Les partis ouvriers entre occidentaux et soviétiques

Par Jacques Droz

S’il existait dans la gauche résistante allemande un fort mouvement en faveur de la réconciliation, voire la fusion des deux grands partis ouvriers, comme l’atteste le Manifeste de Front populaire signé en avril 1945 dans le camp de Buchenwald, ces dispositions furent rapidement brisées, d’une part par la politique des forces d’occupation, d’autre part par les rancunes tenaces des leaders des organisations ouvrières.
Dans les zones occidentales, le rôle déterminant devait être joué par Kurt Schu­macher dont le prestige émanait de sa volonté, dès 1931, de lutter contre l’hitlé­risme, de ses dix années de camp de concentration, de la rapidité avec laquelle il avait reconstitué, en zone anglaise, des Unions locales social-démocrates. Or, pre­nant la parole devant celle de Hanovre, le 6 mai, il avait déjà manifesté la convic­tion que les communistes allaient retomber dans l’orbite de Moscou. Lorsqu’il or­ganisa, en octobre 1945, la rencontre de Wennigsen, près de Hanovre où avaient été conviés, avec Erich Ollenhauer, les représentants de l’émigration anglaise ainsi que Otto Grotewohl qui dirigeait le SPD dans la zone d’occupation soviétique, il se refusa, contre l’avis de ce dernier, à toute entente avec le communisme, parti étranger à ses yeux ; il fit remettre à plus tard la formation d’un Directoire social-démocrate pour toute l’Allemagne et reçut de facto la direction du parti pour les trois zones occidentales. Tandis que se produisit à Berlin la fusion des deux partis — évolution que Schumacher suivait avec la plus grande inquiétude —, put se réunir en mai
1946, à Hanovre, le premier congrès du SPD dont Schumacher et Ollenhauer furent élus président et vice-président et dont les frontières furent fixées sur celles des trois zones occidentales. Son refus de collaboration avec les communistes marquait de sa part un choix délibéré entre deux mondes, l’un de la « dictature totalitaire », l’au­tre de la « démocratie et de la liberté ». Il n’avait pas à redouter dans les zones oc­cidentales la concurrence du KPD, qui fit les frais d’une méfiance généralisée de la part de la population ouvrière allemande, hostile semble-t-il, à toute forme d ’idéologie. Schumacher ne laissa également pas subsister les groupes (ISK, SAPD, NB, etc.) qui dans le passé avaient fait opposition au SPD : partisan d’un parti centralisé, il ne voulait tolérer en son sein aucun fédéralisme.
Bien que fondamentalement hostile au communisme, Schumacher se montra favorable à la transformation des structures sociales de l’Allemagne ; position qui ne distinguait pas essentiellement à cette époque le SPD du CDU, qui à son congrès d’Ahlen (février 1947) s’était également prononcé pour un programme social éten­du. Si Schumacher rejetait la dictature du prolétariat, il estimait que la voie de la dé­mocratie passerait par le socialisme et réclama la nationalisation des industries clefs et la planification des moyens de production. S’ajoutaient à cela la volonté d’ôter aux Églises toute influence sur l’État et, ce qui était nouveau pour les socia­listes allemands, une attitude intransigeante quant à la question nationale, qui lui fit affirmer, en tant que disciple de Lassalle, l’unité du peuple allemand rétabli dans ses frontières de 1937, nier sa responsabilité collective dans l’avènement de l’hitlé­risme et condamner l’ntrusion des Alliés dans les affaires allemandes. Si Schuma­cher jouissait d’un prestige exceptionnel, il n’en restait pas moins que la direction du parti demeurait entre les mains d’une bureaucratie âgée, marquée par la tradition weimarienne et à qui manquait depuis dix-sept ans l’expérience politique. Malgré les avertissements qui lui venaient de la gauche, en particulier des écrits de Paul Sering (Richard Löwenthal), le SPD continuait à pratiquer une phraséologie dog­matique. La déception devait se manifester à partir de 1947 par la chute des effectifs du parti.
Dans la zone d’occupation soviétique, ce furent les communistes, avec l’appui des autorités russes, qui allaient déterminer les destinées du mouvement ouvrier. Revenus nombreux en Allemagne, sous la direction d’Anton Ackermann à Dresde, de Gustav Sobbotka dans le Mecklembourg, les militants, que dirigeait un Comité central présidé par Walter Ulbricht, obéissaient à un programme en dix points qui leur avait été donné dès le 10 juin 1945. Quelques jours plus tard, dans un appel au peuple allemand, le SPD formulait également un programme qui prévoyait des ré­formes sociales et qui se terminait par un appel à l’unité lancé au KPD. C’est ainsi que fut formé dès le 19 juin un Comité permanent qui comprit du côté communiste Walter Ulbricht et Anton Ackermann, du côté socialiste Otto Grotewohl et Gustav Dahrendorf et qui constitua un « bloc » des partis antifascistes. D’autres partis s’y joignirent, libéraux ou chrétiens, qui avaient admis la même idéologie et que ren­forcèrent les organisations syndicales (Freier deutscher Gewerkschaftsbund) eltculturelles (Kulturbund). En vue de constituer, par la création d’un ordre « démo­cratique antifasciste », une réponse à la dégradation du climat international, Wilhelm Pieck déclara révolue la période de la simple coopération et lança la cam­pagne de la fusion des deux partis ouvriers. C’est ainsi que se tint à Berlin, le 20 dé­cembre 1945, une réunion des dirigeants du SPD et du KPD, dite des Soixante, qui semblait être d’accord pour la construction d’une Allemagne parlementaire, anti­fasciste et démocratique. Mais lorsque se réunirent, le 20 février 1946, les représen­tants sociaux-démocrates des diverses zones orientales et occidentales, ce fut la rupture, par suite du refus de Schumacher d’assister au congrès d’unification.
Comme celui-ci demandait une consultation par vote secret sur l’adhésion à l’uni­fication des deux partis et comme ce vote fut refusé parles autorités soviétiques, il n’eut lieu que dans les zones occidentales et aboutit, à une forte majorité, à un vote hostile à la fusion avec le KPD. Les socialistes berlinois de l’Est ne se laissèrent ce­ pendant pas arrêter ; le 19 avril 1946, deux congrès séparés du KPD et du SPD ber­linois décidèrent à l’unanimité de faire leur fusion en une Sozialistische Einheits­ partei Deutschlands (SED), de type léniniste ; deux jours après, leurs délégués vin­rent applaudir la « poignée de main » historique de Pieck et de Grotewohl, qui devinrent les présidents du nouveau parti constitué par 1 300 000 membres, dont
53 % venaient du parti socialiste, 47 % du Parti communiste et dont Ulbricht fut le secrétaire général. Les élections de l’automne 1946, qui eurent lieu sur le plan mu­nicipal et dans les Länder, conféra de justesse au SED une majorité absolue, sauf à Berlin où il n’arriva qu’en troisième position. Bien que les syndicats du FDGB mar­quassent jusqu’en 1948 une attitude réservée et que les conseils d’entreprise fissent montre de leur désir d’autonomie, la création de sections syndicales d’entreprises (DIG) permit au SED de mettre un ouvrier allemand surie même plan que le sovié­tique, non sans qu’il y eût une forte résistance de la part des ouvriers chrétiens et so­ciaux-démocrates, notamment de la part de Jakob Kaiser qui dénonça le « totalita­risme » des nouvelles institutions. A partir de 1948, la création d’une Commission économique allemande (DWK) fit prévaloir la centralisation administrative dans tous les domaines. Instituée dans une atmosphère de pénurie et de peur, la « dicta­ture du prolétariat » s’accompagnait dans la zone orientale de découragement, voire de désespoir et d’une aversion grandissante à l’égard du modèle soviétique.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229419, notice Les partis ouvriers entre occidentaux et soviétiques par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 23 juin 2020.

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