Verzenay, (Marne), Ferme de l’Espérance, 27 août 1944

Par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson

Le 20 août 1944, la Ferme de l’Espérance située sur le territoire de la commune de Verzenay (Marne) en bordure de la route nationale 44 conduisant de Reims à Beaumont-sur-Vesle et à Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne), fut réquisitionnée par « une bande de supposés miliciens, agents français d’un service de renseignements allemand » venus du département du Nord, qui se repliaient vers l’Allemagne. Parmi eux se trouvait René Lentremy.

Ce dernier s’était engagé en août 1941 à la Légion des volontaires français (LVF), alors qu’il n’avait que 18 ans. Après avoir suivi une instruction en Pologne, il avait été envoyé en novembre 1941 sur le front russe dans le secteur de Moscou. Malade, il avait été hospitalisé à Smolensk, puis évacué à Breslau au dépôt de la LVF. Cité à l’ordre de la LVF et décoré de la Croix de fer de 2e classe, il avait été rapatrié en France à sa demande en avril 1942 et s’était engagé en mai 1942 dans la Marine nationale à l’école des fusiliers marins de Toulon. Dans l’espoir d’obtenir la nationalité allemande, il avait proposé de fournir des renseignements sur l’attitude des officiers et sous-officiers, sur les armements et les mouvements de bateaux, qui faisaient l’objet de rapports adressés au chef du bureau de placement allemand. Démasqué, il avait été condamné à un mois de prison pour refus d’obéissance, mis au secret et interné au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn). Au début du mois d’août 1943, il avait été libéré sur intervention d’officiers allemands venus visiter ce camp pour y recruter des travailleurs pour les usines allemandes. Revenu chez ses parents à Laventie (Pas-de-Calais), il s’était rendu à Paris et s’était engagé dans la Milice française comme franc-garde instructeur, puis s’était porté volontaire pour aller combattre les maquis de Haute-Savoie. Ses supérieurs n’ayant pas donné suite à sa demande, il avait déserté de la Milice en mai 1944 et il était revenu à nouveau à Laventie. Ayant reçu des menaces de mort émanant de résistants de ce village, il s’était rendu à la Kommandantur de Lille pour offrir ses services et avait été envoyé à l’antenne du SD à Roubaix qui avait refusé de l’enrôler directement, mais l’avait mis en rapport avec le capitaine Haagen à Lambersart. Engagé sous le nom allemand de Richard Lenz, il avait suivi un stage à l’école militaire allemande du Château blanc de Thumeries (Nord), école qui formait des groupes de choc destinés à dépister les résistants et à combattre les maquis. Envoyé en mission dans la région parisienne et surpris par l’avancée des troupes américaines, son groupe qui combattait sous l’uniforme allemand, avait été dirigé le 20 août 1944 sur Reims (Marne) et avait installé son cantonnement dans la Ferme de l’Espérance.

Le 20 août 1944, habillés en civils, par groupe de deux, les agents français appartenant à ce groupe se sont présentés dans plusieurs cafés de Reims (Marne) en se faisant passer pour des résistants désireux de rejoindre le maquis. René Lenremy et Marcel Clepp se rendirent au café-restaurant Le Lido situé place de la Madeleine, aujourd’hui place Stalingrad à Reims. Rufin Waïda qui en était le tenancier dit à René Lentremy de s’adresser à un responsable rémois de la Résistance, Raymond Bourlon, secrétaire de police au commissariat central.
Le 25 août 1944, Rufin Waïda a été arrêté à Reims dans son établissement, interrogé au siège de la Gestapo 18, rue Jeanne d’Arc, et emmené à Verzenay à la Ferme de l’Espérance.

Arrêté à Paris le 19 novembre 1944 où il était revenu en passant les lignes pour exécuter un agent allemand passé au service des Américains, René Lentremy a été écroué à la prison de Fresnes (Seine, Val-de-Marne). Interrogé par un officier de Police judiciaire, il a déclaré qu’aussitôt après avoir arrêté Rufin Waïda, le commissariat central de Reims avait été encerclé et investi par la Felgendarmerie. Il a affirmé avoir participé en uniforme allemand à cette opération de police et à la perquisition des locaux du commissariat, perquisition qui avait permis de découvrir une liste de résistants et d’arrêter André Watier et Henri Tourte conduits eux aussi à la Ferme de l’Espérance. Selon ses propres aveux, il les a exécutés séparément de sa propre main au cours de la journée du 27 août 1944.

Alerté, le commissaire Raymond Bourlon a échappé à l’arrestation et il est passé à la clandestinité. Interrogé en mai 1945, il a situé l’opération de police menée contre le commissariat central de Reims le 26 août 1944.

Lorsque le 18 janvier 1945 René Lentremy a comparu devant le juge d’instruction de la Cour de Justice de la Marne, il s’est rétracté, a nié sa participation à ces arrestations et à ces exécutions, et a déclaré que Rufin Waïda « faisait partie d’un service allemand ». Après une longue instruction qui a permis d’entendre de nombreux témoins, l’enquête menée par la Police judiciaire de Reims a établi la culpabilité de René Lentremy dans l’arrestation et l’exécution de Rufin Waïda, Henri Tourte et André Watier. Elle relève aussi sa possible implication dans l’arrestation, le 27 août 1944, de Jean Beaubras, Henri Midol et Edmond Pottelain, exécutés le lendemain à Brimont (Marne).

Le 29 janvier 1946, René Lentremy a été condamné à mort par la Cour de Justice de la Marne pour atteinte à la sûreté intérieure de l’État et intelligence avec l’ennemi, peine commuée le 20 mars 1946 en travaux forcés à perpétuité, et le 29 juin 1950 en 20 ans de travaux forcés. Le 4 octobre 1953, incarcéré depuis 48 heures dans la prison d’Eysses à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), il est parvenu à s’évader à la faveur d’une corvée extérieure et a été repris. Suite à plusieurs autres remises de peine, il a été libéré le 22 janvier 1960. Il avait alors 37 ans.

Les corps de Rufin Waïda, Henri Tourte et André Watier n’ont jamais été retrouvés. Aucune plaque commémorative n’a été érigée après la guerre près de la Ferme de l’Espérance pour rappeler leur souvenir.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article228215, notice Verzenay, (Marne), Ferme de l'Espérance, 27 août 1944 par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson, version mise en ligne le 26 mai 2020, dernière modification le 8 juin 2020.

Par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson

La Ferme de l'Espérance en juin 2020
La Ferme de l’Espérance en juin 2020
SOURCE : 
Photos Jean-Pierre et Jocelyne Husson
Rufin Waïda
Rufin Waïda
SOURCE :
Photo communiquée par Bernard Waïda,
fils de Rufin Waïda
Henri Tourte
Henri Tourte
André Wautier
André Wautier
SOURCE : L’Union

SOURCES : Arch. Dép. Marne, 7 U 60 n° 253, Cour de Justice de la Marne, dossier Lentremy. – Jean-Pierre et Jocelyne Husson, La Résistance dans la Marne, dvd-rom, AERI-Département de la Fondation de la Résistance et CRDP de Champagne-Ardenne, Reims, 2013.

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