Le mouvement ouvrier et la seconde Guerre mondiale

Par Jacques Droz

Difficile avant 1939, la résistance devint quasi impossible pendant la guerre : résister, c’était faire œuvre de trahison, s’employer à provoquer le désastre de sa propre armée, passer pour un agent de l’étranger. II ne semble pas que ces considé­rations aient affaibli la combativité de ce qui restait encore de militants commu­nistes, que le pacte germano-soviétique n’incita qu’exceptionnellement à se rallier à Hitler, pas plus qu’il n’apporta un adoucissement à la répression nazie. C’est à cette époque que se constituèrent à Berlin et dans la région industrielle de Halle­ Merseburg divers groupes clandestins, celui de Heinz Kapelle en particulier, ouvert aux socialistes et aux catholiques, et celui de Robert Uhrig qui s’étendit avec Beppo Römer aux milieux nationaux-bolcheviques, enfin celui de Schulze-Boysen et de Harnack, qui appartenait à la bourgeoisie libérale mais s’étendit aux ouvriers et fut, sous le nom de l’« Orchestre rouge » (Rote Kapelle), à la fois un centre de résistance et d’espionnage prosoviétique. Fortement encouragée par l’agression hitlérienne contre l’URSS, l’activité communiste, qui avait trouvé un terrain d’action chez les travailleurs étrangers, réussit, malgré les difficultés de contact avec l’extérieur (la mission de Wilhelm Knöchel, membre du Comité central, en Allemagne avait été liquidée en 1943 par la Gestapo), à constituer dans diverses provinces des groupes de résistance longtemps isolés mais qui, sous la triple direction de Anton Saefkow à Berlin, Theodor Neubauer en Thuringe et Georg Schumann en Saxe, réussirent à élaborer une ligne politique commune. L’ensemble de ces réseaux fut disloqué après la conjuration du 20 juillet 1944. D’autres communistes avaient réussi à éten­dre la résistance à l’intérieur des camps de concentration où ils constituèrent des comités internationaux avec les détenus étrangers.
Convaincus que la libération de l’Allemagne ne pouvait venir que de l’étran­ger, les sociaux-démocrates ne s’étaient qu’isolément-unis à une Résistance clan­destine. Mais tout un groupe de socialistes qui avaient constamment combattu le marxisme du Comité directeur du SPD, mais aussi sa passivité à l’égard du danger nazi, parlementaires ou syndicalistes, comme Theodor Haubach, Wilhelm Leuschner, Carlo Mierendorff, Adolf Reichwein et Julius Leber, avaient pris contact avec le cercle de Kreisau où le comte de Moltke invitait à réfléchir sur la reconstitution d’une Allemagne chrétienne, fédérale et sociale ; certains d’entre eux avaient pris également contact avec Carl Gœrdeler qui avait choisi Leuschner comme vice­ chancelier. La Résistance atteignit également les organisations ouvrières catholi­ques, qui recevaient leur impulsion du Ketteler-Haus à Cologne et au sein des­ quelles le syndicaliste Jakob Kaiser tenta un puissant mouvement de rassemble­ment en faveur d’un syndicalisme unitaire. Ici aussi la conjuration du 20 juillet accumula les exécutions capitales.
Dans l’émigration, les contrastes étaient encore plus marqués que surie sol al­lemand. Suspectés depuis le début des hostilités, beaucoup d’émigrés furent par­qués en France dans des camps d’internement ; certains, comme Rudolf Hilferding et Rudolf Breitscheid, furent livrés à la Gestapo par les autorités de Vichy. Au prix d’énormes difficultés et grâce à des personnalités ayant des relations à l’étranger, en particulier Kurt Geyer et Fritz Heine, un certain nombre de sociaux-démocrates pu­rent en 1940 obtenir de Marseille des visas pour les pays anglo-saxons ; Hans Vogel et Erich Ollenhauer s’établirent à Londres, ainsi que le syndicaliste Hans Gott­furcht. Tout en représentant la SOPADE, ils surent, au sein de l’Union des organi­sations socialistes allemandes en Grande-Bretagne, établir un certain consensus avec les représentants des petits partis socialistes, notamment sur les buts de guerre et l’avenir de l’Allemagne, consensus auquel échappa le seul Kurt Geyer, partisan des idées de Vansittart. A New York au contraire, Friedrich Stampfer, fondateur de la German Federation of Labour, maintenait les positions réformistes et « nationa­listes » du SPD, ce qui le mit en opposition avec Neu Beginnen, représenté aux États-Unis par Karl Frank et avec le socialiste chrétien Paul Tillich, qui voulait dé­ passer les divergences politiques dans son Council for Democratic Germany. Quant aux communistes, si un certain nombre d’intellectuels avaient gagné le Nou­veau Monde et en particulier le Mexique, où vécut la romancière Anna Seghers, l’état-major politique ainsi que la plupart des écrivains et les militants du parti émi­grèrent à Moscou où beaucoup furent victimes des purges staliniennes. Une partie des survivants fut employée à la « rééducation » des prisonniers allemands, de plus en plus nombreux depuis la défaite de Stalingrad. C’est à quoi s’employa le Comité national de l’Allemagne libre, que présidait l’écrivain Erich Weinert, aidé depuis 1943 par l’Union des officiers allemands à laquelle adhérèrent des milliers de sol­dats prisonniers. C’est ainsi que fut élaboré au sein du Comité national le statut qui devait être celui de la nouvelle Allemagne.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229418, notice Le mouvement ouvrier et la seconde Guerre mondiale par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 23 juin 2020.

Par Jacques Droz

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément