Le mouvement ouvrier allemand et le parti communiste (1920-1933)

Par Jacques Droz

Des faiblesses du SPD put profiter le KPD qui, lui aussi, était depuis la fusion avec I’USPD un parti de masse presque entièrement ouvrier (80 %) mais dont les effectifs, plus jeunes que ceux du SPD, ont varié considérablement au cours de l’histoire de la République de Weimar : 350 000 en 1920, une centaine de mille au cours des années de prospérité, de nouveau 330 000 en 1932. Sa composition so­ciale était analogue à celle du SPD et il est faux de penser que le SPD avait recueilli l’aristocratie du monde ouvrier, alors que le KPD aurait été le parti des manœuvres ; cependant, à partir de la crise de 1929, le nombre des chômeurs y était de plus en plus élevé. Le KPD prévalait chez les mineurs, dans la métallurgie et le textile. Ses centres de rayonnement étaient essentiellement Berlin, le district de Halle­ Merseburg, les villes hanséatiques et la Ruhr. Il prenait le relais du SPD dans les ré­gions industrielles de l’Allemagne protestante. S’il n’eut pas, jusqu’en 1932, d’or­ganisation syndicale propre, il disposait avec ses associations parallèles (Rote Hilfe, Roter Frontkämpferbund) de moyens d’action exceptionnels dont certains, comme le Conseil utilitaire (Militärrat), étaient contrôlés par les Soviets.
Héritier de la pensée de Rosa Luxemburg et méfiant à l’égard de la révolution bolchevique, Paul Levi qui dirigeait la Centrale du KPD, estimait depuis 1920 que le mouvement révolutionnaire était en reflux et qu’un rapprochement s’imposait avec les partis socialistes. Mais il était loin d’avoir dans le parti, où l’on lui reprocha son style de grand-bourgeois et ses subtilités intellectuelles, une audience unanime : une opposition se forma, soutenue par Radek, le représentant du Komintern en Allemagne, qui lui reprocha son « opportunisme ». Comme il avait désapprouvé la scission des communistes italiens au congrès de Livourne (15 janvier 1921), il fut obligé de quitter la présidence du parti, entraînant avec lui Ernst Däumig et Clara Zetkin, tandis qu’entrèrent au Comité central certains de ses adversaires qui, cir­convenus par le révolutionnaire hongrois Béla Kun, voyaient le moment venu, en mars 1921, de reprendre la lutte révolutionnaire. Le lieu choisi fut l’usine Leurra à Mansfeld (Saxe prussienne), important bastion communiste que le gouvernement de Berlin avait décidé de désarmer. D’où des combats d’une extrême violence di­rigés par Max Hölz, membre du KAPD, véritable desperado de la révolution, avec l’aide de bandes armées constituées pour l’« expropriation » des possédants, mais qui tournèrent court faute d’aide extérieure. Levi qui avait pourtant désapprouvé cette aventure, était définitivement exclu du parti et, après avoir tenté d’animer une Communauté de travail communiste (Kommunistische Arbeitsgemeinschaft), re­joignit le SPD. De ce fait, le KPD se privait de la seule personnalité qui avait su dé­ finir le problème fondamental se posant au communisme allemand : comment faire sur le vieil arbre du mouvement ouvrier allemand la greffe de la révolution bolche­vique ? Dès cette date commença la subordination du KPD aux ordres du Komin­tern.
Le IIIe congrès de l’Internationale ayant constaté l’échec du putschisme, il dé­plaça à droite le centre de gravité du parti dont les nouveaux leaders, le syndicaliste Heinrich Brandler et le directeur de la revue Internationale, August Thalheimer, étaient partisans d’une défense en commun de la République, menacée depuis l’as­sassinat de Rathenau, par un front unique avec les partis de gauche. Du front unique l’on passa à l’idée d’un gouvernement ouvrier qui fut approuvée lors du congrès du parti à Leipzig (janvier 1923) et tentée dans les Länder de Thuringe et de Saxe, où le social-démocrate Zeigner prit le pouvoir ; mais l’existence d’une forte opposi­tion de gauche, avec la révolutionnaire autrichienne Ruth Fischer et son ami Arkadi Maslow, paralysa l’action du du parti. Sans doute eut-il été possible pendant l’oc­cupation de la Ruhr, moment où le KPD devint le point de rassemblement de tous les mécontentements, d’envisager le recours à une action révolutionnaire avec l’aide des « centuries prolétariennes » ; mais le Comité exécutif se rendit compte trop tardivement des possibilités offertes et ne commença à préparer l’« octobre » allemand qu’en août. Lorsque le Reich prit la décision de briser les gouvernements socialo-communistes en Saxe et en Thuringe, à un moment où la vague révolution­naire était déjà en reflux, Heinrich Brandler décida la grève générale ; mais il ne put obtenir, lors d’une réunion à Chemnitz, l’appui des syndicats socialistes et dut bat­tre en retraite. L’ordre de grève ne fut appliqué qu’à Hambourg par le leader local Ernst Thälmann et fut brisé sans peine. Le parti communiste fut profondément af­fecté par cet échec : le « recul » d’octobre 1923 devint un point d’affrontement en­tre la gauche et la droite.
Dès lors, la « bolchevisation » ou plutôt la « stalinisation » se développa, abandonnant le pouvoir aux mains d’un appareil qui faisait prévaloir les notions de discipline et de tactique sur celles de l’idéologie. La direction Brandler-Thalheimer ayant été liquidée, ce furent les militants de l’extrême-gauche Ruth Fischer et Ar­kadi Maslow qui prirent la direction du parti, menant la lutte à la fois contre le trots­kysme et le luxemburgisme, qualifiés d’« hérésies ». Mais dès août 1925, une « let­tre ouverte » du Komintern leur reprocha de négliger le travail syndical. Ce fut Ernst Thälmann, réplique du « chef génial » du Kremlin, qu’aucune intrigue, même celle qui en 1928 mit en cause son ami Johann Wittorf, ne parvint à ébranler, qui fut dès lors appelé à modeler le parti sur le modèle soviétique. Dans une pre­mière période — celle où Boukharine avait de l’audience à Moscou —, il écoutait les avis du « conciliateur » Ernst Meyer, ménageait le SPD avec lequel il menait l’affaire de l’expropriation sans indemnité des princes régnants en Allemagne. Mais après cette date, Staline ayant inauguré la « troisième période », Thälmann se retourna contre le parti frère, à qui l’on pouvait reprocher la sanglante répression à Berlin, par la police du ministre de l’Intérieur Carl Severing, d’une manifestation interdite le 1er mai : lors du congrès du KPD à Wedding (juin 1929), le SPD fut dé­noncé comme« fourrier du fascisme » ou comme « social-fasciste », contre lequel il convenait d’appliquer la tactique « classe contre classe » et « unité à la base ». Se­lon le KPD, il n’y avait entre la République de Weimar et le fascisme, entre la so­cial-démocratie et le national-socialisme, aucune différence essentielle : toute politique d’entente avec les autres organisations ouvrières fut exclue par lui. Dans la lutte qu’il engagea contre « l’ennemi principal » de la classe ouvrière, le Parti communiste tenta en août 1930, à propos du plan Young, de disputer aux nazis le terrain du nationalisme et il n’hésita pas à s’allier au national-socialisme, en parti­culier pour l’organisation d’un referendum en vue de la dissolution de la Diète de Prusse (juillet 1931) ou lors de la grève des transports de Berlin (novembre 1932). Il cherchait d’autre part à créer contre les syndicats d’obédience socialiste une Opposition syndicale rouge (RGO) sous la direction de Franz Dahlem, sans d’ailleurs obtenir de résultats notables. Certes, il y eut contre les violences nazies des manifestations qui groupaient des ouvriers socialistes et communistes, mais sur le plan local seulement ; à Brunswick un bourgmestre socialiste put être élu en 1931 avec les voix communistes. Mais les leaders des deux partis veillèrent à ce que ces rap­prochements ne se généralisent pas.
Cette soumission aux ordres de Moscou, achevée·en 1929, n’était pas sans pro­voquer des résistances. Depuis 1925 existait une ultra-gauche qui, avec des argu­ments trotskystes, combattit la dictature de Staline ; ce fut le cas d’Ernst Schwarz et du philosophe Karl Korsch qui, dans la revue Kommunistische Politik voulut, contre le bureaucratisrne soviétique, réhabiliter la spontanéité révolutionnaire des masses et la notion de république des conseils ; du groupe de l’« opposition de Wed­ding » (du nom d’un faubourg ouvrier de Berlin) dont certains membres, comme l’historien Arthur Rosenberg, revinrent au SPD ; du Leninbund, fondé en 1928 par Werner Scholem et Hugo Urbahns, qui rallia les partisans de Ruth Fischer et dont certains membres eurent des relations personnelles avec Trotsky. A droite s’était fondé, en 1928, le Parti communiste-Opposition (KPQ) où militait Paul Frölich, ami et historien de Rosa Luxemburg, auteur de l’essai Über den Faschismus, et au­ quel se rallièrent Heinrich Brandler et August Thalheimer, mais qui ne fut jamais, sauf en Thuringe, qu’un parti de cadres dont certains émigrèrent ensuite vers le SAPD. En 1930, une soixantaine de permanents, sous la direction d’Erich Radatz, prirent position contre la thèse du social-fascisme et une tentative menée en 1932 par Heinz Neumann et Hermann Remmele pour activer la lutte contre le fascisme, aboutit à un échec. Malgré les avertissements de Trotsky, le parti communiste, en­ fermé dans le culte de la personnalité qui entourait Thälmann, fut la victime, mal­ gré le courage physique de beaucoup de ses militants — ce furent les communistes qui disputèrent la rue aux chemises brunes —, de la sclérose intellectuelle dont étaient frappés ses leaders, devenus incapables, depuis la liquidation de Levi, de réagir à l’emprise que les Soviets exerçaient sur leurs décisions. Cette évolution du communisme n’empêcha pas seulement la formation d’une stratégie révolution­naire, mais paralysa le prolétariat devant les autres classes sociales dont l’exploita­tion fut abandonnée aux nationaux-socialistes.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229415, notice Le mouvement ouvrier allemand et le parti communiste (1920-1933) par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 24 juin 2020.

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