Le mouvement ouvrier en RFA

Par Jacques Droz

Si les orientations du SPD n’étaient pas mises en cause jusqu’à la mort de Schumacher (1952) et si son remplacement par Ollenhauer n’innova pas sensiblement, les échecs électoraux du parti en 1953 et 1957 signalèrent qu’il allait à contre-cou­rant et amenèrent les sociaux-démocrates progressivement à envisager, avec l’abandon du marxisme, la transformation de leur parti ; celui-ci ne serait plus le parti de la classe ouvrière seulement, mais du « peuple tout entier », susceptible de s’a­dresser à de nouvelles couches d’électeurs, notamment au sein des classes moyennes. Cette préoccupation fut le résultat de la diminution du nombre des ou­vriers par rapport à celui des employés et des fonctionnaires dans le parti, phénomène qui ira en s’accentuant (27 % et 34 % en 1972). L’initiative venait des maires SPD de certaines grandes villes — Ernst Reuter à Berlin, Wilhelm Kaisen à Brême, Max Brauer à Hambourg —, ou d’administrateurs de province — le duo Waldemar von Knoringen-Wilhelm Hogner en Bavière —, de socialistes venant souvent de formations de gauche — Fritz Brier, Willi Eichler, Willy Brandt — ou même d’an­ciens communistes — Herbert Wehner —, enfin d’économistes — Heinrich Deist et Karl Schiller —, auxquels se joignirent des intellectuels comme Carlo Schmid qui s’exprimaient dans la revue Neue Gesellschaft. Une commission présidée par Willi Eichler avait été mise en place en 1954. Le tournant décisif fut pris par le congrès de Stuttgart en 1958 et consacré l’année suivante par le programme de Go­desberg : le SPD était défini dorénavant comme le « parti de la liberté d’esprit », fondé sur « l’éthique chrétienne, l’humanisme et la philosophie classique ». Il n’y était plus question d’une opposition contre les Églises, auxquelles le socialisme n’était plus une religion de remplacement ; abandonnant « l’eschatologie des natio­nalisations », il admettait la libre concurrence et se plaçait sur le terrain de l’écono­mie sociale de marché ; affirmant sa loyauté totale à l’égard de la loi fondamentale (Grundgesetz) de la RFA, il n’envisageait que des moyens « démocratiques » de lutte. Accepté alors par la quasi-totalité de l’opinion social-démocrate (seuls le pro­ fesseur Wolfgang Abendroth et l’économiste Victor Agartz y firent opposition), il était destiné à permettre au SPD de dépasser la barre électorale des 30 % qui lui permettrait d’accéder au pouvoir ; il n’en fut pas moins le fruit d’une évolution préparée depuis 1947 et longuement méditée. Il fut accompagné l’année suivante par l’a­bandon de l’opposition à la politique d’intégration au sein des puissances du monde occidental menée par Adenauer ; l’Allemagne, selon les paroles de Wehner, devait participer à l’Alliance atlantique et assumer les charges de la défense nationale. Ainsi apparut un parti social-démocrate de style nouveau, qui s’exprimait dans l’équipe (Mannschaft) créée autour de Brandt, appelé après le congrès de Hanovre (1960) à être le candidat du parti à la chancellerie et après 1963, à en prendre la tête comme successeur d’Ollenhauer, avec Fritz Erler et Herbert Wehner comme ad­joints. Cependant, bien qu’il n’existât plus de péril sur sa gauche, le parti commu­niste ayant été interdit de 1956 à 1969, la transformation du parti ne correspondait pas, sur le plan électoral, à des résultats immédiats ; les élections de 1961 et de 1965, bien que constantes dans le progrès, le laissaient dans l’opposition.
Le mouvement syndical vint renforcer les dispositions nouvelles qui se réflé­taient dans le personnel politique. Le Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB) qui se reconstitua en 1949 était une fédération unique, forte de six millions d’adhérents, indépendante des partis politiques, comprenant aussi des chrétiens et des libéraux et disposant avec sa Banque pour l’économie communautaire (Bank für Gemein­wirtschaft) de moyens financiers importants. Le programme de Munich (1949) se prononça pour la nationalisation des industries clefs et une juste répartition du re­venu national, mais son président Hans Böckler préconisa la modération, répondant d’ailleurs à l’état d’esprit des travailleurs, disposés après la catastrophe à travailler durement pour se créer des conditions de vie honorables. Le seul problème sur le­ quel les syndicats, qui poussaient à l’accroissement de la productivité du travail, étaient prêts à se battre, était celui de la cogestion (Mitbestimmung), mise en ques­tion par le gouvernement CDU, bien que soutenue par les Églises. A la suite d’une menace de grève, le Bundestag vota la loi de mai 1951 par laquelle celle-ci fut éta­blie dans les mines et la sidérurgie, mais lorsque le DGB en demanda l’extension, le Bundestag répondit par la loi d’octobre 1952, en retrait sur la première et ne don­nant aux représentants du personnel qu’un tiers des sièges dans les conseils de sur­veillance ; ceux-ci d’ailleurs se considéraient comme des « gestionnaires » soli­daires d’un patronat qu’ils étaient censés contester. Le succès de l’économie de marché, l’affirmation de la prépondérance du CDU aux élections de 1953, amenè­rent la direction syndicale et notamment Otto Brenner, président de l’IG Metall et enclin à des positions plus dures, à se contenter de porter la lutte sur des revendica­tions ponctuelles, ce qui amena d’ailleurs de brillants résultats dans le domaine des salaires et de la durée du travail. En présence du « miracle économique », la mise en cause de l’ordre économique et social apparaissait hors de saison ; aussi le congrès du DGB à Stuttgart (1959) conclut-il à l’alignement sur les positions du Parti social-démocrate à Godesberg et à l’abandon des nationalisations et de la pla­nification. Les rares tentatives du DGB pour s’affirmer sur le plan politique, notam­ment contre le réarmement de l’Allemagne (1954), contre l’armement atomique ou l’état d’urgence (1962), mobilisèrent chaque fois de gros effectifs mais qui ne réus­sirent pas à s’imposer. Lors des années soixante, le syndicalisme, qui était devenu une énorme machine bureaucratique et gestionnaire, apparaissait moins comme une force de contestation que d’intégration, n’utilisant la grève que comme ultime recours, après épuisement de toutes les possibilités de conciliation. La création d’une Opposition extra-parlementaire (APO), dirigée essentiellement contre l’establishment universitaire (1967-1968), n’eut aucune influence sur le mouve­ ment ouvrier qui était resté étranger à l’agitation étudiante et qui n’envisageait pas une mise en cause révolutionnaire des structures sociales du pays. D’ailleurs l’APO, considérant que les groupes marginaux seuls étaient révolutionnaires, n’éprouva que du mépris pour le prolétariat ouest-allemand, conquis par le miracle économique.
A la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, l’esprit de ré­volte était limité à l’« autre » mouvement ouvrier, formé par les travailleurs non qualifiés, les jeunes menacés par le chômage, les immigrés dont l’idéologie se rat­ tachait à celle des Jungen et des conseils ouvriers de 1918, à qui l’on reprochait leur insociabilité, voire une « petite criminalité », qui propageaient la « terreur souter­raine », le sabotage, la dégradation des installations industrielles, le relâchement de la discipline du travail, mais qui furent de la part des organisations patronales l’ob­jet d’une répression violente qui n’était pas sans reprendre les pratiques du nazisme.
La prise du pouvoir par les sociaux-démocrates, qui avaient déjà fait, et de fa­çon convaincante, l’expérience du gouvernement dans le cabinet de grande coali­tion (1966-1969) au cours de laquelle avait été mise en route l’« Action concertée » entre le patronat et les syndicats, et qui accédèrent en septembre 1969 aux postes di­recteurs dans l’État, allait-elle modifier sensiblement l’orientation générale du mouvement ouvrier ? Sur le plan politique, l’incertitude fut vite levée : au congrès de Sarrebruck (1970), Willy Brandt annonça sa fidélité au programme de Godes­berg. Mais sur le plan social la situation demeurait équivoque, tant le problème de la cogestion demeurait préoccupant. Déjà en 1963, le congrès syndical de Düssel­dorf avait, dans un esprit de compromis, affirmé qu’il ne s ’agissait pas pour lui d’un changement des structures, mais d’un aménagement (Umgestaltung) par la démocratisation des entreprises, obtenue par la cogestion, et en 1966 avait été lancée une campagne pour le vote de la cogestion paritaire dans les entreprises de plus de 2 000 employés, pour laquelle le président du DGB Oskar Vetter avait envisagé une grève à la veille des éjections de 1969. Placé dans une situation difficile du fait de la pré­sence de ministres libéraux (FDP) dans son gouvernement, Brandt différa toute dis­cussion à l’égard de la cogestion, l’élaboration du projet de loi s’enlisant dans d’in­erminables discussions, et se contenta d’étendre le pouvoir des comités d’entre­ prises et de porter l’effort sur la possibilité pour les salariés de constituer un capital. Malgré les avertissements de la direction syndicale, désireuse d’une action concer­tée avec le ministre des Finances Karl Schiller, qui souhaitait que les revendications salariales tiennent compte du ralentissement de la croissance, des « grèves sau­vages » éclatèrent dans l’automne 1969. Devant la détérioration du climat social, l’IG Metall elle-même fut obligée, en novembre 1971, de donner un ordre de grève en Bade-Wurtemberg, auquel les employeurs répliquèrent par le lock-out, la média­tion gouvernementale étant incapable d’en empêcher le développement. A la même époque, les Jeunesses socialistes (Jusos), qui disposaient au congrès du parti à Bonn d’un tiers des mandats, mirent en cause le programme de Godesberg, tout en pré­conisant des réformes de structure abolissant les abus du système capitaliste. Les élections de 1972, au cours desquelles les syndicats se mobilisèrent pour Brandt, augmentèrent sans doute l’autorité de celui-ci en accroissant la majorité dont il dis­posait au Bundestag. Mais, placé entre un Parti libéral renforcé qui se présentait lui­ même comme moteur politique de progrès et de libéralisme social, et les Jusos qui cherchèrent à développer l’agitation dans les syndicats et dans les entreprises, Brandt eut de la peine, au congrès de Hanovre (mai 1973), à faire consolider l’ac­quis et à conserver au parti son image réformatrice. Obligé de corriger les défauts de l’économie de marché par l’orientation des investissements et la planification globale indicative, le SPD devait éviter tout ce qui donnait à penser qu’il voudrait remettre en cause l’ordre économique et social ; Brandt menaça de démissionner si le programme des Jusos était adopté.
S’il avait mis en route une législation qui accrut les droits des travailleurs dans l’entreprise, les possibilités de formation professionnelle, assurant la libéralisation des mœurs et contribuant incontestablement à une transformation du comportement de la société allemande, il ne put faire aboutir, à une époque de crise économique due au choc pétrolier, les projets qu’il s’était fixés sur la constitution du patrimoine ouvrier et la généralisation de la cogestion. Au moment où Brandt, à la suite de l’affaire Guillaume, décida de donner sa démission (7 mai 1974), il apparut que, si des résultats considérables avaient été obtenus dans le cadre de l’Ostpolitik, les réformes sociales avaient été bloquées dans des commissions où les libéraux continuaient à mener contre le gouvernement une guerre opiniâtre et à soutenir la résistance passive du patronat.
La politique de son successeur, Helmut Schmidt, ne différa pas essentiellement de la sienne. Lui aussi fut placé entre les exigences des Jusos qui bénéficiaient de l’oreille attentive de Brandt, resté président du parti, et celles du FDP avec lequel il dut mener de délicates négociations. Il réussit en 1976 à faire voter une loi sur l’extension de la cogestion aux entreprises industrielles et commerciales de plus de
2 000 salariés, mais l’essentiel de sa politique sociale réside sans doute dans la législation concernant les relations humaines dans les entreprises, la famille et l’é­cole, qui a accompagné la transformation des mœurs et contribué à modifier pro­fondément les comportements de la société allemande. La classe ouvrière profitait pour une large part de cette évolution des conditions de vie. Elle appartenait à 53 % à un système syndical puissant (huit millions d’adhérents), le DGB recrutant sur­ tout parmi les métallurgistes, les agents des services publics et les chimistes. Bien que les conflits sociaux n’eussent pas disparu, le nombre des journées perdues par les grèves ou lock-outs fut très faible. Dans les conventions collectives, les avan­tages furent donnés aux salariés par un règlement plus strict des procédures de li­cenciement et des augmentations de salaires. La semaine de quarante heures devint la règle, ainsi que les cinq semaines de congé payé, et d’importantes négociations étaient en cours pour alléger encore les conditions de travail.
Le point noir demeurait le chômage qui s’étendait à un million de personnes au milieu des années soixante-dix et qui n’excluait pas la présence en RFA de quatre millions de travailleurs immigrés. Mais le consensus social n’en fut pas altéré et, sauf par quelques éléments de la jeunesse, l’économie sociale de marché ne fut pas remise en cause. Mais, si la social-démocratie demeurait le parti des salariés et des syndiqués, elle s’ouvrit considérablement aux classes moyennes — enseignants, fonctionnaires, travailleurs sociaux —, dont la formation intellectuelle était sou­ vent supérieure à celle de la base traditionnelle. Cette évolution pouvait laisser en­ tendre que le mouvement ouvrier ne serait plus à l’avenir pour lui le seul facteur dé­ terminant. Du moins facilita-t-elle cette de politique de compromis, devenue une règle pour le parti social-démocrate.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229420, notice Le mouvement ouvrier en RFA par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 23 juin 2020.

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