Le mouvement ouvrier entre socialistes et communistes (1919-1920)

Par Jacques Droz

Les mouvements révolutionnaires n’avaient pas empêché, le 19 janvier 1919, l’élection de l’Assemblée constituante qui apparut comme un succès de la social­ démocratie majoritaire puisqu’elle obtint 38 % des voix, contre 8 % seulement pour l’USPD. Ces résultats donnèrent d’importantes responsabilités à Ebert, devenu président de la République avec Scheidemann comme chancelier, mais obli­geaient le parti à prendre place au sein de la coalition dite de Weimar dont les autres partenaires, le Parti démocrate et le Centre catholique, devaient peser lourdement sur l’évolution de la politique économique et sociale.lien sortit une Constitution, œuvre de compromis, mais dans laquelle il était impossible aux travailleurs de voir l’aboutissement de leurs rêves d’une société basée sur la propriété collective des moyens de production.
La social-démocratie n’avait pas su tirer parti des circonstances pour substituer aux anciennes classes dirigeantes les éléments attachés à l’ordre nouveau : par la destruction des conseils d’ouvriers et de soldats elle s’était retiré l’instrument qui lui aurait permis de contrôler efficacement l’appareil administratif. L’absence d’une transformation des structures sociales au détriment de l’industrie lourde et de la grande propriété foncière pesait négativement sur l’avenir de la démocratie de Weimar et conduisit finalement à sa ruine. Sans doute faut-il attribuer cette défail­lance à l’éloignement systématique, par l’Empire, des affaires de l’État des repré­sentants de la classe ouvrière ; il ne s’était pas développé une classe politique sus­ceptible de trouver une troisième voie entre le bolchevisme et l’immobilisme so­cial. Les efforts tentés en ce sens, comme la fondation d’un Institut d’études politiques à Berlin et la législation scolaire mise en place en Prusse par le ministre C.H. Becker, se révélèrent très insuffisants.
La faute majeure de la social-démocratie était de ne pas trouver le chemin vers une démocratie économique. De fait, les socialistes, et aussi certains partis bour­geois du centre, s’étaient prononcés pour des mesures partielles de socialisation, auxquelles le ministre de l’Économie Rudolf Wissell et son secrétaire d’État von Mœllendorf n’étaient pas hostiles ; mais la direction du parti n’était pas favorable à une transformation des structures de l’industrie allemande, prétextant que les Alliés en profiteraient pour mettre la main sur les entreprises nationalisées. Il ne fut constitué qu’un Conseil économique, mais qui n’eut jamais de pouvoirs réels. L’Arbeitsgemeinschaft, qui avait correspondu à un moment de l’idéologie sociale du mouvement ouvrier, fut progressivement vidée de sa substance et différentes Unions syndicales cessèrent de recourir à elle. Quant aux conseils d’entreprise (Betriebsräte), qui introduisirent une transformation profonde des relations du patronat et du salariat, menacés dans leur existence, ils donnèrent lieu à une manifestation de soutien à Berlin, le 13 janvier 1920, qui fut brutalement réprimée par le ministre de l’Intérieur Wolfgang Heine et qui ne put empêcher, le 4 février, le vote d’une loi qui en fit un moyen d’intervention syndicale dans le cadre de l’entreprise mais qui leur ôta toute possibilité de gestion.
La puissante réaction de la Confédération générale des syndicats (Allgemeiner deutscher Gewerkschaftsbund, ADGB) récemment reconstituée sous la direction de Legien, vint à bout du putsch Kapp-Lüttwitz (15 mars 1920), brisé par la grève générale des ouvriers berlinois et l’attitude expectative de la majorité des fonction­naires. Ce succès cependant ne put aboutir, comme le souhaitait Legien, à la forma­tion d’un cabinet reposant sur les partis de gauche et sur les syndicats libres et chré­tiens. Si Noske dut démissionner devant la colère populaire, le refus d’Otto Wels de prendre sa succession au ministère de la Guerre, laissa échapper aux sociaux-démo­crates le contrôle de la Reichswehr. Bien plus, les combats qui se poursuivirent, après l’échec du putsch dans la Ruhr, entre les corps francs et les forces ouvrières organisées dans une « Armée rouge » et décidées à défendre la République, permi­rent à la Reichswehr — malgré une tentative d’arbitrage esquissée par le cabinet Hermann Müller et menée par le ministre prussien Carl Severing qui, par l’accord de Bielefeld, avait fait d’importantes concessions aux insurgés-de briser la grève et de rétablir l’ordre impunément. Si bien que le putsch Kapp-Lüttwitz contribua à approfondir le fossé entre la masse ouvrière et le Parti social-démocrate. Les socia­listes étaient en plus compromis par leur attitude à l’égard du traité de Versailles, en donnant l’impression, par suite de leur comportement passé, qu’ils tenaient à la paix à tout prix et qu’ils étaient incapables de partager le ressentiment qui emportait alors la nation allemande : aussi la social-démocratie fut-elle au premier chef ren­due responsable du « coup de poignard dans le dos » dont Ebert lui-même, peu avant sa mort (1925), fut accusé pour avoir participé aux grèves de janvier 1918. Les élections de juin 1920 furent un échec pour la social-démocratie qui perdit la moitié de ses voix, alors que l’USPD doublait sa clientèle et se révélait un rival victorieux dans plusieurs centres industriels.
La radicalisation de la classe ouvrière allemande devait cependant servir prin­cipalement le Parti communiste. Éprouvé par l’assassinat de Rosa Luxemburg, de Liebknecht et de Jogiches, le KPD était passé sous la direction de Paul Levi qui, hostile au gauchisme, estimait essentiel de travailler à la formation politique du pro­létariat : au congrès clandestin de Heidelberg (août 1919), il avait procédé à l’exclusion des éléments putschistes (Otto Rühle à Dresde, Fritz Wolffheim et Heinrich Laufenberg à Hambourg), ce qui avait fait tomber de moitié les effectifs du parti. Groupée autour de la Kommunistische Arbeiterzeitung de Hambourg, une minorité d’exclus adopta les thèses des nationaux-bolcheviks et poussa à une alliance avec la Russie soviétique en vue d’une guerre révolutionnaire contre l’Entente ; d’au­tres, ayant reçu l’appui des « tribunistes » hollandais Gorter et Pannekœk, fondè­rent en avril 1920 le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD), qui dénonça l’opportunisme de la Centrale tandis que des éléments syndicalistes, proches de l’anarcho-syndicalisme, constituèrent sous la conduite de Rudolf Rocker l’Union générale des travailleurs d’Allemagne (AAUD) qui voulait faire triompher le « conseillisme ouvrier ». Grâce à ces scissions au sein du mouvement ouvrier, il fut possible à Levi de préparer le rapprochement avec l’USPD. La chose était d’autant plus pressante que l’attitude du KPD pendant le putsch de Kapp avait été singuliè­rement ambiguë et qu’il n’avait rien fait — Levi était alors en prison — pour défendre la République. Levi était persuadé que c’était de la capacité du Parti commu­niste à conquérir les masses, alors favorables aux indépendants, que dépendait le sort de la révolution prolétarienne. Or il y avait dans l’USPD une gauche, menée en­tre autres par Ernst Däumig et Richard Müller, qui souhaitait entrer en rapport avec la IIIe Internationale et qui exposa ses vues lors du congrès du parti à Leipzig (sep­tembre 1919). Des députés militants se rendirent en juillet 1920 au second congrès de la IIIe Internationale, mais en revinrent, les uns (Däumig) favorables, les autres (Crispien, Dittmann) hostiles à l’acceptation des vingt et une conditions posées par Moscou. De violentes polémiques s’ouvrirent dans le pays, mais au congrès de Halle (septembre 1920) une forte majorité se dégagea, malgré les avertissements de Rudolf Hilferding, pour l’adhésion à l’Internationale communiste. Rien ne s’oppo­sait plus à la fusion de la majorité de l’USPD avec le KPD qui eut lieu quelques mois plus tard. Ce furent les éléments les plus jeunes et les plus dynamiques de l’USPD, les mineurs en particulier, qui avaient opté pour le communisme, contre les fonc­tionnaires et les représentants d’industries moins actives, comme le textile. Le Parti communiste allemand unifié (VKPD) était devenu un parti de masses fort de 300 000 adhérents ; quant à l’USPD minoritaire, elle survécut sous la présidence de Arthur Crispien, mais la plupart des membres rejoignirent le SPD.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229413, notice Le mouvement ouvrier entre socialistes et communistes (1919-1920) par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 24 juin 2020.

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