Le mouvement ouvrier et la première Guerre Mondiale

Par Jacques Droz

Bien que le meurtre de Sarajevo eût lieu à une époque où les relations du SPD avec le gouvernement étaient tendues, ce n’est qu’après l’envoi de l’ultimatum au­trichien à la Serbie que le parti commença à réagir. Le 26 et le 28 juillet, il organisa de grandes manifestations populaires contre la guerre, sans pourtant mettre en ques­tion la volonté de paix de l’empereur. Mais dans son travail de manipulation de
l’opinion, le gouvernement réussit à prendre contact avec certains des leaders et Südekum, reçu par le chancelier Bethrnann Hollweg, put l’assurer qu’en cas de guerre il n’y aurait pas de grève générale. Le 2 août, la Commission directrice des syndicats interrompit les grèves en cours. Le 3 août, par 78 voix contre 14 (dont Ledebour, Haase et Liebknecht), la décision fut prise par la réunion de l’exécutif de
voter les crédits militaires, malgré la violation de la neutralité belge. Ce fut un opposant, Haase, qui lut le 4 août devant le Reichstag la déclaration par laquelle le parti, tout en dégageant sa responsabilité d’une politique qu’il avait toujours combattue, refusait d’abandonner la patrie à l’heure du danger. En acceptant sans aucune contrepartie l’Union sacrée (Burgfrieden), la majorité du Parti socialiste était convaincue du caractère défensif de la guerre, demeurait fidèle à une longue tradition, réaffirmée par Bebel en 1907 et en 1913 et ne pensait pas être infidèle à l’héritage marxiste, d’autant plus que la victoire permettrait d’abattre l’autocratie russe, ce qui entraînerait le progrès des forces révolutionnaires en Europe. Surtout, il était convaincu que les masses, soulevées d’un grand élan de patriotisme, ne le suivraient pas dans une politique d’opposition au gouvernement. Il est remarquable qu’un certain nombre de députés appartenant à l’extrême gauche du parti, comme Konrad Haenisch et Paul Lensch, se rangèrent alors parmi les partisans les plus décidés de la réaction nationaliste, dont l’organe devint Die Glocke (La cloche) diri­gée par Alexander Helphand (Parvus) et qui exaltait un Etat révolutionnaire, populaire et national face à la ploutocratie des démocraties occidentales. A cette évolu­tion avait souscrit le jeune député badois Ludwig Frank qui avait pourtant milité, les années précédentes, pour l’amitié franco-allemande et qui fut tué sur le front de Lorraine en septembre 1914. Les leaders politiques se sentaient en accord avec la majorité de la classe ouvrière, qui regardait l’Allemagne impériale comme sa patrie et qui ne mettait pas en question son devoir patriotique.
Le mouvement ouvrier allemand ne fut pas sans comprendre les avantages qu’avait pour lui le Burgfrieden. Pour la première fois, gouvernement et patronat acceptèrent de reconnaître les syndicats et de discuter avec eux. Pour maintenir la paix sociale, une convention fut signée dans l’entreprise entre le patronat et l’orga­nisation syndicale et dans certains secteurs fut constituée une communauté de tra­vail (Arbeitsgemeinschaft). L’Etat vint en aide aux ouvriers dans les industries touchées par Je chômage, notamment le textile. Quant aux chefs militaires, pour éviter des troubles sociaux qui auraient ralenti l’effort de guerre, ils recommandèrent les discussions paritaires, exigèrent des grands industriels la fixation d’une rémunéra­tion minimum et des hausses de salaire et imposèrent la formation de commissions d’arbitrage. Au moment de la mise en place du programme Hindenburg (1916), les cadres socialistes et syndicalistes acceptèrent la militarisation des ouvriers en échange d’une représentation des salariés dans la direction des entreprises et il fut créé des comités d’ouvriers ainsi que des commissions d’arbitrage paritaire dans les entreprises employant plus de cinquante ouvriers.

D’où la lenteur avec laquelle se constitua une opposition au Burgfrieden, laquelle ne comprit d’abord que des personnalités isolées. Il n’est pas certain cepen­dant que la classe ouvrière ait été aussi enthousiaste à l’égard des directives du parti que le prétendent les mémorialistes du temps. Dès le début des hostilités, la Leip­ziger Volkszeitung et la Schwiibische Tagwacht manifestèrent de prudentes ré­serves ; en décembre 1914, Karl Liebknecht vota contre les crédits de guerre ; en mars 1915, des députés socialistes faisaient dépendre leur collaboration d’octroi de réformes portant sur la loi des trois classes et l’établissement d’un régime parle­mentaire, sans obtenir l’accord du chancelier ; en décembre 1915, l’aile gauche du parti refusa le vote des crédits militaires. Un certain nombre de socialistes, dont Haase, Ledebour et Adolf Hoffmann, acceptèrent, à l’appel de socialistes des pays neutres, de participer aux conférences de Zimmerwald (septembre 1915) et de Kienthal (avril 1916), où Lénine voulait les inciter à transformer la guerre étrangère en guerre civile mais où ils se contentèrent de plaider pour une paix de compromis et pour la reconstitution de la IIe Internationale. En fait, ce furent la vie chère, le chômage, la diminution du pouvoir d’achat - plus sensibles dans les industries de biens de consommation que dans les industries de guerre, où les travailleurs étaient écrasés en revanche par la longueur des journées de travail -, les difficultés de ra­vitaillement, la morgue cynique des nouveaux riches, qui développèrent, surtout parmi les femmes, une attitude révolutionnaire qui se traduisit en 1916 par de nom­breuses grèves, notamment le 1er mai à Berlin où étaient scandés des slogans contre le gouvernement et la guerre. L’inspirateur en avait été Liebknecht qui avait fondé avec Rosa Luxemburg le groupe Spartakus qui éditait la revue Die Internationale puis les Spartacusbriefe, où fut dénoncé le caractère illusoire de l’Union sacrée. Proche d’eux se situait le groupe radical de Brême, avec Paul Frölich. Quant aux dé­putés de gauche au Reichstag, exclus du parti, ils formèrent en mai 1916 un groupe séparé (Arbeitsgemeinschaft) et, après la révolution russe, un Parti socialiste indé­pendant (USPD) qui, sans préconiser l’action révolutionnaire, mettait en cause l’U­nion sacrée. En faisaient partie d’anciens révisionnistes, comme Bernstein et Kurt Eisner, certains centristes, comme Kautsky et Hilferding ainsi que les spartakistes, qui se joignirent d’abord à l’USPD. Quant aux masses ouvrières, si les plus déshé­rités allèrent à l’USPD, elles demeurèrent dans l’ensemble fidèles au parti qui les représentait traditionnellement.
La situation des socialistes majoritaires étant devenue difficile à cause du refus du gouvernement impérial de s’engager dans la voie des réformes, ils se résignèrent à signer avec les libéraux progressistes et le Zentrum catholique une alliance poli­tique (Interfraktioneller Ausschuss) au nom de laquelle le centriste Mathias Erzber­ger présenta un projet de paix de compromis, sans annexions ni indemnités de guerre, mais qui provoqua de la part des nationalistes réunis autour de la Vater­landspartei une violente réaction et renforça d’autant le pouvoir des militaires, ain­si que des forces annexionnistes dans le pays. Dans une atmosphère déjà perturbée par les grèves sauvages d’avril 1917 et les mutineries de la flotte de guerre - la ré­volution russe d’octobre 1917 qui fut accueillie avec enthousiasme par le proléta­riat allemand, comme l’illustrent les Lettres de prison de Rosa Luxemburg, et la lenteur des négociations avec le gouvernement bolchevik ayant donné de nouveaux arguments aux éléments révolutionnaires -, les délégués (Obleute) de l’industrie métallurgique organisèrent à Berlin, particulièrement touchée par la dégradation des moyens d’existence, une grève en janvier 1918, à laquelle participèrent 400 000 ouvriers sous le signe « Paix, Liberté et Pain ». Elle atteignit d’autres villes et tou­cha, semble-t-il, près de deux millions de travailleurs. Cependant, le mouvement gréviste ne réussit pas une percée décisive, la majorité des ouvriers demeurant sous l’influence du parti majoritaire et des syndicats traditionnels. Même les éléments qui subissaient l’attrait du spartakisme ne partageaient pas leur conception d’un soulèvement généralisé contre l’ordre politique et social. A aucun moment les grèves ne prirent un caractère révolutionnaire et elles n’affectèrent qu’insensible­ment l’effort de guerre. Si Liebknecht était populaire, ce fut comme pacifiste, non comme révolutionnaire.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229411, notice Le mouvement ouvrier et la première Guerre Mondiale par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 24 juin 2020.

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