DUSSART Robert.

Par Rik Hemmerijckx - Adrian Thomas

Marchienne-au-Pont (aujourd’hui commune de Charleroi, pr. Hainaut, arr. Charleroi), 25 novembre 1921 – Charleroi, 16 juillet 2011. Ouvrier métallurgiste, syndicaliste, communiste, militant du Mouvement populaire wallon, directeur politique du Drapeau rouge, sénateur de l’arrondissement de Charleroi-Thuin.

Robert Dussart s’exprime devant l’assemblée du personnel des ACEC au Palais des expositions de Charleroi, 22 avril 1974 (collection privée Josiane Vrand).
Robert Dussart s’exprime devant l’assemblée du personnel des ACEC au Palais des expositions de Charleroi, 22 avril 1974 (collection privée Josiane Vrand).

Robert Dussart grandit dans un coron de Dampremy (aujourd’hui commune de Charleroi), un des faubourgs industriels de Charleroi. Ses parents sont mineurs. Arthur (né en 1884), son père, est membre du Parti ouvrier belge (POB) et milite au sein des Chevaliers du travail, un petit syndicat communisant. Lui, sa femme, Victoria Tassin (née en 1897), et leurs enfants, Robert et Georges (né en 1927), fréquentent assidûment la Maison du peuple du coron, La Vigilance. La famille est très affectée par l’éviction du père en 1934 du POB et de La Vigilance, pour ses amitiés communistes et sa participation active à la grève des mineurs de 1932. Arthur Dussart en restera meurtri et ne militera plus, déjà fort atteint par la silicose qui l’emportera en 1947.

Robert Dussart quitte l’école à quatorze ans. Après deux petits boulots, il entre en 1936 comme garçon de course aux Ateliers de constructions électriques de Charleroi (ACEC), fleuron de l’industrie électromécanique belge, employant quelque 10 000 ouvriers. Il suit des cours du soir à l’Université du travail à Charleroi et obtient en 1938 le diplôme de traceur. Affilié à la Centrale – socialiste – des métallurgistes de Belgique (CMB), il ne joue pas encore vraiment de rôle militant et se passionne surtout pour le cyclisme.

Lors de l’invasion allemande en 1940, Robert Dussart s’exile au sud de la France, en suivant le déménagement des ACEC, puis reprend son poste à Charleroi après la capitulation française. Le 15 février 1943, l’usine est paralysée par une grève spontanée contre le service du travail obligatoire (STO) en Allemagne, à laquelle Dussart participe. Il est toutefois déporté dans un atelier ferroviaire à Leipzig (Saxe), du 22 février 1943 au 11 mai 1945. De retour en Belgique, il retrouve son affectation aux ACEC, non sans accomplir son service militaire en Rhénanie.

Réintégré aux ACEC fin 1946, Robert Dussart commence à s’engager dans le mouvement syndical. Il est en même temps actif comme secrétaire bénévole au sein de la Maison du peuple de Dampremy, qui passera aux mains des communistes entre 1947 et 1949. En juillet 1950, il se marie avec Renée Tonon (née en 1923). Leur union restera, durant trente ans, sans enfant.

En avril 1951, Robert Dussart adhère effectivement au Parti communiste de Belgique (PCB), plus particulièrement à sa cellule d’usine des ACEC. Dès lors, son militantisme se matérialise, non seulement à travers la délégation ouvrière de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB – syndicat interprofessionnel) mais aussi à travers la cellule d’entreprise du PCB, qui édite un périodique Dynamo. L’action communiste et syndicale au sein des ACEC-Charleroi est alors dominée par Auguste Wéry*. Cet ouvrier y a fondé en 1943 la cellule communiste et l’a popularisée réellement à partir de 1947, tout en grimpant les échelons de la délégation syndicale jusqu’à en devenir le président en 1950. Cet amalgame fait des travailleurs des ACEC la locomotive syndicale du mouvement social dans le Pays Noir, qui s’illustre notamment durant la Question royale (1950).
En août-septembre 1954, Robert Dussart se fait remarquer une première fois lors d’une grève extrêmement dure aux ACEC. À la suite des élections sociales de décembre 1954, il est élu délégué suppléant. Il développe dans son entreprise une politique d’ouverture et se présente comme un partisan du front commun. Jusqu’en 1960, il prend peu à peu la succession d’Auguste Wéry à la tête de la délégation syndicale et de la cellule communiste. Dussart, comme représentant du monde ouvrier de la région carolorégienne, est élu en avril 1960 au Comité central du PCB.

C’est surtout lors de la grève générale de l’hiver 1960-1961 contre la « Loi unique » que Robert Dussart se met en avant comme meneur ouvrier d’envergure. Dans la région de Charleroi, il est à l’origine du mouvement. Contrairement à la direction de la FGTB qui temporise le 16 décembre 1960 le déclenchement de la grève, le PCB décide d’appuyer la grève des services publics, décidée pour le 20 décembre, en bloquant ce jour-là toutes les entreprises privées où il a des partisans bien établis. La métallurgie de Liège (pr. et arr. Liège), le port d’Anvers (Antwerpen, pr. et arr. Anvers) et les ACEC de Charleroi font basculer, avec la Centrale générale des services publics (CGSP), le pays dans la grève. Dans les jours qui suivent, les structures syndicales sont dépassées par leur base et doivent reconnaître la grève. L’action de Dussart à partir des ACEC-Charleroi est particulièrement efficace dans la propagation du mouvement au Pays Noir. Tout au long de la grève, la grande usine carolorégienne est le moteur de la lutte au sein du bassin industriel. Harangueur infatigable, Dussart dirige les manifestations quotidiennes et les ACEC seront l’une des dernières entreprises à reprendre le travail le 23 janvier 1961.

Quelques mois plus tard, Robert Dussart, accusé de vandalisme (« bris de clôture ») durant la grève, est licencié des ACEC, mais est réintégré grâce à la réaction syndicale et à son acquittement judiciaire. Son rôle clé dans la grève et l’échec de son licenciement renforcent sa position syndicale et politique. Désigné vice-président de la délégation FGTB des ACEC, il occupe désormais une place de premier plan dans la Fédération carolorégienne du PCB. Sous sa conduite, la cellule communiste des ACEC croît jusqu’à atteindre 250 membres durant les années 1960. Dans la foulée de la grève, les communistes essaient de briser l’isolement politique de leur parti. Robert Dussart s’engage ainsi dans différentes initiatives. Tout d’abord, il s’approche des socialistes radicalisés qui ont adhéré au Mouvement populaire wallon (MPW), constitué en février 1961 comme groupe de pression régionaliste face au tout-puissant Parti socialiste belge (PSB). Dussart en devient une figure de proue à Charleroi, sans toutefois se convertir réellement au régionalisme. Dans la même optique, il tend la main aux ouvriers chrétiens en se distinguant comme rédacteur du Travailleur, une initiative de prêtres-ouvriers de Charleroi. Fort de son prestige comme militant ouvrier, il est présent sur les listes électorales du PCB à partir de 1964, mais sans l’ambition d’être élu.
Sur le plan syndical, Robert Dussart parachève en outre son ascension à la tête de la délégation syndicale des ACEC, en devenant le président en 1968. En 1970, il subit un lourd traitement contre le cancer des cordes vocales à Berlin-Est (République démocratique allemande – RDA ; aujourd’hui République fédérale d’Allemagne) et s’exprimera par la suite avec une voix éraillée qui le caractérisera sans atténuer son charisme.

1971 est une année charnière pour Robert Dussart. Il rejoint le comité exécutif de la Fédération des métallurgistes de la FGTB-Charleroi, qui lui était jusqu’alors interdit par son chef, Arthur Gailly*. Il est élu au Bureau politique du PCB et devient le directeur politique de son journal, Le Drapeau rouge, fonction qu’il occupe jusqu’en 1974. Malgré ses responsabilités nationales, Dussart ne s’est jamais complètement identifié avec l’appareil dirigeant du parti et n’a pas voulu quitter non plus les ACEC. De 1975 à 1977, il mène avec succès le premier grand combat syndical contre la dislocation des ACEC, bien que ne parvenant pas à obtenir la nationalisation de la firme.

En avril 1977, Robert Dussart est élu, grâce au système de l’apparentement, au Sénat où il représente l’arrondissement de Charleroi-Thuin. Il y est réélu en 1978 et y reste jusqu’en 1981. Parlementaire atypique, il reste salarié des ACEC et continue à présider la délégation syndicale. À la tribune, il se fait le porte-parole des revendications ouvrières, comme en réclamant la mise sous statut public de la sidérurgie. Il se présente aussi en 1978 à la présidence de la FGTB-Charleroi, mais y échoue face à Georges Staquet*, le dauphin d’Ernest Davister*. En 1979, il organise aux ACEC une grève pionnière pour les 36 heures par semaine. L’usine de Charleroi est bloquée durant treize semaines, c’est la plus longue grève des ACEC. Les ouvriers tiennent bon et finissent par l’emporter : ils passent en quelques mois de 40 heures à 36 heures par semaine. C’est alors une victoire sans commune mesure en Europe occidentale. Pour Dussart, c’est clairement le plus beau succès de sa carrière. Fort de ses racines ouvrières, il jouit d’une autorité et d’une popularité indéniable.
Robert Dussart mène encore la « guérilla sociale » aux ACEC en 1982, mais l’entreprise est à nouveau menacée de démantèlement. La crise s’amorce en 1983-1984. Les ACEC attendront le départ à la retraite de Dussart en juin 1986 pour commencer les vagues de licenciements massifs. Les ACEC se dilueront jusqu’à perdre ses initiales en 1992.
En 1986, Robert Dussart devient le président de l’aile francophone de son parti, alors en pleine décomposition. Le PCB a perdu ses derniers députés en 1985 et ne réunit plus que 5 000 membres principalement wallons. Dussart tente de réformer un parti profondément divisé. Malgré son dévouement, il n’arrive pas à changer la donne : les élections législatives de 1987 et communales de 1988 sont à nouveau des échecs, sans parler de l’hémorragie du nombre d’adhésions. La chute du mur de Berlin en novembre 1989 et l’effondrement des régimes communistes de l’Europe de l’Est amènent la crise des communistes belges à son paroxysme. En février-mars 1990, Dussart opte pour la dissolution du PCB, encore amaigri, mais la majorité des derniers militants s’y refusent et l’éjectent de la présidence, après avoir été isolé de sa propre fédération de Charleroi. Il s’affilie en désespoir de cause à la Fédération du PCB de Huy-Waremme, avant d’abandonner toutes ses responsabilités politiques, jusqu’à sa démission du Bureau politique en janvier 1991. Dussart apportera son soutien à José Happart puis à l’« Espace citoyen » de Jean Guy et à Ecolo, sans toutefois s’y investir réellement. Malgré sa retraite, Dussart continue à se solidariser avec la lutte ouvrière au pays de Charleroi. Il a ainsi inspiré pas mal de militants du syndicat métallurgiste FGTB de Charleroi. Il meurt en 2011, peu avant ses nonante ans.

Sur le plan personnel, après une interminable procédure de divorce avec Renée Tonon, Robert Dussart épouse en juin 1988 Josiane Vrand, déléguée du Syndicat des employés, techniciens et cadres (SETCa) pour les employé.e.s des ACEC, et militante communiste. Tous deux déménagent à Lambusart (aujourd’hui commune de Fleurus, pr. Hainaut, arr. Charleroi), puis à Sombreffe (pr. et arr. Namur).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article228420, notice DUSSART Robert. par Rik Hemmerijckx - Adrian Thomas, version mise en ligne le 30 mai 2020, dernière modification le 13 octobre 2021.

Par Rik Hemmerijckx - Adrian Thomas

Robert Dussart s'exprime devant l'assemblée du personnel des ACEC au Palais des expositions de Charleroi, 22 avril 1974 (collection privée Josiane Vrand).
Robert Dussart s’exprime devant l’assemblée du personnel des ACEC au Palais des expositions de Charleroi, 22 avril 1974 (collection privée Josiane Vrand).

ŒUVRE : Éditeur de Dynamo (1955-1982) – Collaboration à : Le Travailleur (1962-1966), Le Drapeau rouge (1971-1974, 1988), Cahiers marxistes (1974-1993) – « Faire échapper la santé aux lois du marché », Cahiers marxistes, n° 20, janvier 1974, p. 21-24 – « Le droit au travail », Cahiers marxistes, n° 32, mars 1975, p. 1-3 – « Sidérurgie : proposition de loi déposée par Robert Dussart », Cahiers marxistes, n° 92, mars 1981, p. 34-42.

SOURCES : GODARD M., « La grève de ’60-’61 – témoignage de Robert Dussart », Cahiers marxistes, n° 177, janvier 1991, p. 39-45 – HEMMERIJCKX R., « Robert Dussart, communist en syndicalist », Brood & Rozen, n° 4, 1997, p. 136-143 – RIKIR M., DELFORGE P., « Dussart Robert », dans DELFORGE P., DESTATTE P., LIBON M. (dir.), Encyclopédie du mouvement wallon, t. I, Charleroi, 2000, p. 229 – HEMMERIJCKX R., « Robert Dussart », dans Nouvelle biographie nationale, t. 13, Bruxelles, Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, 2016, p. 130-131 – THOMAS A., Robert Dussart, une histoire ouvrière des ACEC de Charleroi, Bruxelles, Éditions Aden, 2021, 498 p.

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