DORMOY Pierre [né PARENTHOU D’ORMOY Auguste, Pierre, dit]

Par Justinien Raymond

Né le 9 juillet 1876 à Paris (VIe arr.), mort le 11 mars 1970 à Cherbourg (Manche) ; fonctionnaire à la préfecture de la Seine ; syndicaliste et militant socialiste ; conseiller municipal et député (1919-1924) de Paris ; maire de Menton après la Libération de 1945.

Dormoy était le fils de Pierre-Auguste Parenthou, directeur commercial, et de Rose, Amélie, Clémentine d’Ormoy, sans profession, dont il adopta le nom comme pseudonyme, en lui enlevant son air de noblesse. Son père naquit le 11 novembre 1813 à Delfzyl (Hollande) de Louis Parenthou, contrôleur des domaines de l’Empire, né à Lyon en 1730, et de son épouse Marie Arensma, née à Putte (Hollande). Sa mère naquit à Bordeaux le 11 avril 1837, de Ferdinand d’Ormoy, officier de cavalerie en disponibilité, né à Troyes en 1810, et de Louise Ernestine de Rohan, native de Brest.

Pierre Dormoy reçut la formation de l’École Lavoisier de Paris, sanctionnée par le certificat d’études primaires supérieures en 1892. Cette année-là, la mort de son père le contraignit à gagner sa vie. Il trouva un emploi aux Archives de la Seine d’où il passa à la préfecture. Il s’essaya à l’enseignement primaire et y renonça en même temps qu’à la dispense de service militaire que cette fonction lui eût assurée. Mis à part trois ans de présence sous les drapeaux, il fut donc fonctionnaire de la ville de Paris jusqu’à son élection au conseil municipal en 1912. En 1924, battu aux élections législatives, il rentra à la préfecture de la Seine, dirigea pendant trois ans le refuge Nicolas Flamel qu’il orienta vers la rééducation professionnelle des jeunes dévoyés et termina sa carrière en 1933 comme directeur régisseur comptable de la Maison de Retraite départementale (Fondation Favier). Il se retira alors à Menton.

S’il dut, à cause d’un deuil familial et pour des raisons matérielles, interrompre ses études régulières et renoncer à de hautes ambitions intellectuelles (il rêvait de suivre deux aînés, ses condisciples Urbain et Langevin, vers l’enseignement supérieur scientifique), Pierre Dormoy n’interrompit pas sa formation. En 1894, il obtint le Brevet supérieur. Il reçut un enseignement gréco-latin d’un précepteur bénévole, voisin et ami de ses parents, Étienne Vacherot, ancien directeur d’études à l’ENS. Il suivit des cours en Sorbonne, au Collège de France, au Collège libre des Sciences sociales et prit des inscriptions à la Faculté de Droit.

Pierre Dormoy rejoignit le mouvement socialiste à seize ans, l’année même où il entra dans la vie active. À la fin de 1892, il adhéra au groupe socialiste du Ve arr. où il habitait. En 1897, il s’inscrivit aux Étudiants collectivistes. Détermination précoce qu’ont pu commander l’ardeur de son tempérament (il côtoya même quelque temps l’anarchie) et une révolte instinctive devant les difficultés de la vie qui le frustraient de ses espoirs. Mais les influences personnelles n’ont pas manqué et d’abord les traditions familiales. Son père prit part, dans le rang, aux insurrections de juillet 1830, de février 1848, et, s’il hésita et s’abstint en juin, il porta l’uniforme des Fédérés en 1871. Son grand-père maternel avait, lui aussi, prit part aux Trois Glorieuses et était titulaire de la Médaille de la Révolution de Juillet. S’il coopéra à la répression du soulèvement populaire de juin 1848, sous les ordres du général Foucher, il refusa de prêter main-forte au Coup d’État du 2 décembre et gagna l’Algérie où il mourut colon à Constantine en 1859. Charles d’Ormoy, grand-oncle de Pierre, fut, lui, un émeutier de juin 1848 ; arrêté et emprisonné, il n’échappa à la déportation que sur intervention de son frère qui avait donné des gages à la politique de l’ordre. Les relations de la famille de Pierre Dormoy s’ajoutèrent à ses traditions pour le pousser vers le « mouvement ». Elles furent cependant assez éclectiques. Étienne Vacherot, condamné sous l’Empire pour son livre La Démocratie, avait bien pu être choqué par la Commune qui lui resta toujours étrangère, au point de rallier la monarchie constitutionnelle, il n’en restait pas moins, à sa manière, un démocrate à l’esprit ouvert. À quatre-vingt-sept ans, en 1896, peu ayant sa mort, il déclarait à son élève P. Dormoy déjà fortement engagé : « Si j’avais ton âge, je serais probablement socialiste » (Notice autobiographique, p. 3). Plus « déterminante » fut l’influence de Paul Lafargue et de Laura son épouse (ibid.), seconde fille de Marx. Au retour de l’exil londonien, ils habitèrent le même immeuble que la famille Parenthou et vécurent avec elle dans une étroite intimité. Pierre Dormoy les fréquenta assidûment et rencontra chez eux Charles Longuet et son fils Jean auquel il fut lié dès sa jeunesse.

Tant de parrainages peuvent bien expliquer, dans une large mesure, une foi fermement, embrassée. Elle se durcit dans une action aux multiples aspects et dans les contacts qu’elle lui procura. Jeune employé salarié, il se mêla activement aux milieux syndicalistes. Obéissant au mot d’ordre des organisations socialistes, il fréquenta, pendant son service militaire, la Bourse du Travail de sa garnison, Melun, où il devint l’ami de Robert Louzon, alors étudiant. Dans le même temps, il venait clandestinement à Paris se mêler aux manifestations dreyfusardes. En 1904, il participa à la création d’un des premiers syndicats de fonctionnaires, celui des employés de la préfecture de la Seine, et, sans abandonner le socialisme, suivit un temps le syndicalisme révolutionnaire. Il subit l’influence de Victor Griffuelhes dont il devint l’ami et qui souhaita, plus tard, le voir remplacer Albert Lévy* comme trésorier de la CGT. Il connut Hubert Largardelle dont il devint le collaborateur au Mouvement socialiste. Pendant son service militaire déjà, Dormoy avait « lu, étudié, annoté » (ibid.) les écrits de Georges Sorel parus dans L’ère nouvelle, dans Le Devenir social et surtout dans L’Humanité nouvelle (1898) et il connut l’auteur des Réflexions sur la violence. Cette orientation de jeunesse explique que Pierre Dormoy n’ait accordé qu’une portée limitée à la coopération. Il la considérait tout au plus comme un régulateur des prix. Néanmoins, il adhéra toujours à la coopérative de son quartier, à « la Prolétarienne » du Ve arr. en 1900, à celle du XIIe arr. en 1912, et il se fit même ouvrir un compte à la Banque coopérative.

À son retour à la vie civile en 1900, Pierre Dormoy collabora au Conscrit, organe des Jeunesses socialistes qui s’efforçait de recruter parmi les jeunes appelés sous les drapeaux. Sans en porter le titre, il en fut même l’administrateur jusqu’à l’entrée à ce journal des éléments de l’hervéisme. Alors, il donna l’essentiel de son activité politique à l’Agglomération parisienne du POF, la représenta en 1900 au deuxième congrès général des organisations socialistes, salle Wagram à Paris, et au congrès du POF à Roubaix en 1901. À partir de 1902, il milita à la Fédération de la Seine du Parti socialiste de France et en devint le trésorier. Il fut délégué par la Fédération de l’Hérault au congrès de l’unité en 1905 au lendemain duquel il se trouvait à la cinquième section socialiste de la Seine. Sa position syndicaliste révolutionnaire, assez suspecte aux dirigeants de la SFIO, l’éloigna d’abord de toute fonction importante dans la Fédération unifiée qui le délégua cependant aux congrès nationaux de Chalon (1905), Limoges (1906), Toulouse (1908), Saint-Étienne (1909), Nîmes (1910), Paris (1910), Saint-Quentin (1911), Lyon (1912), Brest (1913), Amiens (1914). Il intervint à Toulouse et à Lyon, et le congrès d’Amiens le porta à la CAP. En 1908, il donna des cours sur l’histoire du mouvement ouvrier, de la Commune à l’unité, à la première École socialiste créée à Paris par Étienne Bonnet, membre, comme lui de la cinquième section.

En 1910, soutenu par Ed. Vaillant, Pierre Dormoy devint le secrétaire de la fédération de la Seine, succédant à Lavaud, élu député. Pendant trois ans, il poursuivit un effort remarqué d’organisation et de propagande. Il mobilisa tous les orateurs possibles, des plus brillants aux plus modestes, et établit un tableau de leur service, en réunion publique ou en assemblée de section. Il fut le promoteur du grand meeting du Pré-Saint-Gervais où il appela, aux côtés de Jaurès, le social-démocrate allemand Scheidemann. Il anima la résistance de la Fédération à la répression antisyndicale, notamment au lendemain de la grève des cheminots. Il orienta son action vers des questions pratiques, comme le problème du logement ouvrier. Il prépara méthodiquement les élections municipales de 1912 dont les résultats portèrent témoignage des succès de sa direction fédérale.

Pierre Dormoy en bénéficia lui-même puisqu’il conquit le siège du quartier de Picpus (XIIe arr.), au second tour, par 4 396 voix, après annulation, par le conseil de préfecture, d’un premier résultat où il n’avait que deux voix d’avance. Pour se consacrer à son double mandat de conseiller municipal de Paris et de conseiller général de la Seine, Pierre Dormoy abandonna en 1913 le secrétariat fédéral. À l’Hôtel de Ville, il se consacra essentiellement au logement populaire et aux questions scolaires. En 1913, il rapporta et intervint sur la réorganisation de l’Inspection médicale des écoles de la banlieue parisienne. En 1917, il défendit les intérêts des usagers du gaz et les revendications du personnel municipal. En 1919, il proposa de créer un Office central du logement et d’imposer la déclaration des appartements vacants : le principe, adopté, resta lettre morte.

La guerre marqua un ralentissement de son activité politique. Mobilisé en 1914 comme chef de section, il rejoignit sans scrupules son poste de combat, « les efforts des socialistes et des syndicalistes pour entraîner les organisations allemandes à une résistance de la guerre étant resté infructueux » (Notice autobiographique, p. 3). Il s’y conduisit vaillamment : l’attestent une citation à l’ordre de la brigade gagnée en 1916 sur l’Yser comme combattant du 74e territorial, une blessure en 1917, l’accession au grade de lieutenant, une nouvelle citation à l’ordre du régiment en 1918 au Chemin des Dames où il fut gazé et figura parmi les soldats tués à l’ennemi. Au conseil municipal de Paris, le président Deslandres prononça son éloge funèbre. En réalité, il avait été fait prisonnier et il demeura captif en Allemagne jusqu’à la fin des hostilités.

Démobilisé en décembre 1918, il reprit le cours de sa vie politique. Aux élections du 16 novembre 1919, il figura avec Paul-Boncour et Léon Blum*, dans la deuxième circonscription de la Seine (Ier, IIe, IIIe, IVe, XIe, XIIe et XXe arr.), sur la liste socialiste qui recueillit une moyenne de 48 707 suffrages sur 221 132 inscrits. Il fut élu second, derrière Paul-Boncour, devançant L. Blum de 1 157 voix. Un an après ces élections, l’unité de la SFIO se brisait au congrès de Tours (décembre 1920). Pierre Dormoy, alors en traitement à la suite d’un grave accident, n’y assista pas. Pendant la guerre, il avait aussi été éloigné du « jusqu’auboutisme à tendance quelque peu chauvine que du défaitisme » (ibid. p. 5). Il avait connu, avant et pendant la guerre, Clara Zetkin et les proscrits russes, Plekhanov, Lénine, Rakowski, Kamenev, Riazanov, Lunatcharski. Il se rangea avec la majorité qui allait constituer le Parti communiste et fut secrétaire du nouveau groupe parlementaire.

Le congrès de Marseille (décembre 1921) du Parti communiste l’élut membre suppléant du Comité directeur. À la réunion du CD en août 1922, Dormoy vota la motion Frossard-Souvarine sur la politique générale, « avec réserves ». Le congrès de Paris (octobre 1922) le désigna à nouveau au Comité directeur et au bureau politique. Il conduisit en décembre 1922 la délégation française au IVe congrès de l’Internationale communiste, à Moscou, comptant obtenir des garanties sur l’autonomie des partis nationaux. Les débats, ses contacts avec Trotski et Zinoviev, lui laissèrent peu d’espoir. Il quitta le Parti communiste peu après et le bureau politique confirma son exclusion dans sa réunion du 3 mars 1923. Il resta pendant deux ans sans affiliation.

En 1920, il avait renoncé à son siège de conseiller municipal en faveur de son camarade Garchery, mais il reprit au Palais-Bourbon les efforts déployés à l’Hôtel de Ville sur la question des loyers, en faveur de l’habitat et de l’urbanisme. Cette année-là il présenta un rapport qui est à l’origine des services municipaux du logement. En 1921, il déposa un amendement à un projet de loi concernant les loyers. Il y ébauchait l’organisation d’un service public du logement et il en défendit l’idée en deux interventions, les plus substantielles de sa brève carrière parlementaire. En 1923, il proposa de codifier les lois sur les HBM, et élabora plusieurs rapports sur les dispositions complémentaires à la loi de 1919 concernant l’extension et l’aménagement des villes et sur les autorisations d’emprunts accordées à la Ville de Paris et au département de la Seine pour la construction d’HBM et l’aménagement de leur territoire. Ces initiatives allaient à l’encontre des intérêts des propriétaires de garnis et de lotissements insalubres, spéculant sur la crise naissante du logement et hostiles à toute organisation sociale de l’habitation. En mai 1924, il fut victime de leur manœuvre. Une liste panachée, dite de l’Auvergnat de Paris, où il ne figurait pas, fut distribuée à domicile à une trentaine de milliers d’exemplaires. Il lui manqua 500 voix et il fut battu.

Il reprit ses fonctions à la préfecture de la Seine jusqu’à sa retraite et rentra au Parti socialiste SFIO. En son nom, il tenta trois fois, vainement, de reprendre le siège municipal de Picpus, devenu fief communiste. Au premier essai, en 1925, il suivait à 117 voix son vainqueur du second tour, le député Garchery. En juillet 1933, il recueillit 1 586 voix contre 3 041 à Taillard*, candidat du PUP et 1 984 à Gourdeaux* du PCF.

Des événements dramatiques allaient apporter à Pierre Dormoy, à un âge avancé, et loin de son ancien champ d’action, une survie politique inattendue. Il était retiré à Menton depuis six ans quand éclata la Deuxième Guerre mondiale. En 1940, comme tous les habitants, il fut évacué lors de l’attaque italienne. Errant, il noua, au hasard de ses séjours, des contacts avec la Résistance. La municipalité qui en émana en 1945 le nomma maire de la ville de Menton libérée. Réélu en 1947, il fut battu en 1953. Il resta conseiller municipal jusqu’en mars 1959. Pierre Dormoy présida donc à la renaissance d’une cité meurtrie.

Tout en administrant sa ville, Pierre Dormoy défendit par la parole, à Menton et à Nice, l’autonomie municipale menacée, Au cercle Léo Lagrange* de Nice, il reprit, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire du mouvement ouvrier enseignée dès avant 1914 à l’École socialiste de Paris. Il y discourut aussi sur des sujets littéraires.

Tout en restant membre du Parti socialiste, Pierre Dormoy abandonna peu à peu toute politique active, se bornant, de temps à autre, à participer aux cérémonies commémoratives pour lesquelles le désignait son long passé de militant. Le 31 juillet 1955, il parla, au Panthéon, à la traditionnelle manifestation anniversaire de l’assassinat de Jaurès. En 1956, il en rappela le souvenir devant les militants des Alpes-Maritimes.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article22870, notice DORMOY Pierre [né PARENTHOU D'ORMOY Auguste, Pierre, dit] par Justinien Raymond, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 1er février 2019.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Collaboration journalistique : Le Progrès de l’Indre (en 1895). — Le Progrès de Loir-et-Cher de 1896 à 1900. — Le Progrès de l’Allier, après 1900. — Le Conscrit, courte collaboration en 1900. — Le Mouvement socialiste. — L’Avant-Garde, notamment l’article de tête, non signé, au lendemain des événements de Villeneuve-Saint-Georges, article cité par Jaurès qui ignorait de quelle plume il était. — L’Action directe (seconde série). — Le Socialiste. — L’Avenir. — L’Internationale. — Le Droit ouvrier. — L’Humanité.
Pierre Dormoy collabora à ces trois derniers organes pendant son court passage au Parti communiste en 1921 et 1922. Il avait donné quelques articles à l’Humanité avant 1914. — Le Populaire après 1924 et son retour dans la SFIO.
Brochure explicative de la loi des Loyers, Paris, 1921.
Documents personnels : Pierre Dormoy a conservé des publications très diverses et « beaucoup de notes ». En 1957, il nourrissait « une grosse ambition ». Il projetait, grâce à ces archives, de « rassembler ses souvenirs [] afin de laisser derrière lui un document vécu qui corrigera dans l’esprit de ceux qui le liront ce que la plupart des études parues jusqu’ici sur le mouvement ouvrier et socialiste ont de trop livresque (Dolléans) ou de trop schématique et souvent partial (Paul Louis et Zévaès) » (Notice autobiographique, p. 8).

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique I.M.Th., bobines 21 et 45. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes, III, op. cit., p. 155, 184, 188 et La France socialiste, op. cit., p. 206 et 397. — Renseignements fournis par Pierre Dormoy en 1957 : lettres des 29 avril et 8 septembre, deux notices biographiques jointes à cette dernière lettre : une en forme de résumé, l’autre développée en huit pages dactylographiées. — Notes de J. Girault.

ICONOGRAPHIE : La France socialiste, op. cit., p. 397.

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