Le mouvement ouvrier en RDA

Par Jacques Droz

Peut-on parler d’un mouvement ouvrier en RDA ? Certes, le régime qui se pla­çait sous le signe de la dictature du prolétariat et la classe ouvrière était censé jouer le rôle d’avant-garde, tant dans le développement des institutions que dans la direc­tion de la vie politique. Que la classe ouvrière ait tiré profit de la création même de la République démocratique, cela est certain ; les criminels de guerre furent as­treints aux travaux les plus pénibles, alors que de nombreux ouvriers, appelés à de rapides promotions, peuplèrent les cadres de l’État, de l’économie et du SED. Mais cela ne signifie pas que la classe ouvrière ait été appelée à prendre en mains ses des­tinées. Les comités d’entreprise furent rapidement étouffés et l’organisation syndi­cale (FDGB), reconstituée en 1946, apparut dès 1948 comme une courroie de trans­mission, un relais du SED entre le pouvoir et les ouvriers. Les conseillers d’entre­ prise (Betriebsräte) furent remplacés par une Direction syndicale d’entreprise (Betriebsgewerkschaftsleitung, BGL) purement étatique. Les nouveaux statuts syndicaux de 1950 stipulaient expressément : « Le SED est l’avant-garde de la classe ouvrière. [...]Organisation de masse de la classe ouvrière, les syndicats ont le devoir de collaborer étroitement avec les organes du SEO. » Il s’agissait moins pour le FDGB, bien que ses domaines d’intervention fussent théoriquement consi­dérables, de promouvoir le pouvoir d’achat de la classe ouvrière et d’améliorer son sort matériel, que de provoquer l’émulation et de lui faire comprendre que l’intérêt des travailleurs résidait dans l’augmentation de leur rendement. Aussi les syndicats avaient-ils rapidement mis en place des « brigades de qualité » qui avaient comme rôle de transporter en Allemagne les principes du stakhanovisme soviétique. Cette politique ne put que provoquer des résistances : les manifestations du 16 et 17 juin 1953 qui furent conduites par les travailleurs sur la Stalinallee à Berlin, qui eurent un écho dans toute la RDA et qui furent réprimées par les blindés soviétiques, doi­vent être interprétées, sinon comme une révolte contre le système en général, du moins contre les « normes » insupportables imposées par le FDGB, qui se vit coupé de sa base. C’est un fait que la première génération ouvrière, entre 1945 et 1963, était une génération sacrifiée, accomplissant le travail qui lui fut imposé dans l s conditions les plus difficiles, sans bénéficier des résultats de son effort, soutenue, il est vrai, par la croyance illusoire que l’État socialiste, pour lequel elle œuvrait, dé­passerait l’État capitaliste. Si le « nouveau système économique » mis en place en 1963 pouvait créer des conditions de vie plus satisfaisantes pour un certain nombre d’ouvriers dans les industries de pointe, la mobilisation générale sur le front de la production, l’appel à dépasser les normes convenues, l’« ivresse techniciste » qui caractérisait la fin du règne d’Ulbricht, créèrent au terme des années soixante un di­vorce entre le SED et la classe ouvrière qui laissait craindre une crise sociale. D’où les mesures prises dans les premières des années soixante-dix par le gouvernement Honecker, portant sur le relèvement des retraites et des allocations familiales, l’ac­célération de la construction des logements et l’allongement des congés de mater­nité. Un principe nouveau avait été admis, à savoir que toute amélioration écono­mique devait s’accompagner d’un relèvement du niveau de vie.
Le caractère dictatorial des mesures frappant la classe ouvrière interdisait de sa part toute tentative de résistance. Les grèves restèrent sporadiques (grève des dockers à Rostock en 1979) et d’ailleurs la Constitution de 1968 en interdisait l’u­sage. L’opposition était le fait de militants isolés dont la carrière syndicale ou po­litique avait été irréprochable, voire brillante et qui furent aidés par certains milieux intellectuels. A l’époque de la mort de Staline et Rudolf Herrnstadt, lors du congrès du PCUS annonçant la déstalinisation, Karl Schirdewan, Fred Œlssner, Ernst Woll­weber et Gerhart Ziller, au moment du « printemps de Prague », Robert Havemann et Wolf Biermann, plus récemment encore Rudolf Bahro, furent victimes de la ré­pression policière qui se traduisit pour beaucoup par le plus sombre désespoir, par l’obligation, volontaire ou forcée, de s’exiler en RFA.
Qu’une large abstention de la vie publique, qui touchait fortement la classe ou­vrière, ait été la conséquence d’un régime policier insupportable, c’est ce qu’a mon­tré, mais plus de dix ans plus tard, l’unanime volonté du peuple de la RDA de recou­vrer la liberté.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article229421, notice Le mouvement ouvrier en RDA par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 23 juin 2020.

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