Le Vormärz

Par Jacques Droz

Dans son livre Révolution et contre-révolution en Allemagne, édité au début des années cinquante du XIXe siècle, Friedrich Engels écrivit à propos de la lenteur avec laquelle les idées socialistes s’étaient affirmées au sein de la classe ouvrière al­lemande : « Dans le développement social et politique, la classe ouvrière en Alle­magne retarde sur celle de l’Angleterre et de la France autant que la bourgeoisie allemande sur celle de ces pays. Tel maître, tel valet. L’évolution des conditions d’existence d’une classe prolétarienne nombreuse, forte, concentrée et intelligente, marche de pair avec le développement des conditions d’existence d’une classe bourgeoise nombreuse, riche, concentrée et puissante. [...] Or en Allemagne, la grande majorité de la classe ouvrière n’était pas employée par les princes modernes de l’industrie dont la Grande-Bretagne fournit de si magnifiques échantillons, mais par de petits artisans dont le système de production est simplement un reliquat du Moyen-Age.[...] C’est pourquoi il n’y a pas lieu de s’étonner que, lorsque la Révolution éclata, une grande partie des travailleurs ait réclamé à grands cris le rétablis­sement immédiat des guildes et des corporations du Moyen-Age. Certes, grâce à l’influence des districts industriels où prédominait le système de production mo­derne et par suite des possibilités de contacts réciproques et de développement in­tellectuel dues à la vie nomade d’un grand nombre de travailleurs, il se forma un puissant noyau d’éléments dont les idées sur l’émancipation de leur classe étaient beaucoup plus claires et plus en harmonie avec les faits existants et les nécessités historiques. Mais ce n,était qu’une minorité. ».
Le retard qu’avait pris le mouvement ouvrier allemand par rapport aux grands États occidentaux se trouvait lié à l’évolution générale de1’économie et de la socié­té. Ce fut en effet de l’exceptionnelle poussée démographique du Vormärz,qui avait fait, en trente ans, augmenter la population de 40 %, qu’était sortie cette multitude qui ne pouvait trouver de débouchés suffisants ni dans l’agriculture, ni dans l’indus­trie, ni dans le commerce. Le phénomène du paupérisme n’était donc pas lié aux dé­ buts de l’industrialisation, mais plutôt à l’insuffisance de cette industrialisation, ag­gravée par le fait de la concurrence étrangère et que ne réussit guère à atténuer l’émigration dans le Nouveau Monde. Le fait qui dominait l’économie allemande était la situation précaire où se trouvait le monde artisanal : une partie de l’excès de la population rurale de Prusse s’était déversée dans les villes où elle contribuait à aggraver le sort des compagnons, qui ne pouvaient accéder à la maîtrise et qui pour­ tant refusaient de se considérer comme prolétaires. Les artisans qui vivaient dans la haine de la machine, se berçant d’illusions, croyaient pouvoir revenir à l’« âge d’or » antérieur. Politiquement souvent progressistes, ils étaient socialement et économiquement conservateurs. Quant aux ouvriers travaillant dans les usines, en­core peu nombreux si ce n’est en Rhénanie et dans la Saxe,— ils n’étaient que trois cent cinquante mille (5 %) en 1846 —, ils étaient encore trop attachés à leurs cou­tumes, trop misérables aussi, pour avoir une véritable conscience de classe et pour pouvoir réfléchir utilement sur la question sociale.
Il était donc inévitable que dans ces conditions le mouvement socialiste en Allemagne fût lié aux milieux intellectuels, soit que ceux-ci aient fait connaître les théories qui avaient cours à l’étranger, soit qu’ils aient eux-mêmes déduit de la philosophie ambiante en Allemagne — l’hégélianisme — certaines conclusions sur l’évolution et la réforme de la société. La pensée conceptuelle et théorisante, sou­vent d’origine juive, précéda la réalité en marche. Devant l’action répressive de la censure, les idées socialistes prirent beaucoup de temps à pénétrer en Allemagne et c’est à travers l’étranger que celle-ci fut mise en contact avec la nouvelle forme de pensée. A cet égard, l’apport de deux exilés, Ludwig Borne et Heinrich Heine, fut considérable : le premier, démocrate républicain plus que socialiste, devait expri­mer dans son manuscrit Sur l’histoire et les hommes de la Révolution française sa confiance dans la spontanéité révolutionnaire des masses, créatrice de justice et de liberté ; le second, averti de bonne heure de la question sociale et proche du saint­ simonisme, avait défini dans son livre Sur l’histoire de la religion et de la philoso­phie en Allemagne, une sorte de « panthéisme », religion de l’avenir dont il pensait que l’Allemagne, patrie de Luther et de Hegel, serait particulièrement capable de l’assimiler. Dans la même voie, Eduard Gans, professeur à l’Université de Berlin où il eut le jeune Marx pour élève, qui avait voyagé en France avant et après la révo­lution de 1830, décelait dans le saint-simonisme le point de départ de l’affranchis­sement de l’homme par une meilleure organisation de la production et une plus équitable répartition des richesses. Ludwig Gall, de Trèves, voyait dans l’organisa­tion fouriériste d’un phalanstère un moyen non révolutionnaire de faire cesser les privilèges de l’argent sur les classes laborieuses. L’ensemble de ces influences d’o­rigine française, auxquelles il faut ajouter le babouvisme qu’il avait connu à travers la Société des droits de1’homme, se concrétisa dans l’œuvre de Georg Büchner qui avait compris que la lutte nationale contre les tyrans ne pouvait être menée qu’en contact étroit avec les ouvriers et les paysans et qui, dans son pamphlet clandestin Der hessische Landbote (1834) dont la devise était : « Paix aux chaumières, guerre aux châteaux ! », enseignait que les rapports entre riches et pauvres étaient le ressort essentiel de l’activité révolutionnaire.
C’est à l’étranger, dans le cadre des corporations de compagnons allemands émigrés, auxquels il faut ajouter de jeunes intellectuels récemment sortis de l’Université, que prit naissance, de façon clandestine, le premier mouvement ouvrier al­lemand auquel Wilhelm Weitling sut inspirer une doctrine et une action révolutionnaire.
A Paris s’était constitué, en rapport avec la Société des droits de l’homme et du citoyen, le Deutscher Volksverein comprenant, à côté de tailleurs, d’ébénistes et de cordonniers, quelques étudiants et intellectuels émigrés. Il se transforma en Bund der Geächteten (Ligue des bannis) dont le leader, Theodor Schuster, entretenait des liens avec la Charbonnerie, avait contribué à répandre les idées de Buonarroti et dont la propagande fut assurée par Wolfgang Strahl. En Suisse, les premières asso­ciations d’artisans conduites par l’étudiant Ernst Schüler, se rattachèrent à la Jeune Allemagne puis à travers elle à la Jeune Europe, mais d’autres, sous l’influence du Burschenschaftler (membre d’une association d’étudiants) Karl Schapper, avaient manifesté des revendications à caractère social, notamment dans la revue Nordlicht (Aurore boréale). Les cantons suisses ayant pris des mesures de représailles en 1836, la tête du mouvement ouvrier dut se transporter en Angleterre et en France : à Paris, sans disparaître entièrement, la Ligue des bannis laissa la place à la Ligue des justes, clandestine elle aussi mais organisée démocratiquement. Schapper la dota, dans son ouvrage sur La Communauté des biens (1838), d’une doctrine communiste et créa des ramifications dans plusieurs villes allemandes. Sa soi disant participation au putsch de la Société des saisons, en 1839, l’obligeait avec ses acolytes, le cordonnier Friedrich Bauer et l’horloger Joseph Moll, d’émigrer à Lon­dres où il reconstitua la Ligue des justes ainsi que la Société communiste de forma­tion ouvrière (Kommunistischer Arbeiterbildungsverein) qui devait jouer un rôle actif dans la formation du socialisme international.
Il ne faut pas s’exagérer le nombre des artisans allemands politiquement orga­nisés dans ces associations, tant en Suisse qu’en France et en Angleterre : la Ligue des bannis ne comptait qu’une centaine de membres, celle des justes moins encore. L’on comptait en Suisse vers 1836 cinq cents ouvriers allemands organisés, en 1842 de huit à neuf cents. Ces tendances politiques et sociales étaient fort complexes et contradictoires : certains démocrates, comme August Wirth, demeuraient hostiles au socialisme et attendaient de1’éducation populaire la solution de la question so­ciale. La plupart des artisans restaient sous l’emprise d’une religiosité profonde : d’où les innombrables « catéchismes » ou « décalogues » qui furent publiés à leur usage et qui évoquèrent, sous une forme radicale, le « véritable » enseignement du Christ. C’est cette prédisposition des émigrés allemands à une sorte de « théodémo­cratie » qui explique, pour une part, l’influence qu’a pu avoir sur eux Weitling. Or­ganisateur et théoricien de la Ligue des justes, Weitling, dans son premier ouvrage Die Menschheit wie sie ist und wie sie sein sollte (L’Humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être, 1838), présentait le prolétariat comme l’instrument dési­gné de l’affranchissement de l’humanité, définissait le communisme comme un christianisme épuré, comme le résultat de l’enseignement de Jésus qui, lui, avait le premier envisagé la communauté des biens. Son second ouvrage, Garantien der Harmonie und der Freiheit (Garanties de l’harmonie et de la liberté, 1842) où il avait utilisé des arguments rationalistes pour défendre le socialisme, n’ayant eu que peu de succès, il affirma une fois de plus dans Das Evangelium eines armen Sünders (L’Évangile d’un pauvre pêcheur, 1844), écrit pour des raisons de propagande, sa conviction dans une issue messianique de la question sociale qu’il ne souhaitait pas voir résolue par des méthodes violentes. A coup sûr, le weitlingisme apparut comme une synthèse entre le christianisme primitif et es aspirations matérielles des classes dépossédées. C’est en ce sens qu’il eut de nombreux imitateurs et disciples dont beaucoup avaient lu Lamennais et Lahautière. Si l’œuvre de Weitling fut continuée en Suisse par son disciple August Becker, l’auteur de Was wollen die Kommunis­ten ? (1844), son messianisme fut attaqué dès le milieu des années quarante, au nom de l’humanisme feuerbachien, par Ludwig Marr qui voyait dans le communisme une « théologie sociale ».

L’importance de la question sociale fut brusquement révélée en Allemagne par la révolte des tisserands silésiens : travailleurs à domicile, obligés de vendre la pro­duit de leur travail à des marchands qui ensuite écoulaient leur marchandise, ceux­ ci voyaient leur situation aggravée par l’importance de la concurrence étrangère. Les révoltes qui se déroulèrent en juin 1844 à Peterswaldau et Langenbielau se traduisirent par des destructions de machines et d’immeubles de propriétaires, mais non par des morts d’hommes. Dénoncée par Wilhelm Wolff, un jeune répétiteur de Breslau, dans son livre Das Elend und der Aufruhr in Schlesien (La Misère et le mouvement de Silésie, 1845), la violence de la répression provoqua une énorme émotion et cela dans les milieux les plus divers. Quand il fut question dans les sphères officielles de constituer une Association centrale pour le bien des classes la­borieuses (Zentralverein für das Wahl der arbeitenden Klassen),certains éléments progressistes souhaitèrent que les organismes créés prissent le nom de Sociétés pour l’aide et l’instruction réciproques (Gegenseitige Hilfs- und Bildungsvereine), qui devaient développer dans la classe ouvrière le sens de l’organisation. De nom­breux économistes comme August Theodor Wœniger, Alexander Scheer et Wil­helm Bensen protestèrent contre l’abandon où avait été laissée la classe ouvrière. Ils étaient soutenus par des industriels et banquiers, comme Gustav Mevissen à Cologne et Friedrich Harkort en Westphalie, qui avaient été inspirés par le saint-si­monisme ou convertis par la lecture de Hegel à l’affirmation du rôle de l’État dans la solution de la question sociale, et même par des hommes d’État, comme le Souabe Robert von Mohl qui préconisa des sanctions contre ceux qui abusaient du travail d’autrui. Il faut bien voir que durant le Vormärz il n’y eut pas contradiction absolue entre socialisme et libéralisme, certains partisans du libéralisme souhaitant eux-mêmes une égalisation des fortunes au profit du Mittelstand (classe moyenne) aisé. Quant à la bureaucratie et particulièrement la prussienne, elle était en grande partie hostile au régime du laisser-faire ; c’est sur elle que comptait le sociologue Lorenz von Stein dans son livre Der Socialismus und Communismus des heutigen Frankreichs (1842) — par lequel il initiait ses contemporains aux doctrines étrangères —, pour résoudre les problèmes qui opposaient le capital au travail.
Du côté ouvrier, la révolte de Silésie fut à l’origine d’une certaine prise de conscience de classe non pas parmi les ouvriers de fabrique, encore que certaines grèves eussent marqué la construction des voies ferrées, mais surtout chez les ou­vriers à domicile, qui étaient les plus touchés par l’expérience de1’émigration. Par­mi eux se constituèrent des sociétés de secours mutuel ou des cercles d’études, comme à Berlin où Stephan Born avait commencé sa carrière syndicale et à Ham­bourg où Friedrich Lessner, futur membre de l’Internationale, développait l’ensei­gnement de Weitling. L’intérêt de ces groupements était de rendre possible des contacts de plus en plus nombreux entre la classe ouvrière et une certaine bourgeoi­sie progressiste. Ils étaient particulièrement évidents, au cours des années quarante, au sein des communautés deutsch-katholisch, qui se créèrent sous l’influence du prêtre saxon Johannes Ronge après l’exposition de la Sainte-Tunique à Trèves en 1844, en réaction contre le fanatisme et l’ultramontanisme de l’Église romaine, et parmi les Lichtfreunde (Amis de la lumière) qui protestèrent contre le dogmatisme luthérien et son attachement aux formules d’obéissance inconditionnelle à l’État.
De quelles idées se nourrissait le mouvement ouvrier allemand dans les der­nières années du Vormärz ? Celui-ci avait été insensible aux spéculations néo­ hégéliennes, telles que Arnold Ruge les avait pratiquées dans les Hallische Jahr­bücher, plus encore à celles du groupe des Affranchis (Freien) de Berlin, autour de Bruno Bauer et de Max Stirner. Découlant d’une réflexion sur la doctrine feuer­bachienne de l’aliénation, le « socialisme vrai » que contribua à développer l’israé­lite de Cologne Moses Hess, eut la prétention d’atteindre les classes laborieuses. En démontrant que les faibles étaient contraints d’« aliéner » leur travail pour créer des richesses qui ne leur appartenaient plus et que, par la destruction de l’égoïsme bour­geois, il serait possible de restaurer une société reposant sur l’altruisme et l’amour, il condamnait toute action politique et refusait tout appui à la lutte pour le libéra­lisme des institutions. Ce mouvement, qui disposait d’une presse importante et sou­vent remarquablement informée sur les questions ouvrières — la Trierische Zei­tung, le Gesellschaftsspiegel (Miroir de la société) à Elberfeld, le Deutsches Bürgerbuch de Hermann Püttmann à Darmstadt, Das Westfälische Dampfboot (Le bateau à vapeur de Westphalie) à Bielefeld auquel collaboraient, à côté de Karl Grün, plusieurs personnalités ouvertes à la pensée de Marx —, n’atteignait guère, du fait de l’appareil philosophique dont s’entouraient les journalistes, une classe la­borieuse qui était encore très fruste. Quand Engels tenta, au début de l’année 1845, d’organiser avec Hess des conférences dans le Wuppertal pour propager les idées du socialisme vrai, il dut constater que la population entière s’y était portée, à l’exception du prolétariat.
Si, par la critique des mouvements susdits et des dépassements successifs, Marx et Engels parvinrent à acquérir une certaine audience dans le monde ouvrier avant la révolution de 1848, il ne peut être question ici de retracer, même succinc­tement, l’évolution de leur pensée, qui est d’ailleurs restée secrète à l’époque et dont les lignes directrices n’ont été véritablement connues que récemment. Il importe cependant de rappeler les contacts successifs qu’ils ont pu avoir avec le mouvement ouvrier. Trois étapes principales doivent être retenues :
1) D’octobre 1842 à mars 1843, Marx dirigea la Rheinische Zeitung de Co­logne. Il y était en relation avec une partie de la bourgeoisie rhénane qui se sentait des obligations à l’égard de la classe ouvrière : l’industriel Gustav Mevissen, le ré­férendaire Georg Jung. A la tête du journal, il réussit à en écarter les éléments « ni­hilistes » qui, avec Bruno Bauer, tentaient d’expliquer que la philosophie dominait la marche du monde. Mais surtout, dans les articles qu’il consacra aux vols de bois dans les forêts de l’Eifel, à la misère des vignerons de la Moselle, il aborda les problèmes qui touchaient à l’existence même du prolétariat pour faire la démonstration que l’État, loin d’être l’expression de l’idée divine, comme le pensait Hegel, était en réalité au service des classes dominantes : c’était la collusion des intérêts de l’État avec les intérêts particuliers qu’il dénonça comme l’un des abus les plus choquants de son temps.
2) En octobre 1843, Marx s’établit à Paris où il entra en contact avec les milieux de la Ligue des justes, Ewerbeck et Mäurer et collabora pendant l’année 1844 à leur organe Vorwärts, fondé par un homme d’affaires entreprenant, Heinrich Börnstein et auquel un journaliste de talent, Carl Ludwig Bernays, avait donné une large audience. A l’occasion de l’insurrection des tisserands de Silésie, qui avait provoqué la rédaction par Heine de son poème Les pauvres tisserands, Marx rompit avec Ruge qui ne voulait y voir qu’un événement épisodique sans portée et la présenta au contraire comme une tentative exemplaire devant conduire au communisme.
3) A Bruxelles où il s’était établi après son expulsion de Paris, Marx était dorénavant en relations étroites avec Engels dont la formation sociale avait été mar­quée par ses séjours en Angleterre et dans le Wuppertal, où il était né. Marx avait aussitôt fondé un comité de correspondance dans le but de mettre en rapport les so­cialistes de France, d’Angleterre et d’Allemagne. Son action s’appuyait sur la sec­tion londonienne de la Ligue des justes, reprise en mains en 1846 par Moll et Schap­per qui étaient liés aux Fraternal Democrats de Hameys. Lors de son premier congrès en juin 1847, elle se transforma en Ligue des communistes ; dès son second congrès en décembre, elle chargea Marx de la rédaction d’un manifeste commu­niste. A la même époque fut créé à Bruxelles le Deutscher Arbeiterverein dont le se­crétaire fut Wilhehn Wolff, ainsi qu’une Société démocratique constituée par des émigrés allemands, français et polonais pour lesquels Engels, au congrès des Fra­ternal Democrats, demanda la constitution d’une Internationale du prolétariat. A ces divers organismes servait de trait d’union la Deutsche-Brüsseler-Zeitung qui in­sista, au moment où la crise politique s’intensifia en Allemagne, sur l’alliance né­cessaire de la bourgeoisie et de la classe ouvrière contre le système féodal. De plus en plus, les problèmes de tactique et d’organisation de la classe ouvrière, en liaison avec l’ensemble des forces démocratiques, prirent de l’importance aux yeux de Marx et de ses amis bruxellois.
Sur quel appui Marx pouvait-il compter en Allemagne ? Si la Ligue des communistes avait des effectifs minimes, ils constituèrent de nombreux petits groupes (Kleine Häuflein) au sein desquels Weydemeyer, après son séjour de 1846 à Bruxelles, avait fait entrer les idées du socialisme scientifique, notamment à tra­vers Das Westfdlische Dampfboot qu’éditait son beau-frère Otto Lüning et autour duquel s’était constitué en Westphalie un fort mouvement socialiste. Si certaines sections restaient attachées au weitlingisme, d’autres, comme celle de Silésie sous l’influence de Wolff, ou de Kiel, liée à Georg Weber, ancien collaborateur du Vor­wiärts, étaient acquises à Marx. Son influence prédominait en Rhénanie et en par­ticulier à Cologne, d’où le journaliste Heinrich Bürgers et le médecin Roland Daniels étaient venus le trouver à Paris, en 1844 et où Karl d’Ester, issu des milieux de la Rheinische Zeitung, rédigea à l’attention du monde ouvrier et de la bourgeoisie progressiste le Gemeinnütziges Wochenblatt (Hebdomadaire d’intérêt général) et s’était fait élire conseiller municipal de Cologne en novembre. S’étendant jus­qu’aux cercles militaires de la villeles lieutenants Friedrich Anneke et August von Willich adhérèrent à la Ligue —, la section de Cologne était celle d’où, au mo­ment de la Révolution, Marx songea à diriger le mouvement oppositionnel. Cepen­dant, le Manifeste du parti communiste vit le jour trop tard pour exercer quelque in­fluence sur les événements de 1848.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229406, notice Le Vormärz par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 24 juin 2020.

Par Jacques Droz

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