MUHEK Andrija

Par Hervé Lemesle

Né le 14 octobre 1917 à Marija Bistrica (Zagorje croate, Autriche-Hongrie, aujourd’hui Croatie), mort le 31 juillet 1979 à Zagreb (Yougoslavie) ; étudiant en agronomie ; volontaire en Espagne républicaine, militant du Parti communiste ; interné en France ; résistant en Yougoslavie ; officier de l’Armée yougoslave après 1945.

Andrija Muhek commissaire politique du détachement de Kalnik en 1943

Andrija Muhek naquit dans un village situé au nord de Zagreb, dans une famille paysanne assez aisée, dont le père Stjepan fut membre du Parti paysan croate (HSS) jusqu’à l’interdiction de ce parti nationaliste décrété par le roi Alexandre Ier Karađorđević (1888-1934) en 1929, lors de l’établissement de la dictature. Stjepan Muhek soutint le nouveau régime centralisateur, et fut de ce fait nommé sénateur. Andrija Muhek fréquenta l’école élémentaire de son village puis le lycée à Zagreb où, après le baccalauréat, il s’inscrivit en 1937 à la faculté d’agronomie. S’étant rapproché du mouvement ouvrier dès le lycée par ses lectures et l’observation des conditions de vie difficiles des classes défavorisées, il adhéra en 1936 au Secours rouge, puis à l’association antifasciste de l’Université de Zagreb. Bien que simple sympathisant du Parti communiste de Croatie (KPH), il fut arrêté en juin 1937 pour propagande communiste avec un autre étudiant futur volontaire en Espagne, Josip Husinec (1915-1980).

Arrivé en Espagne le 8 janvier 1938, Andrija Muhek fut affecté comme soldat dans le service de santé du bataillon « Đaković » de la 129e brigade internationale (BI). Il prit part aux durs combats lors de la retraite d’Aragon en avril 1938, puis au Levant jusqu’à la démobilisation des BI en octobre. Apprécié pour sa bonne conduite et son implication dans les activités culturelles, il fut admis dans le Parti communiste d’Espagne (PCE), bien qu’il eût émis des critiques vis-à-vis des BI et du Parti après la démobilisation. L’indulgence des cadres communistes était liée au fait que son profil correspondait parfaitement à la ligne du Front populaire, visant à rallier des jeunes sympathisants issus d’autres familles politiques dans la lutte contre le fascisme. Remobilisé en janvier 1939, il prit part aux combats en Catalogne pendant la Retirada et fut interné à Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales).

Andrija Muhek continua néanmoins à contester la ligne du parti. Selon la caractéristique rédigée à Moscou en mai 1941, il aurait déclaré en juin 1939 à Gurs (Basses-Pyrénées), lors d’une discussion dans le cadre d’un cours sur l’Histoire du PCUS, sur la défense de la Yougoslavie face aux menaces de l’Axe, que le pays devrait s’allier à l’Allemagne nazie. Cette accusation, basée sur un rapport adressé à l’Internationale communiste (IC) par le comité clandestin du camp, est tellement énorme qu’elle semble douteuse, car par la suite Andrija Muhek démontra amplement la fermeté de son engagement antinazi. Il est plus vraisemblable qu’il s’était rapproché des vétérans hostiles à la discipline de fer imposée par les staliniens. Il fut quoiqu’il en soit immédiatement exclu du Parti et du collectif, et, quand les autorités françaises ordonnèrent en mars 1940 aux internés de rallier les Compagnies de travailleurs étrangers (CTE), il accepta, en dépit des consignes du Parti. Il profita ainsi de la débâcle de l’armée française en mai-juin 1940 pour s’évader et rentrer au pays. De retour à Zagreb en août 1940, il reprit ses études d’agronomie, mais fut incarcéré en novembre pendant un mois, sans doute à cause de son passé espagnol. Il passa dans la clandestinité en avril 1941, suite à l’occupation allemande et à la création de l’État indépendant de Croatie (NDH) par les collaborationnistes ustaši dirigés par Ante Pavelić (1889-1959).

Andrija Muhek s’impliqua dans les groupes de saboteurs mis sur pied fin juin-début juillet 1941 à Zagreb par le KPH pour commencer la lutte contre l’occupant. Il fut alors impliqué dans la tentative de libération d’une centaine de militants communistes et antifascistes internés dans le camp de Kerestinec à 25 km à l’ouest de la capitale croate. Suite à l’exécution le 9 juillet de 9 internés, dont le vétéran d’Espagne Alfred Bergman (1901-1941), l’époux de la volontaire lettone Braina Rudina (1902-1973), le KPH décida d’agir pour éviter que les autres détenus ne subissent le même sort. L’opération tourna au fiasco, du fait d’une organisation précipitée et des tensions à l’intérieur même de la direction du Parti. En effet, le représentant de l’IC à Zagreb, le Slovène Josip Kopinič (1911-1997), lui aussi passé par l’Espagne, reprochait au secrétaire du KPH Rade Končar (1911-1941) son attentisme et court-circuita les préparatifs. C’est pourquoi, dans la nuit du 13 au 14 juillet 1941, les internés qui avaient désarmé les gardes du camp ne trouvèrent pas les deux groupes chargés de les accueillir après leur évasion. Andrija Muhek se trouvait dans un de ces groupes, composé de 11 hommes armés de 6 à 7 revolvers et de 2 à 3 grenades, qui attendirent en vain l’arrivée du second groupe mieux armé. Les ustaši tuèrent ou capturèrent les évadés et leurs complices. Deux Španci [vétérans d’Espagne], Divko Budak (1897-1941) et August Cesarec (1893-1941) furent ainsi fusillés près de Zagreb, et Andrija Muhek fut arrêté le 15 juillet. Condamné à 7 puis 20 ans de détention, il fut interné au nord de son village natal à Lepoglava, sinistre geôle utilisée dès le règne d’Alexandre Ier pour châtier les militants communistes, dont Tito de 1928 à 1931.

Andrija Muhek fit partie de la centaine de prisonniers politiques de Lepoglava libérés le 13 juillet 1943 par les partisans de la 12e division de Slavonie avec le soutien du détachement local de Kalnik commandé par un autre ancien d’Espagne, Izidor Štrok (1911-1984). Fort de son passé prestigieux de Španac, Andrija Muhek fut réintégré dans le KPH et promu le 4 septembre commissaire politique de ce détachement comptant plus de 300 combattants. Il fut envoyé dès le 13 septembre au siège du Comité central du KPH alors situé à Otočac en Lika, un des anciens confins militaires austro-hongrois peuplé de Serbes, qui s’étaient massivement engagés dans la Résistance dès l’été 1941. Il était prévu qu’il retourna ensuite dans sa région natale, mais il resta en Lika et intégra la section d’agit-prop de la 6e division. Cette unité passa en novembre 1943 en Bosnie et fut rattachée au 1er corps prolétarien, commandé par le Španac serbe Koča Popović (1908-1992). Elle prit dès lors part à la protection de l’état-major suprême des partisans (VŠ) d’abord dans le secteur de Jajce (Bosnie centrale) puis dans celui de Drvar (Bosnie occidentale) jusqu’en juin 1944. Renommée en mars 1944 6e division prolétarienne « Nikola Tesla » (du nom du grand inventeur serbe qui avait émigré aux États-Unis, où il était mort en janvier 1943) en reconnaissance de ses actions, elle fit ensuite mouvement vers la Serbie en passant par la Bosnie orientale, le Monténégro puis le Sandžak. Passée sous le commandement du Španac monténégrin Peko Dapčević (1913-1999), elle participa à la libération de Belgrade en octobre 1944, puis combattit sur le front de Syrmie jusqu’en avril 1945, et participa finalement à la libération de Zagreb le 9 mai.

Andrija Muhek resta dans l’Armée des peuples de Yougoslavie (JNA) après la guerre. Il suivit les cours d’officier de l’Académie militaire supérieure (VVA) de Belgrade, où il vivait avec sa femme et sa fille, et une formation en France. Promu lieutenant-colonel, il enseigna à la VVA. Réintégré officiellement dans le KPJ en novembre 1944, il adhéra également au Front des peuples (NF), la formation politique de masse créée par Tito pour rallier les sympathisants du régime. Il exerça des responsabilités dans des institutions scientifiques liées au nucléaire. Il dirigeait en 1960 le département de protection contre les radiations au sein de la Commission fédérale yougoslave de l’énergie nucléaire, présidée alors par le n°2 du régime titiste Aleksandar Ranković (1909-1983). Il devint trois ans plus tard le vice-président de l’Association yougoslave pour la protection contre les radiations (JDZZ), dont la réunion fondatrice regroupa 300 participants. Parti à la retraite avec le grade de colonel, il finit sa vie à Zagreb, où sa tombe est marquée d’une croix catholique. Il resta pourtant fidèle à Tito jusqu’à sa mort, contribuant à un recueil en son hommage pour son 85e anniversaire en 1978. Bien qu’Andrija Muhek soit tombé dans l’oubli, une école de son village natal porte toujours son nom aujourd’hui.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article230199, notice MUHEK Andrija par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 15 juillet 2020, dernière modification le 15 juillet 2020.

Par Hervé Lemesle

Andrija Muhek commissaire politique du détachement de Kalnik en 1943
Tombe d’Andrija Muhek au cimentière de Mirogoj à Zagreb.
Andrija Muhek en uniforme de colonel après la guerre (photo sur sa tombe).

ŒUVRE : Contribution à Čovek, i druga, i vodač : pesni i prozni odlomki za Tito [L’homme, le camarade, le guide : poèmes et passages en prose sur Tito], Belgrade, Rad, 1978.

SOURCES : RGASPI (Moscou), 495.277, dossier personnel, biographie de militant du 30 novembre 1938 ; 545.6.1530, caractéristique du 10 mai 1941. — Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724-VIII, dossier personnel, questionnaire de l’Association des vétérans d’Espagne sans date. — Robert M. McKinney, « Report to the Joint Committee on Atomic Energy Congress of the United States », Review of the International Atomic Policies and Programs of the United States, Washington, 1960, p.637. — Ljubo Grubor (éd.), Šesta proleterska divizija [La 6e division prolétarienne], Zagreb, Epoha, 1964. — Ivan Jelić, Tragedija u Kerestincu. Zagrebačko ljeto 1941. [La tragédie à Kerestinec. L’été de Zagreb en 1941], Zagreb, Globus, 1986. — Građa za povijest NOB : socijalističke revolucije u svjevernozapadnoj Hrvatskoj 1941-1945 [Matériel pour l’histoire de la guerre de libération des peuples : la révolution socialiste dans la Croatie du Nord-Ouest], livres V et VI (juin-octobre 1943), Zagreb, 1986-1987. — Ranko Kljajić, Radosav Mitrović et Branislav Petrović, 30 godina JDZZ. Bibliografija Jugoslovenskog društva za zatištu od zračenja 1963-1993 [Les 30 ans de la JDZZ. Bibliographie de l’Association yougoslave de protection contre les radiations], Belgrade, Institut za nuklearne nauke „Vinča“, 1995. — Nikola Vukobratović, Kalnički partizanski odred [Le détachement de partisans de Kalnik], Zagreb-Kalnik, Savez antifašističih boraca i antifašista Republika Hrvatske, 2012, PDF en ligne. — Kalnički partizanski odred, catalogue de l’exposition pour le 70e anniversaire de l’unité, mis en ligne le 9 novembre 2013.

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