La loi contre les socialistes

Par Jacques Droz

Depuis les élections de 1877 qui avaient donné aux sociaux-démocrates plus de 9 % des voix, Bismarck, atteint par le « cauchemar de la révolution », était décidé à anéantir leur parti, en quoi il était soutenu par une large fraction de l’opinion pu­blique qui leur reprochait leur antipatriotisme, leur hostilité aux Églises établies et qui éprouvait une véritable panique devant leurs succès électoraux. Mais les partis libéraux au Reichstag étaient hostiles à des mesures visant une catégorie de ci­toyens. Il fallut attendre deux tentatives d’assassinat contre l’empereur Guil­laume Ier pour que, après des élections qui lui furent favorables, Bismarck put faire voter, en octobre 1878, une loi (Sozialistengesetz) qui prévoyait la dissolution de groupements socialistes et syndicaux, l’interdiction des rassemblements et de la presse socialiste, la possibilité d’écarter, par la proclamation du « petit état de siège », les personnes suspectes, sans toutefois interdire l’accès au Reichstag aux députés socialistes, habilités ainsi à faire leur propagande en période électorale.
Cette législation signifia dans un premier temps la désorganisation presque totale du parti dont les membres influents durent s’exiler, notamment aux États-Unis. Les responsables cependant décidèrent de continuer l’action politique avec les moyens légaux restant à leur portée, sans se laisser entraîner à des actions conspiratrices. Par petits groupes insaisissables à la police, camouflés en sociétés de lecture, en joueurs de cartes, en promeneurs du dimanche, les militants reprirent leurs contacts et leur travail de propagande. Ce transfert de la vie du parti à des formes nouvelles fut une contraignante école d’organisation qui développa chez les mili­tants dévouement et ingéniosité et, en dépit du désespoir que l’injustice de la répres­sion provoqua chez beaucoup, un apprentissage de l’art de ne pas succomber à la provocation. Dès le mois d’août 1880 put se tenir à Wyden, en Suisse, le congrès qui procéda à la restauration du parti : d’une part furent exclus les éléments anarchistes, Most et Hasselmann, d’autre part, au terme d’agitation légale que retenait le programme de Gotha, fut substituée la prévision d’une lutte clandestine contre la loi d’exception. La littérature socialiste qui continuait à paraître à l’étranger fut véhi­culée en Allemagne parla « Poste rouge de campagne » (Rote Feldpost) organisée par Julius Motteler et Joseph Belli ; c’est ainsi que l’organe du parti, Der Sozialdemokrat, publié à Zurich, ainsi que l’ouvrage de Bebel, La Femme et le Socialisme purent atteindre le public allemand et qu’une fraction de la presse put, notamment grâce aux efforts de Karl Frohme, échapper à la censure. Les congrès de Zurich (1882) et de Copenhague (1883) achevèrent la réorganisation du mouvement ou­vrier qui donna vingt-quatre élus au SPD en 1884.
A cette date, il était patent que le but de Bismarck ne serait pas atteint. En vertu d’une stratégie double qui lui était familière, il crut pouvoir nuire aux socialistes en faisant voter par le Reichstag une série de lois sur la protection ouvrière, embryon d’une législation sur les assurances sociales portant sur la maladie (1883), les acci­dents du travail (1884) et la vieillesse (1889). Recommandée par les membres du Zentralverein für soziale Reform désignés sous le nom de « socialistes de la chaire » (Kathedersozialisten) et par certains pasteurs socialistes, cette législation ne suscita que peu d’enthousiasme dans le monde ouvrier, qui devait payer de fortes cotisations et fut dénoncée au Reichstag par le député Grillenberger qui en montra le ca­ractère intéressé. Toutefois elle ne fut pas sans provoquer des remous dans un parti dont la doctrine n’était pas encore solidement affirmée, suscitant même l’approba­tion de certains lassalliens, des partisans d’un socialisme purement réformateur et éthique ou de ceux qui, comme le journaliste Wilhelm Blos, ne voulaient pas enten­dre parler d’une rupture avec la démocratie bourgeoise : tendances « opportu­nistes » qui amenèrent même certains députés à envisager de voter les crédits de construction de bateaux à vapeur pour les lignes de navigation d’outre-mer (1884). Mais Bebel veillait et sut, au congrès du parti à Saint-Gall (1887), maintenir intégralement l’opposition social-démocrate au système bismarckien. Cette opposition se trouva renforcée, sur le plan syndical, par la multiplication des Fachvereine (associations de métiers) suscités par les grèves des années quatre-vingt qui, bien que fragmentés et disparates, n’en inquiétèrent pas moins Bismarck.
Décidé à en finir avec ses adversaires, Bismarck, passant de la « politique du bout de sucre » à celle du « fouet » et s’appuyant sur le ministre de l’Intérieur Putt­kamer, fit comparaître devant les tribunaux nombre de leaders, dont Bebel et Vollmar à Berlin ; il ordonna l’expulsion du conseiller municipal de Berlin Paul Singer, ce qui donna lieu à de vastes manifestations populaires. Mais, voulant rendre per­manente, en 1889, la législation contre les socialistes, il se heurta au Reichstag à une opposition décidée. Sa position fut affaiblie par suite de la grève des cent quarante mille ouvriers mineurs de la Ruhr (1889), le gouvernement de l’empereur Guil­laume II faisant pression sur le patronat pour qu’il fasse des concessions. Après les élections de 1890 qui portèrent à trente-cinq le nombre des députés socialistes, Bismarck envisagea un véritable coup de force contre eux, qui eût introduit en Allemagne le système prussien des trois classes et diminué les pouvoirs du Reichstag, mais cette fois-ci, il se heurta à la résistance de l’empereur. Dès octobre 1890, le Sozialistengesetz fut abrogé.
Ainsi se terminait par la victoire du mouvement ouvrier un long conflit dont l’aspect négatif avait été d’accroître son hostilité à l’égard de l’État monarchique et le fossé qui l’isolait du reste de la société, mais qui lui avait permis de faire l’appren­tissage de sa stratégie et de former une génération de militants prêts à tous les sa­crifices. Tout en faisant un usage raisonné des moyens que lui donnait la loi, il avait su maintenir en son propre sein la croyance dans le triomphe de la révolution. Avant de convoquer à Erfurt le congrès qui devait donner à la social-démocratie le moyen de définir de nouvelles formes de lutte, Bebel se chargea de liquider les deux formes d’opposition qu’il jugeait dangereuses : celle des Jeunes (Die Jungen), intellectuels qui mettaient en cause la « corruption » des parlementaires du parti et préféraient les méthodes violentes de lutte à ce qu’ils appelaient le « fatalisme » de Marx : celle de Georg von Vollmar, député au Landtag de Bavière qui était passé du radicalisme au révisionnisme et avait soutenu, dans un discours à l’Eldorado de Munich, que le socialisme ne pouvait se réaliser que par voie réformiste et par vagues successives et devait se placer dans le cadre national créé par Bismarck. Quant au programme élaboré par le congrès d’Erfurt (octobre 1891), il fut rédigé pour sa plus grande par­tie par le socialiste autrichien Karl Kautsky, qui dirigeait à Stuttgart la revue Die Neue Zeit et qui passait déjà pour le maître à penser d’une génération socialiste maintenue dans l’attente d’une « catastrophe » inéluctable. Ce programme comprenait une partie théorique d’inspiration marxiste qui, rompant entièrement avec le lassallianisme, soulignait que l’avènement du socialisme exigeait la prise du pouvoir politique de la classe ouvrière et d’une partie pratique qui devait fournir au prolétariat les armes nécessaires, à savoir le suffrage universel étendu aux femmes, la séparation de l’Église et de l’État, la laïcité de l’école, l’impôt progressif, l’inter­diction du travail des enfants, les assurances sociales à la charge de l’État, le respect du droit de coalition. S’il s’exprimait d’une façon trop peu nuancée sur « la prolé­tarisation absolue » de la classe ouvrière, source de nombreuses contestations, ce programme devait pour plusieurs décennies répondre aux aspirations du monde socialiste. Il correspondait à la conviction, exprimée maintes fois par Bebel, que le triomphe du socialisme aurait lieu dans un proche avenir.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229409, notice La loi contre les socialistes par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 24 juin 2020.

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