VAN LIERDE Jean.

Par Rik Hemmerijckx

Charleroi (pr. Hainaut, arr. Charleroi), 15 février 1926 – Watermael-Boitsfort (Région de Bruxelles-Capitale), 15 décembre 2006. Dessinateur industriel, employé, jociste, scout, catholique de gauche, résistant, pacifiste, objecteur de conscience, militant IRG-MIR, cofondateur des Amis de Présence africaine, cofondateur et secrétaire général du CRISP.

(Mons, collection Mundaneum).
(Mons, collection Mundaneum).

Jean Van Lierde est né dans une famille ouvrière chrétienne originaire de Charleroi. Sa mère est wallonne et son père, flamand, est influencé par le message social de l’abbé Daens. Il a deux frères et une sœur. En 1929, la famille déménage à Wavre (aujourd’hui pr. Brabant wallon, arr. Nivelles). Lors de sa jeunesse, il fréquente le milieu du scoutisme, de l’Action catholique et de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) à Wavre.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Jean Van Lierde, âgé de quinze ans, est obligé d’arrêter ses études à l’Institut Saint-Jean-Baptiste à Wavre et il commence à travailler à l’usine Tudor à Florival (aujourd’hui commune de Grez-Doiceau, pr. Brabant wallon, arr. Nivelles). Suivant l’exemple de son frère, il s’engage dans la Résistance. Il adhère au Mouvement national belge (MNB) en 1942. Il diffuse les feuilles clandestines. Il fait également partie d’un réseau de renseignements. À la Libération, mu par un réflexe d’humanisme, Van Lierde s’oppose aux violences contre les soldats allemands prisonniers.

En 1945, ayant suivi des cours du soir pour obtenir un diplôme de dessinateur industriel, Jean Van Lierde est engagé aux bureaux de la Société Solvay à Ixelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale). Lors de ces années, il est le président de la JOC de Wavre et le dirigeant local des scouts Saint-Michel. En tant que tel, il a des contacts avec les gens de la démocratie chrétienne du Brabant wallon, plus particulièrement avec le groupe de La Relève et aussi avec les relais de Témoignage chrétien. C’est dans ce milieu qu’il fait la connaissance de Jules Gérard-Libois, qui deviendra un des animateurs du groupe Esprit, et de Claire Audenaerde, avec qui il se marie en novembre 1950 à Watermael-Boitsfort et qui sera pour lui un soutien cons-tant. Le couple aura cinq enfants.

Par ailleurs, à Bruxelles, Jean Van Lierde fréquente le milieu de Pensée et Action, autour de l’anarchiste Marcel Dieu ; celui des Cahiers Socialistes, avec Raymond Rifflet et Georges Gorielly. Il assiste en plus aux conférences de Pierre Teilhard de Chardin chez les Jésuites. À partir de 1947, il est également en relation avec l’association de réconciliation franco-allemande qui édite la revue Documents / Documente et est présent lors des Rencontres ouvrières à Überlingen (Bade-Wurtemberg) en Allemagne. C’est par tous ces contacts et ces discussions qu’il découvre les idées du pacifisme, de l’antimilitarisme, du socialisme libertaire, de l’anti-stalinisme et d’un christianisme émancipateur. L’originalité d’un Van Lierde, c’est qu’il réussit à intégrer toutes ces idées dans sa conception d’un catholicisme de gauche.

Pourtant, c’est le pacifisme qui devient une des idées dirigeantes de la vie de Jean Van Lierde. En octobre 1949, au moment où il est appelé sous les armes, il refuse d’accomplir son service militaire. Il est mis en prison. Immédiatement, une campagne de soutien est lancée et c’est le socialiste Gaston Baccus qui est le premier à introduire une proposition de loi pour obtenir un statut de l’objection de conscience. Comme Van Lierde ne veut pas céder, il est condamné par les tribunaux militaires et emprisonné trois fois lors des années 1949-1952 : il effectue en tout quinze mois de prison. Plusieurs personnalités le soutiennent dans son action, dont le chanoine Joseph Cardijn, Charles Gheude, André Oleffe, Jules Gérard-Libois, André Molitor, Jean Rey, Pierre Harmel, Henri Rolin, Guy Cudell. Le plaidoyer d’octobre 1951 de Van Lierde, Pourquoi je refuse d’être soldat, est considéré comme un des textes essentiels de l’antimilitarisme en Belgique. Finalement, en février 1952, les autorités belges commuent la peine en travail dans les charbonnages.

Jean Van Lierde est engagé au charbonnage du Bois du Cazier à Marcinelle (aujourd’hui commune de Charleroi). Au fond de la mine, il est chargé de l’évacuation des matières des chantiers, puis des transports par « berlaines ». Pour Van Lierde, c’est un vrai calvaire. Choqué par les conditions de travail dangereuses et insalubres, les cadences infernales et la terreur des amendes, il entre en conflit avec le personnel de maîtrise et la direction du charbonnage. En plus, le 9 août 1952, il a « l’audace », comme syndicaliste chrétien, de faire grève avec ses camarades de la FGTB (Fédération générale du travail de Belgique – syndicat socialiste) contre le service militaire prolongé à vingt-quatre mois. Menacé de préavis par trois fois, il est viré au bout de six mois de travail. En 1953, il décrit ses expériences dans une brochure qui fera histoire, 6 mois dans l’enfer d’une mine belge, une édition des Jeunes gardes socialistes. Vu la catastrophe minière qui s’est déroulée au Bois du Cazier en 1956, on peut affirmer que c’est un texte visionnaire.
Se trouvant depuis lors sur la « liste noire », aucun charbonnage en Belgique ne veut encore engager Jean Van Lierde. Chômeur depuis octobre 1952, il peut reprendre son travail à la Société Solvay à partir de février 1954. Le statut des objecteurs de conscience sera finalement voté en 1964.

Célèbre par son action pour le droit de l’objection de conscience, Jean Van Lierde devient une des figures dirigeantes de la branche belge de l’Internationale des résistants à la guerre (IRG) et du Mouvement international de la réconciliation (MIR). Pendant quelques années, il s’est également affilié aux Jeunes Gardes Socialistes, où il fait la connaissance d’Émile Van Ceulen et de Guy Cudell. De plus, il est proche de l’association Stop War du baron Antoine Allard. À partir de 1952, il est régulièrement présent lors des congrès internationaux du Mouvement de la paix. Dès 1957, il fait partie du Conseil international de l’IRG et il participe également aux activités internationales du MIR. Partisan d’un dialogue avec le bloc de l’Est, Van Lierde n’a jamais été dupe des régimes communistes : en 1952, au Conseil mondial de la Paix à Vienne (Autriche), il dénonce les procès de l’Est et propose le refus du service militaire afin d’empêcher les guerres coloniales. Il fera le même coup en 1973, au Conseil mondial de la Paix à Moscou, en diffusant au public la copie du statut de l’objection de conscience signé par Lénine en 1919, puis de nouveau en 1980, à Sofia, en dénonçant l’invasion soviétique en Afghanistan.

L’anticolonialisme constitue l’autre thème majeur dans l’action de Jean Van Lierde. À partir de 1954, il publie régulièrement des articles dans Routes de Paix pour dénoncer la politique française en Algérie et pour soutenir la décolonisation du Congo. La revue est interdite en France à plusieurs reprises, mais rééditée sous d’autres titres : Coexistence, Paix et Coexistence et Carrefours de la Paix. En avril 1958, il est parmi les fondateurs du Comité pour la paix en Algérie. Jusqu’en 1962, Van Lierde est impliqué dans le soutien aux réfractaires français et aux militants du Front de libération nationale (FLN). Il procure à Bachir Boumaâza une soutane pour s’enfuir et il organise des hébergements en Belgique, notamment à la cure de Boitsfort (Bruxelles).

Toutefois, la grande passion de Jean Van Lierde est le Congo. À Bruxelles, il est une des figures centrales des groupes de réflexion autour de la décolonisation du Congo : le Centre de documentation internationale, Les Midis du Congo et Les Amis de Présence africaine, dont il est un des fondateurs avec Pierre Houart et Guy de Bosschère. Au sein du groupe Esprit, il dirige, avec Ernest Glinne, le Comité d’études congolaises. Van Lierde suit de près les événements qui vont mener à l’indépendance du Congo et il entre également en contact avec des jeunes congolais. En 1959, il fait la connaissance de Patrice Lumumba et il devient un de ses confidents. En janvier 1960, au moment où le gouvernement belge organise une table ronde à Bruxelles pour régler la transition, Van Lierde fait tout pour que Lumamba soit présent. Au cours des négociations, celui-ci se met en avant comme le futur premier du Congo indépendant. Le 30 juin 1960, lors des fêtes de l’Indépendance, Van Lierde se trouve à Kinshasa au moment où Lumumba prononce son fameux discours anticolonial. On présume qu’il l’a influencé dans ce sens. Après l’assassinat de Patrice Lumumba, en janvier 1961, Jean Van Lierde lui rendra hommage en éditant ses écrits politiques avec une préface de Jean-Paul Sartre.

Le militantisme pacifiste et anticolonialiste domine le personnage de Jean Van Lierde, mais il va encore développer une autre dimension dans sa vie. Participant depuis plusieurs années aux conférences du groupe Esprit à Bruxelles, son ami Jules Gérard-Libois lui propose de s’occuper de la gestion d’un centre de documentation en sciences politiques. Fin novembre 1958, Van Lierde quitte son boulot chez Solvay et devient gestionnaire du Centre de recherche d’information socio-politique (CRISP) à Bruxelles. C’est le début de l’édition du Courrier hebdomadaire du CRISP. Plusieurs de ces dossiers – notamment ceux sur le Congo – deviennent des œuvres de référence. En 1970, au moment où les publications du CRISP sont interdits au Zaïre, il reprend en plus la gestion du Centre d’étude et de documentation africaines (CEDAF). Pendant vingt-cinq ans, Van Lierde sera le directeur-gérant et le secrétaire général du CRISP.

Au cours des années 1960, Jean Van Lierde continue à jouer un rôle important au sein du Mouvement de la paix, aussi bien sur le plan national qu’international. En 1964, avec le vote d’un statut légal pour les objecteurs de conscience en Belgique, il met sur pied les structures pour organiser le Service civil de la Jeunesse (SCJ). En mars 1967, Van Lierde intervient auprès du chanoine Cardijn pour lui demander son soutien à la manifestation contre la guerre au Vietnam. En 1969, avec l’abbé Paul Carette et Antoine Allard, il crée l’association Paix sur Terre afin de gérer la Maison de la Paix à Bruxelles et à Charleroi. En 1970, il est un des cofondateurs du Comité national d’action pour la paix et le développement (CNAPD). En Belgique francophone, il réussit à fusionner l’IRG-MIR, mais, sur le plan international, MIR et IRG sont restées des organisations séparées.

En 1983, pour des raisons de santé, Jean Van Lierde prend sa retraite au CRISP, mais il continue à jouer son rôle au sein du Mouvement de la paix. En 1989, il est cofondateur et premier président du Bureau européen de l’objection de conscience (BEOC) à Bruxelles. Il publie ses carnets de prison en 1994 et ses mémoires en 1998. Il décède à l’âge de quatre-vingt ans.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article228665, notice VAN LIERDE Jean. par Rik Hemmerijckx, version mise en ligne le 2 juin 2020, dernière modification le 20 mai 2021.

Par Rik Hemmerijckx

(Mons, collection Mundaneum).
(Mons, collection Mundaneum).

ŒUVRE : Pourquoi je refuse d’être soldat : déclaration faite devant le Conseil de Guerre de Bruxelles le 3 octobre 1951, Bruxelles, IRG, 1952, 7 p. – Six mois dans l’enfer d’une mine belge, Bruxelles, JGS, 1953, 19 p. – La révolution non-violente au Congo, Bruxelles, Le Livre Africain, 1960, 16 p. – « L’Algérie torturée », Coexistence, septembre-décembre 1960, n° 73-74, 80 p. – VAN LIERDE J. (éd.), La pensée politique de Patrice Lumumba, Paris-Bruxelles, Présence africaine, 1963, 401 p. – Service militaire ou service civil, Bruxelles, Service Civil de la Jeunesse, 1964, 68 p. – Comment servir la paix, Bruxelles, chez l’auteur, 1969, 22 p. – Avec CRUSE R., Le pacifisme est-il compatible avec la Révolution ? De quoi parle-t-on en disant Non-Violence ? Deux réponses, Saint-Etienne, Le Soleil, 1972, 11 p. – La non-violence, semence de liberté pour les peuples opprimés, Charleroi, Fusil brisé, 1987, 9 p. – Carnets de prison, Bruxelles, EVO, 1994, 262 p. – Cinquante ans dans la WRI, Bruxelles, MIR-IRG, 1996, 22 p. – Un insoumis, Bruxelles, Labor, 1998, 208 p. – Patrice Lumumba : la dimension d’un tribun, Bruxelles, MIR-IRG, 2005, 74 p. – Avec DE BOSSCHERE G., La guerre sans armes : douze années de luttes non-violentes en Europe (1952-1964), Bruxelles, Éd. Luc Pire-Karthala, 2002, 117 p.

SOURCES : Mundaneum, papiers Jean Van Lierde – CEGES, papiers Jean Van Lierde – Archives UCL, papiers Jean Van Lierde – GÉRARD-LIBOIS J., HEINEN J., Belgique-Congo 1960 : le 30 juin pourquoi, Lumumba comment, le portefeuille pour qui, Bruxelles, Pol-His, 1989, 167 p. – VALLET D., « Jean Van Lierde : 1926- », Cahiers de la Réconciliation, 1990, n° 1, p. 30-32 – DONNEUX J.-L., LEPAIGE H., Le Front du Nord, des Belges dans la guerre d’Algérie (1954-1962), Bruxelles, Pol-His, 1992, 261 p. – HEMMERIJCKX R., « Jean Van Lierde. Een strijd tegen het militarisme », Brood & Rozen, n° 28, 1995, p. 15-18 – HEMMERIJCKX R., « Jean van Lierde (1926-2006) : de kracht van een overtuiging », Brood & Rozen, n° 1, 2007, p. 50-55 – HOUART P., Présence africaine (1958-1963) et la tribune du tiers-monde (1960-1963-1974), Rosières, CIAC, 2002, s.p. – GAMBLIN G., « Jean Van Lierde, témoin de courage et d’humanité », Alternatives non-violentes, no 142, 2007, p. 70-72 – PUISSANT J., « Hommage à Jean Van Lierde. Témoignage », Chroniques de Watermael-Boitsfort, mai 2010, n° 11, p. 17-18 – L’objecteur, documentaire réalisé par Hugues Lepaige, 1998.

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