LUCAS Théophile [Théophile Bazile]

Par Jean-Joseph Chevalier

Né le 10 mars 1847 à Mortagne-sur-Sèvre (Vendée), mort le 1er juin 1938 à Mortagne-sur-Sèvre (Vendée) ; tisserand ; président de la SSM de Mortagne-sur-Sèvre (...1888…) ; « président de la grève » des cotonniers (1888) ; républicain.

Théophile Lucas appartenait à une famille profondément ancrée dans le fil et la toile : son père tisserand ; son frère Bazile, marchand de lin ; son autre frère Eugène, tailleur d’habits ; sa femme, Marcelline Douillard, épousée en 1876, tailleuse. En 1888, il tint à Mortagne un rôle de premier plan dans la grève des cotonniers qui dura du 17 septembre au 17 octobre pour le maintien du tarif des façons adopté en 1883 et uniformisé en 1887. La Tribune publique, l’organe de la Chambre syndicale des ouvriers tisserands du rayon industriel de Cholet (CSOT), le mentionne comme président de la section mortagnaise sans doute par confusion ou attraction avec le mandat de « président de la grève » que lui avaient confié les grévistes. Ce mandat ponctuel, il le devait plutôt à son rôle de président de la SSM (société de secours mutuels) locale, une tâche plus fréquemment assurée par un notable que par un ouvrier et qui lui valait le respect et la confiance de ses pairs. Sans doute existait-il à Mortagne une proximité de résistance entre le syndicat et la mutuelle qui facilitait l’aide aux familles les plus démunies, en particulier en temps de grève [F. Regourd].
Dans les jours qui précédèrent le vote de la cessation de travail, Lucas intervint dans la commune voisine d’Évrunes où les Prévoyants qui venaient de faire dissidence de la CSOT s’opposaient à l’action collective avec le soutien du maire conservateur. Non sans courage, il se rendit à l’assemblée qu’ils avaient organisée contre le mouvement et convainquit les participants de cesser le travail, ce dont le président de la CSOT, Philippe Vigneron, le félicita lors de la « Réunion générale des syndicats ouvriers » tenue à Cholet au deuxième jour de la grève. À la mi-octobre, il participa aux délégations qui rencontrèrent le sous-préfet de Cholet et les patrons.
Lucas, en raison de son engagement mutualiste, fut en première ligne sur le front des ressources financières. Si son intercession dans le don de 300 francs que fit le préfet de la Vendée aux souscriptions des grévistes lors de sa venue à Mortagne le 8 octobre n’est pas établie, la rencontre ce jour-là entre lui, président de la SSM, et Edmond Robert, le représentant de l’État, esquissa entre les deux personnalités un rapprochement bien compris . C’est du moins ce que suggère une lettre que Lucas adressa au préfet le 14 octobre – alors que la grève n’était pas encore terminée – pour lui dire combien la SSM n’avait plus les moyens de poursuivre sa mission d’assistance :
« Hier [samedi 13 octobre], je n’ai pu répondre à votre honorée lettre parce que j’étais à Cholet, justement pour mettre fin à cette lutte et signer le tarif dans les conditions qui nous étaient offertes au moment de votre passage à Mortagne. Mais, avant de voir MM. les Patrons, nous avons voulu demander des conseils à M. le Sous-Préfet qui nous a engager d’attendre jusqu’à lundi [15 octobre], vu qu’il allait recevoir des tarifs de ses collègues visant le tissage à la main et le tissage mécanique qui lui serait d’un grand appui pour faire valoir nos droits.
Mais maintenant, Monsieur le Préfet, permettez-moi de réfuter ce droit d’influence que vous voulez bien me donner vis à vis des ouvriers en grève, car je ne me suis jamais arroger le droit de les pousser à la résistance, car je sais que trop que ces genre de lutte n’amène que la misère, quoique cependant ce soit la seule arme dont nous puissions nous servir.
Ces honnêtes pères de famille avait besoin d’une tête, je me suis sacrifier pour eux car, je le sait, je serai victime de mon dévouement ; ils se retourne vers l’ouvrier parce que le riche ne fait que l’humilier. Dimanche dernier [7 octobre], comme vous le savez, Monsieur le Préfet, ils m’ont confié une autre tâche non moins pénible car je la prends dans de bien tristes conditions, il a été dépensé depuis le 1er janvier 1 072 francs en plus des cotisations.
Vous voyez bien, Monsieur le Préfet, par ce simple exposé que j’aurai besoin de votre bienveillant concours et toute la sympathie des ouvriers pour pouvoir relever leurs courage abattus par des déceptions émanant de toutes part et toujours à leurs détriment ; c’est vraiment pénible car ce sont d’honnêtes pères de famille qui font parties de cette belle institution et qui voudrait élever leurs enfants sans être obligés de les envoyer tendre la main, et tâcher d’en faire avec un peu d’instruction d’honnêtes républicains. Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l’assurance de votre serviteur tout dévoué [sic]. »

Écrivant cette lettre, Lucas savait sans doute qu’Edmond Robert avait été député de l’Oise, Gauche républicaine, de 1881 à 1885. Faisant vibrer la corde républicaine en terre blanche, il pouvait espérer qu’après avoir manifesté sa générosité aux ouvriers en grève – au grand scandale de la presse conservatrice locale (L’Anjou, L’Intérêt public) – le préfet pourrait aider la « belle institution » qu’était la SSM avec un risque moindre d’hostilité.
En dépit de la bienveillance des représentants de l’État, soucieux de se ménager le monde ouvrier face aux forces réactionnaires, les négociations échouèrent. L’immobilisme des Prévoyants, la très forte résistance du patronat mécanique, l’insuffisance du soutien des liniers et la détresse des tisserands cotonniers à la cave conduisirent à la défaite. Le travail des cotonniers reprit le 18 octobre dans des conditions pires qu’avant la grève : les tisserands à la cave étaient contraints d’accepter le tarif à la baisse contre lequel ils s’étaient levés ; les tisseurs sur métiers mécaniques qui s’étaient mis en grève pour les soutenir ne purent retrouver leur atelier qu’après avoir accepté une réduction d’un centime par mètre, soit environ quarante centimes par jour, et plusieurs d’entre eux furent renvoyés. Il fallut près de deux années pour que la CSOT, très affaiblie mais préservée dans son ossature militante, retrouve combativité et audience.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article228769, notice LUCAS Théophile [Théophile Bazile] par Jean-Joseph Chevalier, version mise en ligne le 4 juin 2020, dernière modification le 3 juin 2020.

Par Jean-Joseph Chevalier

SOURCES : Arch. Dép. Maine-et-Loire, 71 M 2 ; Arch. dép. Vendée, 10 M 50. — Arch. mun. Cholet, 35 J 3. — La Tribune publique, n° 42, 14 octobre 1888. — L’Intérêt public, 14, 21 et 28 octobre 1888. — Annuaire de l’industrie linière, 1889, Verly, Dubar et Cie, Lille. — Florence Regourd, La Vendée ouvrière, Le Cercle d’or, Les Sables-d’Olonne, 1981, p. 259.

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