogatoires. Gifles, coups de poing et coups de pied au visage, menaces de le déchoir de ses droits paternels et de placer ses enfants dans un orphelinat. Il fut détenu la semaine suivante dans les caves de l’Évêché, siège de la police, puis au Fort Saint-Nicolas. Selon le récit qu’il fit de son emprisonnement, ils étaient trois par cellule, crânes rasés, couchant sur des paillasses. Les prisonniers avaient le droit d’écrire à leur famille une fois par semaine. Parla suite on les regroupa dans la salle du haut : une centaine de camarades venant de toute la région, soudés par une forte solidarité. Ils discutaient de politique, certains donnant des cours de diverses disciplines, et se partageaient les colis. Le repas officiel était composé de feuilles de choux, de queues de poireaux et de courges, ainsi qu’une boule de pain de 250 grammes par jour et pour deux. Parmi les prisonniers, Domenech retrouva Lombard. Ils s’entendirent pour nier que ce dernier était membre du Parti communiste. À la différence de Domenech, il n’avait pas été fiché comme tel avant la guerre et la police n’avait rien trouvé chez lui.
Les 10 et 11 décembre, Albert Domenech et dix autres militants communistes comparurent devant le Tribunal militaire de la XVe division militaire (section spéciale), siégeant en face du Fort Saint-Nicolas. D’après le récit qu’il en fit lui-même, le procès se déroula à huis clos, avec trois juges, un procureur et un avocat commis d’office. Le procureur le décrivit comme un individu dangereux, agent de la IIIe Internationale, coupable de "reconstitution de ligue dissoute et d’intelligence avec l’ennemi".
Il fut condamné à dix ans de travaux forcés et dix ans d’interdiction de séjour, à la déchéance de ses droits paternels et civiques. Son avocat lui glissa pour le consoler que la guerre passerait vite.
Il fut transféré à la prison Saint-Pierre à Marseille, à la prison de Nice, puis interné à la centrale d’Eysses le 13 octobre 1943. Il y participa à la révolte de février 1944 et fut déporté le 18 juin 1944, au départ du camp de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122), vers Dachau sous l’autorité de la Sicherheitspolizei (« Police de sûreté », abrégée en "Sipo Paris"). Il y porta le numéro de matricule 73375.
Selon le document administratif enregistrant son arrivée au camp daté du 22 juin, il déclarait alors être électricien, habiter à Marignane (Bouches-du-Rhône), sa femme à Port-de-Bouc et avoir trois enfants.
Il fut affecté au Kommando d’Allach, qui utilisait des détenus pour une manufacture de porcelaine, pour la firme BMW et enfin pour différents chantiers de l’organisation Todt. On l’envoya aussi au Kommando de Blaichach, qui travaillait pour l’usine BMW de Sonthofen. C’est d’ailleurs de Blaichach qu’il fut libéré le 30 avril 1945.

En 1946, il entra comme électricien aux Chantiers et Ateliers de Provence (CAP) de Port-de-Bouc. Après le lock-out de 1949, il joua un rôle important dans la reconstitution de la section syndicale CGT. En mars 1953, il assista au congrès départemental du Secours Populaire Français.
En 1953-1954, suite au licenciement de Marius Fournier, sa fonction syndicale devint centrale puisqu’il était le nouveau secrétaire du syndicat des Métaux de la commune (il le resta jusqu’en 1966).
En 1955, il fut élu au C.E. et délégué au Conseil d’Administration de l’entreprise.
Il fut membre du Comité fédéral du PCF entre juin 1957 et juillet 1962. Durant cette période, après avoir milité à Istres, il devint secrétaire de la section de Port-de-Bouc et conseiller municipal de 1959 à 1971.

En 1966, l’annonce de la fermeture des CAP, poumon industriel de la ville, provoqua une multitude d’actions de résistance. Du 15 janvier au 4 mars, les distributions de tracts furent quotidiennes et les manifestations organisées chaque semaine, dépassant le strict cadre de la commune pour mobiliser sur le département. La CGT et le PCF étaient littéralement vissés à cette lutte. Des trains et des routes furent bloquées, des marches de protestation menées à Marseille et à Martigues, un comité de femmes assura une présence permanente, une journée de solidarité de la classe ouvrière du département et de l’ensemble de la construction navale eut lieu, ainsi qu’une consultation continue du personnel des chantiers. À deux reprises, le dernier bateau construit fut pris par les ouvriers avant son départ. De son côté, la direction tenta plusieurs fois de réaliser un lock-out.
Lors des meetings, il y avait toujours une présence du Parti communiste. Mis à part René Rieubon (maire de Port-de-Bouc) et Georges Lazzarino (secrétaire de la Fédération du PCF des Bouches-du-Rhône et licencié des CAP en 1949), un certain nombre de figures communistes régionales ou nationales se rendirent sur place. Parmi elles : Marie-Claude Vaillant-Couturier (membre du Comité central), Maurice Garenc (du comité fédéral), Léon David (sénateur), Roger Donadio (conseiller général), Pierre Doize et Edmond Garcin (députés), Francis Turcan (maire de Martigues) et Marius Fournier (maire de Saint-Mitre-les-Remparts).
Le 7 mars, lors du départ du Provence, dernier bateau des CAP, c’est grâce aux interventions d’Albert Domenech et de René Rieubon que M. Vicaire, le « liquidateur » de l’entreprise, venu assister au départ, ne fut pas jeté à la mer par les ouvriers. Ce dernier dut toutefois quitter le quai en urgence, sous les insultes et les huées.

Albert Domenech participa en 1995 à la rédaction de la brochure intitulée 1938-1945 : Les communistes face à la tourmente dans les Bouches-du-Rhône.

En octobre 2016, la ville de Port-de-Bouc décida d’honorer la mémoire de quatre résistants locaux en donnant leurs noms à des rues du quartier des Résidences de la Paix : Joseph Brando, François Caparros, Albert Domenech et Armand Guigue.

Le site « Mémoire des Hommes » le répertorie comme « déporté et interné de la Résistance » et membre du mouvement Front national. Une cote lui est consacrée au Service historique de la Défense de Vincennes (GR 16 P 188537) et une autre à celui de Caen (AC 21 P 627458).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article22813, notice DOMENECH Albert par Jean-Pierre Besse, Jean-Claude Lahaxe, Renaud Poulain-Argiolas, version mise en ligne le 21 février 2021, dernière modification le 21 février 2021.

Par Jean-Pierre Besse, Jean-Claude Lahaxe, Renaud Poulain-Argiolas

Albert Domenech jeune [photo extraite de l’ouvrage de Jacky Rabatel - p. 223]
Domenech condamné sous Vichy
Domenech condamné sous Vichy
L’Écho d’Alger du 13 décembre 1941.
Manifestation en 1963
Manifestation en 1963
Au bord à droite : Albert Domenech, à l’extrême opposé : René Rieubon.
(photo fournie par Cathy Borios)
Albert Domenech vers la fin de sa vie
Albert Domenech vers la fin de sa vie

SOURCES : Arch. de la fédération communiste des Bouches-du-Rhône, listes des instances dirigeantes établies de 1957 à 1962. — Jean Domenichino, Une ville en chantiers : La construction navale à Port-de-Bouc, 1900-1966, Edisud, 1989 (p. 285-286, 290-291, 337). — Jacky Rabatel, Une ville du Midi sous l’occupation : Martigues, 1939-1945, Centre de Développement Artistique et Culturel, 1986 (p. 154-155). — Pascal Posado et Léo Lorenzi et 150 témoins, 1938-1945 : Les communistes face à la tourmente dans les Bouches-du-Rhône, édité par la Fédération communiste des Bouches-du-Rhône et l’Amicale des vétérans, 1995, p. 20. — Joseph Brando, Notes d’histoire vécue à Port-de-Bouc durant l’occupation allemande de 1940 à 1945, [sans date]. — L’Écho d’Alger, 14 mars 1934 ; 15 mars 1934 ; 24 avril 1937 ; 13 décembre 1941. — Rouge-Midi, 18 février 1938 ; 22 février 1938 ; 1er mars 1938 ; 11 mars 1938. — Le Petit Provençal, 13 décembre 1941. — La Marseillaise, 16 mars 1953. — Article de Maritima Info du 13 octobre 2016 : "Port-de-Bouc, les rues de l’histoire". — Mémorial annuaire des Français de Dachau, 1987. — Renseignements fournis par l’intéressé à Georges Righetti en 1982. — Listes établies de 1957 à 1962 à la suite de l’élection des instances dirigeantes de la fédération communiste des Bouches-du-Rhône ; liste interne établie le 26 mai 1964. — Sources familiales. — Livre-Mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. — Service international de recherches à Arolsen. — Données des sites Filae et Généanet. — Notice d’Henri Domenech par René Gallissot sur le site du Maitron. — Site Mémoire des Hommes, SHD Vincennes, GR 16 P 188537 (nc) ; SHD Caen, AC 21 P 627458 (nc).

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