La social-démocratie sous Guillaume II (1890-1914)

Par Jacques Droz

Il est un fait que le Parti social-démocrate allemand (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, SPD) qui s’organisa au lendemain du congrès d’Erfurt, était avant tout un parti ouvrier. Un travailleur qui prenait alors conscience de sa condition so­ciale se devait d’adhérer au parti, il le devait à lui-même, à ses camarades et à sa fa­mille. De concert avec ses syndicats, ses coopératives et ses innombrables associa­tions, le parti lui offrait la possibilité à la fois de participer à l’accomplissement d’une grande œuvre révolutionnaire et de lutter pour l’amélioration immédiate de son sort. L’attrait du parti demeurait faible sur la bourgeoisie, qui ne lui fournit ja­mais plus d’un quart de son électorat et les intellectuels qui y adhérèrent étaient presque tous israélites : les politologues, distinguant entre la communauté (Ge­meinschaft) et la société (Gesellschaft), considéraient le socialisme comme le triomphe d’une certaine volonté d’atomisation et de nivellement, même si, comme Max Weber, ils étaient convaincus de la nécessité d’intégrer le prolétariat dans la nation. Les progrès du SPD s’étaient réalisés surtout dans les villes ouvrières protestantes, notamment en Saxe, à Berlin et dans les cités hanséatiques profondément déchristianisées où l’essor considérable d’œuvres comme la lnnere Mission de Johann Wichern et l’apostolat d’Adolf Stœcker, prédicateur à la cour et fondateur du Parti chrétien-social, n’avaient pas été capables de ramener le prolétariat à l’Église. Par contre, le SPD n’avait pas réussi à entamer profondément les villes ca­tholiques, pas même de la Silésie et de la Ruhr où il s’était heurté au Volksverein für das katholische Deutschland et à un syndicalisme chrétien très combatif, dont les lignes avaient été fixées par Franz Hitze et l’application assurée par Adam Sieger­wald ; il rassemblait vers 1900 110 000 adhérents. Le SPD n’avait pas non plus su lier à lui les ouvriers agricoles et, sauf en Alsace-Lorraine, les minorités nationales. Néanmoins le SPD avait su gagner la majeure partie du prolétariat allemand ; il le devait à une forte organisation sans cesse renforcée, à un appareil bureaucratique éprouvé, à la formation d’écoles de cadres et de propagandistes, au développement d’une puissante machine électorale, à la diffusion de journaux et de revues, à des groupes d’éducation populaire, à des mouvements de jeunesse, à des sociétés de chant et de gymnastique. Par là, il avait réussi à faire naître une contre-culture qui restait liée par mille fils à la société libérale, mais qui constituait dans son athéisme militant une alternative au conformisme religieux dont était porteur la bourgeoisie capitaliste. Les tentatives faites sous Guillaume II, notamment par Friedrich Nau­mann, fondateur du National-sozialistischer Verein (1897), pour arracher les ou­vriers à l’idéologie marxiste et faire prévaloir chez eux un état d’esprit favorable à l’État national, échouèrent toutes radicalement.
Cependant, dès le début des années quatre-vingt-dix, de vifs débats s’instaurè­rent à propos de la doctrine et de la tactique, qui donnèrent lieu à la crise du révi­sionnisme. Le courant révisionniste ne doit pas rien à la politique de Guillaume II qui, après avoir rêvé d’une monarchie populaire et laissé le ministre von Berlepsch, soutenu par la Gesellschaft für Soziale Reform (GfSR), établir un vaste projet de lé­gislation sociale limitant en particulier le travail des femmes et des enfants, s’était retourné après les élections de 1893 — nouveau succès socialiste —, sous l’in­fluence de l’industriel von Stumm, contre les socialistes et envisagea en 1899 toute une série de mesures répressives (Zuchthausvorlage). Mais le révisionnisme doit être placé dans le cadre de l’économie allemande qui, après une longue période de dépression, connaissait au milieu des années quatre-vingt-dix une phase de prospé­rité sans précédent qui eut pour conséquence que les ouvriers, dont les conditions de vie s’étaient, quoique inégalement, améliorées, eurent conscience que le vieux messianisme révolutionnaire n’était plus de mise, que la stratégie fondée sur l’im­minence de la catastrophe était dépassée et qu’une meilleure connaissance des te­chniques de la production capitaliste ouvrait seule les voies du progrès et de l’éman­cipation sociale. La classe ouvrière elle-même se transformait : l’évolution socio­logique, sans ralentir l’augmentation du nombre des travailleurs industriels, accéléra celle des nouvelles couches moyennes formées par les employés, fonc­tionnaires, techniciens et cadres.
La question agraire fournit au révisionnisme la première occasion de mettre en question l’orthodoxie marxiste : dans une brochure, Les Paysans et la social-démo­cratie (1894), Vollmar montra que le SPD n’avait pas seulement à défendre les ouvriers agricoles mais aussi la petite et moyenne paysannerie, pour lesquelles il définissait tout un programme de réformes. Appuyé par Bruno Schönlank, député de la Saxe et par Eduard David, député de la Hesse, il se heurta à Engels qui se refusait à laisser aux paysans la possession de leur terre après la révolution. Après avoir ob­tenu de Bebel la création d’une commission agraire, Vollmar subit une défaite complète au congrès du SPD à Breslau (1896). Il n’en resta pas moins que la ques­tion agraire fut à l’origine d’un vif débat opposant Kautsky, qui considérait comme inéluctable la prolétarisation paysanne et qui se refusait à tout programme qui pût leur venir en aide, et David, sceptique sur la rentabilité de la propriété collective.
Les orientations réformistes trouvèrent, en 1897, dans les Sozialistische Monats­ hefte (Cahiers mensuels socialistes) un organe favorable à l’alliance de la social-dé­mocratie avec les partis bourgeois progressistes (qui était d’ailleurs déjà devenue réalité dans certains Landtags de l’Allemagne du Sud), envisageant même de sou­ tenir la politique coloniale, qu’ils estimaient favorable aux intérêts ouvriers. Ces tendances se retrouvaient chez Ignaz Auer, secrétaire du Parti de 1890 à 1904, qui se voulait praticien et réformiste et qui ne fut pas sans influence sur Bebel.
Eduard Bernstein devait donner au révisionnisme son exposé scientifique dans Les Prémisses du Socialisme (1899). Trois éléments avaient été décisifs pour sa formation : son contact, pendant son exil anglais, avec la société fabienne ; ses relations avec les socialistes de la chaire ; l’essor économique surtout, qui ruinait à ses yeux la théorie orthodoxe de l’effondrement automatique du capitalisme. Sa pensée serait cependant inintelligible sans faire intervenir l’influence du néo-kantisme, qui restaurait dans le socialisme les valeurs morales, ainsi que de l’école marginaliste, qui fit dépendre la valeur du besoin, du goût, de la disponibilité, donc de faits psychologiques. Après avoir fait dans son livre une critique des principes du marxisme (théorie de la valeur, matérialisme historique, aggravation de crises, chute néces­saire du capitalisme), Bernstein rejetait la lutte des classes, préconisait l’intégration du prolétariat dans la société et l’État, affirmait qu’il était possible d’attendre du ca­pitalisme des réformes progressives ; le parti devait donc abandonner son opposi­tion systématique, mener son action avec les partis de gauche, cesser de voir dans l’État un simple moyen de coercition de la part des classes dirigeantes. Bien que ces thèses aient provoqué immédiatement de violentes critiques, notamment de la jeune Rosa Luxemburg dans la Leipziger Volkszeitung, qui reprochait à Bernstein de vouloir introduire dans la social-démocratie une vision bourgeoise du monde et, avec plus de modération, de Kautsky qui soutenait la nécessité de maintenir le mythe révolutionnaire ; quoiqu’elles fussent condamnées au congrès du parti à Ha­novre (1899), ainsi qu’aux congrès suivants de Lübeck (1901) et de Dresde (1902), les orientations révisionnistes, réduites d’abord aux collaborateurs des Sozia­listische Monatshefte fondés en 1895 par Joseph Bloch, tendaient à envahir l’appa­reil tout entier. Les différentes administrations du parti passèrent entre les mains de permanents, qui sortaient peu à peu de la condition du prolétariat pour s’élever à celle des petits-bourgeois et bénéficiaient de traitements supérieurs à ceux des ou­vriers. Or, ces nouveaux« techniciens », qui se laissaient entièrement absorber par les problèmes d’organisation, considéraient celle-ci comme une fin en soi, non comme un levier pour l’action et, soucieux de« réalisme », manifestaient le mépris le plus profond pour la phraséologie révolutionnaire. C’est ce que déclara en 1905 le syndicaliste Robert Schmidt : « Pour pouvoir édifier nos organisations, nous avons besoin de calme au sein du mouvement ouvrier. » Il faut ajouter à cela qu’un grand nombre de socialistes siégeaient dorénavant dans les conseils municipaux des grandes villes où, initiés aux problèmes de logement, d’école ou de santé, ils avaient à collaborer avec les partis bourgeois, et dans les Landtag de l’Allemagne du Sud où ils participaient à l’œuvre législative, parfois même à l’action gouverne­mentale. Il est évident que cette oligarchie de permanents du parti formait une clien­tèle toute trouvée pour le révisionnisme.
Pourtant, le succès du mouvement révisionniste reposait essentiellement sur les organisations ouvrières proprement dites, syndicats et coopératives. Si le mouvement syndical avait pris depuis 1890 une grande ampleur sous la direction d’une Commission générale regroupant l’ensemble des syndicats libres, c’est-à­ dire d’orientation socialiste, une opposition apparut dès le début entre « centra­listes », qui souhaitaient des groupements puissants mais neutres politiquement (comme l’exigeait alors la loi) et « localistes », qui renonçaient à l’association mais se livraient à l’action politique, comme le souhaitaient les militants les plus ardents, proches parfois de l’anarcho-syndicalisme. Ce fut le premier de ces points de vue qui l’emporta au congrès syndical de Halberstadt en 1892, pour qui le combat syn­dical ne relevait pas de la lutte des classes, mais débouchait pour les travailleurs sur l’« égalité des droits » (Gleichberechtigung). Bien que la direction syndicale restât très vigilante à l’égard des droits des travailleurs et, pour entretenir leur combat­ivité, soutînt de multiples grèves même vouées à l’échec (grève des dockers à Ham­bourg en 1896-1897, grève des ouvriers du textile en Saxe en 1903, grève des mi­neurs et métallurgistes de la Ruhr en 1905), les responsables, soucieux de dévelop­per l’instrument de combat qu’est une organisation de plus en plus perfectionnée ne voulaient pas risquer cette arme par excellence du prolétariat dans des combats douteux dont l’enjeu n’était pas l’amélioration des conditions de vie des travail­leurs. C’était à celle-ci que s’attachaient les syndicats en créant les « secrétariats du travail » destinés à faire connaître aux travailleurs la législation sociale. Alors que le nombre des syndiqués dépassait considérablement celui des adhérents au parti (deux millions et demi, contre un million d’adhérents au SPD en 1914), se constitua en leur sein une bureaucratie considérable, acquise au révisionnisme. Les syndica­listes marquèrent à diverses reprises leur impatience devant les exigences idéologi­ques du parti, lui reprochant son romantisme révolutionnaire. A l’hostilité primitive contre le patron ou l’État succédait chez les leaders ouvriers un esprit de compro­mission ou même le souhait de collaboration entre le capital et le travail. Cet état d’esprit prévalut chez Legien, devenu le président de la Commission générale et Adolph von Elm, le créateur, en 1903, des coopératives de consommation. Beau­coup d’ouvriers exprimaient ouvertement qu’ils récusaient la révolution en tant que bouleversement brutal et qu’ils comptaient sur une voie pacifique pour atteindre leur but. Ils attendaient l’amélioration de leur sort d’un « État populaire libre » (Freier Volksstaat).
En présence d’une droite qui la pressait de jeter la tentation révolutionnaire par dessus bord et une gauche qui la pressait d’agir, la direction du parti, qui soutenait une politique « centriste », se réfugia dans la thèse de la révolution inéluctable, se situant à la fin d’un processus « naturel » et qui exclut pour le moment l’emploi de la violence. Chez Bebel, cet attentisme social s’accompagnait d’un radicalisme verbal qui l’amena à dire : « Pas un homme, pas un sou à ce système de gouverne­ ment. » Sans partager entièrement sa confiance en la doctrine, Kautsky s’en remit également dans Die Neue Zeit, l’organe scientifique du parti, à l’automatisme des forces de l’histoire : il fallait que le prolétariat ait acquis la maturité nécessaire pour remplacer la bourgeoisie le jour de sa chute. Pour Kautsky, le SPD était un parti révolutionnaire mais qui ne faisait pas la révolution et lui-même se présenta comme « le théoricien de la révolution future, mais aussi de l’attentisme pour l’immédiat ».
L’emprise du révisionnisme sur la social-démocratie devait se manifester à l’occasion des deux problèmes qui se posaient à elle entre 1900 et 1914 : celui de la grève générale et celui de l’impérialisme et de la guerre.
S’il était un point où les militants se montraient intransigeants, c’était dans leur refus de la grève générale. Les mêmes raisons qui leur avaient fait refuser le 1er mai chômé, les amenaient maintenant à refuser une aventure qui risquait de compro­mettre une œuvre péniblement réalisée et menacée par le pouvoir. Legien, au congrès de Paris de l’Internationale en 1900, montra que les organisations syndi­cales n’étaient pas prêtes pour une pareille épreuve et, au congrès d’Amsterdam en 1904, la délégation allemande ne se rallia qu’avec réserve à la thèse de la Hollan­daise Roland-Holst, en faveur de la grève de masses. Cependant, le développement des mouvements grévistes dans certains pays européens, la menace que le gouver­nement faisait planer sur le suffrage universel après la victoire des socialistes aux élections de 1903, la combativité ouvrière en Allemagne même en face des mesures de lock-out employées par le patronat à l’occasion de la grève du textile en Silésie (1904), mais surtout les événements du Dimanche rouge à Pétersbourg (février 1905) avaient marqué une évolution de l’opinion. Bien que le congrès des syndicats à Cologne eût répété sa condamnation de la grève générale, lors du congrès social­ démocrate à Iéna (1905), Bebel, en s’appuyant sur les menaces qui pesaient sur le suffrage universel, crut pouvoir affirmer que la grève de masses devait être retenue comme « défensive, indispensable au maintien des droits qui sont nécessaires à la vie et à la propriété de la classe laborieuse ». L’année 1905 apparut donc comme une année de prise de conscience révolutionnaire, ainsi que l’attesta l’entrée de Rosa Luxemburg dans la direction du Vorwärts, l’organe du parti, où elle prit ouver­tement position contre les craintes syndicalistes. La victoire des éléments avancés devait pourtant être de courte durée. Dans une brochure sur La Grève politique, Bernstein déclara que le socialisme ne pouvait s’élever dans le chaos. Dès janvier 1906, des prises de contact montraient que l’on allait au devant de la capitulation du parti devant les syndicats. Au congrès de Mannheim (septembre 1906), Legien dé­clara que la grève générale ferait glisser le parti vers l’anarcho-syndicalisme ; avec l’accord de Bebel cette fois-ci, parti et syndicats étaient mis sur pied d’égalité, obli­gés de prendre en commun les décisions essentielles. La résolution prise à Mann­heim ne renonçait pas seulement à subordonner les syndicats au parti, elle accordait aux syndicats le droit de veto sur les décisions du parti. II était évident que le projet de grève générale était enterré. Mais cet abandon eut pour conséquence de galva­niser contre la direction du parti une gauche qui refusait de capituler devant les conséquences du révisionnisme : dans son pamphlet Massenstreik, Partei und Gewerkschaften, Rosa Luxemburg, au grand scandale de beaucoup de socialistes, mettait en cause le bureaucratisme syndical et déplorait que les Allemands aient été incapables de suivre l’exemple donné par le prolétariat russe.
Survenues au lendemain du soulèvement du Sud-Ouest africain et dominées par la question de l’impérialisme, les élections de 1907 marquèrent un recul sensi­ble des mandats socialistes (43 au lieu de 81), ce dont plusieurs révisionnistes dé­duirent que les attaques contre l’impérialisme devaient cesser. A vrai dire, les socia­listes n’avaient pas de doctrine définie concernant les problèmes de politique exté­rieure : entre la position pacifiste et antimilitariste de Wilhelm Liebknecht et l’attirance qu’exerçaient sur certains députés (Heinrich Cunow, Max Schippel, etc.) les idées expansionnistes, la position personnelle de Bebel se caractérisait par un mélange prudent de patriotisme et d’antimilitarisme. Au congrès de l’Internatio­nale à Stuttgart en !907, Bebel, après avoir souligné l’attitude pacifique de son gou­vernement, refusa d’envisager aucun plan d’action précis et contraignant contre la guerre, la grève générale conduisant, selon lui, à la destruction des associations ouvrières. Au congrès du parti à Essen qui avait suivi, il alla jusqu’à couvrir la décla­ration de Gustav Noske, député de Chemnitz, qui avait fait savoir qu’en cas de guerre, le prolétariat accomplirait son devoir militaire comme les autres Allemands. Depuis le congrès de Mannheim, l’évolution du centre orthodoxe vers la droite révisionniste, qui se traduisait par la préférence donnée aux méthodes parlementaires aux dépens de l’action révolutionnaire, fut favorisée par la représentation plus considérable, dans les congrès, des petites sections en général modérées, au détri­ment de celles des grandes villes révolutionnaires. En 1910, l’état-major du parti mit fin à l’agitation qui s’était développée contre la loi des trois classes en Prusse, qui avait culminé lors de la manifestation du parc de Treptow à Berlin et dont le congrès de Magdebourg sonna le glas. Lors de la crise d’Agadir (1911), le militant Hermann Molkenbuhr avait fait donner une réponse négative à la demande de l’Internationale de réunir une conférence social-démocrate ; il fut couvert par Bebel, en dépit de l’intervention de Rosa Luxemburg, lors du congrès de Iéna. Certes, venant de la gauche du parti, il ne manqua pas de sérieuses mises en garde. L’impérialisme, dont Kautsky pensait qu’il était possible de détourner une fraction importante de la bourgeoisie, fut l’objet de multiples polémiques : Rudolf Hilferding, dans L’Accu­mulation du capital, le définissait comme la forme finale du capitalisme devenu monopolistique et, à l’occasion des guerres balkaniques, deux représentants de la gauche, Georg Ledebour et Hugo Haase, firent voter par le congrès de Chemnitz, en 1912, une motion qui condamnait le chauvinisme et préconisait le désarmement. Victoire éphémère : malgré le succès électoral de 1912, l’impossibilité d’étendre la clientèle du parti à de nouvelles couches sociales et l’échec de plusieurs grèves fu­rent interprétés comme des signes de vieillissement et firent condamner les expé­riences « hasardeuses ». Le congrès de Iéna (septembre 1913) donna son quitus à la fraction parlementaire qui avait voté certains crédits militaires. Il condamna une fois de plus le principe de la grève générale, bien que celle-ci ait été défendue, comme moyen d’obtenir le retrait du système des trois classes en Prusse, par une personnalité révisionniste ayant une grande autorité en Allemagne du Sud, Ludwig Frank. Ces deux prises de position laissaient mal augurer de la résistance du parti si la menace de guerre devenait une réalité ; aussi a-t-on pu dire que le Rubicon avait été franchi, non en août 1914, mais en septembre 1913. Malgré la résistance d’une gauche révolutionnaire menée par Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Franz Mehring et Clara Zetkin, dont l’organe principal était la Leipziger Volkszeitung et qui représentait un tiers des députés au Reichstag — doublée d’ailleurs dans l’intel­ligentsia berlinoise d’une extrême-gauche qui rencontrait une certaine audience dans les milieux culturels expressionnistes —, il n’en restait pas moins que le « centre » du parti avait rejoint la « droite réformiste » et que la direction, sous l’in­fluence de son secrétaire Friedrich Ebert, devenu en 1911 le successeur de Bebel, était entre les mains d’une bureaucratie au sein de laquelle dominaient les artisans et les représentants des classes moyennes, qui ne croyait plus à l’effondrement du capitalisme et qui avait rayé de ses projets la pratique révolutionnaire.
Malgré les divisions qui se manifestèrent dans le parti, et malgré les réserves formulées par Jaurès au congrès de l’Internationale à Amsterdam (1904) sur son efficacité politique, il n’en fut pas moins un modèle aux yeux des autres partis européens et exerçait dans l’Internationale un primat indiscuté. Le nombre de ses adhérents dépassait le million en 1914, dont 175 000 femmes ; le journal du parti, Vor­wärts, avait 165 000 lecteurs, Die Gleichheit, organe féminin, 112 000, Der Wahre Jakob, journal de caricatures, 360 000. Le parti était représenté au Reichstag par 110 députés depuis 1912, dont 74 % de travailleurs, par 200 représentants dans les divers Landtag, par 13 000 conseillers municipaux. Bien plus qu’une machine de combat, la social-démocratie était devenue une « contre-société » prête à se substituer à la société établie, un milieu de vie qui fonctionnait selon ses propres principes, offrant à ses membres ses propres possibilités de carrière. Elle reposait sur une multitude de groupements et d’associations qui prenaient l’individu à sa nais­sance et le conduisaient jusqu’à la mort, répondant à l’ensemble de ses préoccupations matérielles et spirituelles. C’est dans cet esprit de relèvement de la dignité ou­vrière que les sociaux-démocrates donnaient une telle importance aux œuvres des­tinées à l’éducation de la jeunesse, dont on attendait, en la libérant de l’alcoolisme et de la prostitution, qu’elle devienne l’élément moteur et le ciment moral de la nou­velle société. Avec ses 190 000 membres, l’Arbeiterturnverband constituait la plus grande organisation prolétarienne de sport, en lutte avec les sociétés sportives na­tionalistes ou bourgeoises. Pour l’encadrement intellectuel du mouvement ouvrier, le parti possédait une maison d’édition que dirigeait Heinrich Dietz, une école du parti depuis 1906 où enseignèrent, entre autres, Bebel et Rosa Luxemburg, une scène théâtrale, la Freie Volksbühne, destinée à libérer le théâtre de l’emprise du capitalisme et qui, malgré ses avatars, réussit à représenter, dans le style naturaliste de l’époque, plusieurs pièces sur la condition de vie des travailleurs et en particulier sur la situation de la femme dans un monde dominé par l’argent et le vice. Ainsi se développa dans le monde ouvrier cette « subculture » dont les traits principaux fu­rent définis dans Die Neue Zeit par Franz Mehring, l’historien des débuts de la so­cial-démocratie et le critique de la littérature allemande qui avait montré, dans sa Lessinglegende, l’identité de vue entre l’auteur de Nathan der Weise (Nathan le sage) et les socialistes contemporains. Certes, il existait dans le parti une tendance gauchiste, violemment orientée contre le monde wilhelmien, qui se traduisait par une liaison avec les revues d’avant-garde comme Die Aktion de Franz Pfemfert et qui s’exprimait, sous une forme parfois apocalyptique, dans la peinture ou la litté­rature expressionnistes. Mais ces attitudes n’éveillèrent guère l’attention du monde ouvrier. Il apparut au contraire que celui-ci restait marqué par la culture bourgeoise de son temps, que les bibliothèques populaires distribuaient plus les romans et les nouvelles à succès que les œuvres théoriques de la pensée socialiste, que, pris iso­lément, les travailleurs ne demeuraient pas insensibles aux idées de puissance et d’ordre hiérarchisé dont la presse à grand tirage cherchait à les imprégner. La vision d’un monde futur où règnerait la justice et dont les traits furent fixés par une intelligentsia souvent israélite, coexistait avec le désir profond, quoique rarement exprimé, de devenir citoyen à part entière dans la société existante.
Peut-on parler dans ces conditions d’une intégration du prolétariat social­ démocrate dans la nation allemande ? La politique sociale inaugurée au début du règne de Guillaume II, abandonnée par la suite, fut reprise en 1909 par le ministre de l’Intérieur, le comte Posadowski, dans le but de réconcilier la classe ouvrière avec l’État monarchique et de la soustraire à l’influence de la ne Internationale.
Une importante législation sociale avait été votée (extension des assurances so­ciales, construction de logements populaires, reconnaissance quasi légale des syn­dicats, etc.) qui eut une influence sur les rapports du capital et du travail, mais qui demeurait insuffisante pour intégrer la classe ouvrière ; celle-ci exigeait la réforme de la fiscalité, le droit de coalition sans restriction, la suppression du système des trois classes en Prusse et des privilèges de la propriété foncière. A cela s’opposait la nature même de la monarchie qui subordonnait le sort de l’Allemagne aux inté­rêts de la Prusse et qui en aucun cas n’était disposée à rompre avec le parti conser­vateur. L’État demeurait une force ennemie qui considérait la classe ouvrière comme une menace et qui s’efforçait de lui interdire l’accès au service public. L’on ne peut donc parler que d’une « intégration négative » de la classe ouvrière, qui se traduisait par des améliorations matérielles et l’embourgeoisement progressif de ses membres et plus encore de ses militants, sans que lui soient épargnées les me­sures discriminatoires et oppressives : situation qui n’autorisait pas entre les adver­saires de classe une épreuve de force mais qui laissait subsister un haut degré de mé­fiance et d’incompréhension réciproques, ainsi qu’une certaine réticence à l’égard du révisionnisme auquel la classe ouvrière ne s’est jamais fondamentalement ral­liée. L’ouvrier allemand avait conscience, malgré les progrès dont il avait bénéficié sur le plan social, qu’il n’avait pas profité de l’enrichissement général et que l’écart entre ses revenus et ceux de la classe dirigeante s’était accentué.
La guerre de 1914, qui prit le SPD à l’improviste, devait apparaître à de nom­breux socialistes comme le moment venu pour rejoindre la communauté nationale. Le vote des crédits de guerre, le 4 août 1914, dénoncé par Lénine comme une tra­hison, a-t-il été de fait une abdication de l’« aristocratie ouvrière » devant la puis­sance du capital ? N’a-t-il pas été plutôt, après tant d’années de mépris et d’oppres­sion, l’occasion historique donnée au mouvement ouvrier de s’intégrer dans une société qui l’avait jusqu’alors exclu de ses destinées ?

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229410, notice La social-démocratie sous Guillaume II (1890-1914) par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 24 juin 2020.

Par Jacques Droz

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