RAVTER (RAUTER) Dušan

Par Hervé Lemesle

Né le 15 avril 1917 à Kandija (Novo Mesto, Autriche-Hongrie, aujourd’hui Slovénie) ; lycéen, proche des Jeunesses communistes ; volontaire en Espagne républicaine, interné en Espagne franquiste ; résistant en Yougoslavie, interné en Italie fasciste ; comptable après 1945.

Dušan Ravter après 1945 (source : AJ, dossier personnel).

L’expérience espagnole malheureuse du jeune Slovène Dušan Ravter lui a permis d’ouvrir très vite les yeux sur les réalités de l’URSS, à la différence de nombreux autres volontaires qui, internés en France après la guerre d’Espagne, mirent dans l’ensemble plus de temps à prendre du recul par rapport à la matrice stalinienne.

Né en Basse-Carniole d’un père vétérinaire, Dušan Ravter fréquenta l’école élémentaire de Kamnik en Haute-Carniole où exerçait alors son père, puis le lycée de Ljubljana pendant cinq ans. Passé en suite au lycée de Kočevje dans sa région natale, il fut profondément impressionné par une grève des ouvriers du textile et rencontra le dirigeant des communistes locaux, le professeur Jože Šeško (1908-1942). Ce dernier, secrétaire du comité de district du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ) depuis 1933, lui inculqua une nouvelle vision de la société et de la vie en lui communiquant de la littérature militante clandestine. Dušan Ravter s’impliqua dès lors dans la création de la première organisation locale de la Ligue de la jeunesse communiste de Yougoslavie (SKOJ) et de la revue Mlada pota [La jeune sueur]. Son professeur de mathématiques ironisait sur sa méconnaissance de cette discipline, alors qu’il lisait toute la littérature communiste. Dušan Ravter quitta ensuite le lycée de Kočevje pour ceux de Ptuj près de Maribor en Styrie puis de Ljubljana. Selon son autobiographie rédigée en 1953, il n’adhéra pas officiellement à la SKOJ pour ne pas être renvoyé de ces établissements, et se contenta à cette période de lectures légales, en particulier les œuvres du grand écrivain slovène Ivan Cankar (1876-1918). Cependant, dans la caractéristique écrite en 1941 à Moscou par un vétéran de la guerre d’Espagne Veljko Vlahović (1914-1975) et basée sur la documentation des Brigades internationales (BI), il était considéré comme un membre de la SKOJ. Quoiqu’il en soit, Dušan Ravter aspirait à une vie plus libre, d’où son idée de partir à l’étranger. Disposant d’un passeport légal avec un visa pour l’Autriche, car il y avait déjà séjourné dans sa famille résidant en Carinthie, il partit en ajoutant sur le visa « valable pour la Suisse et la France ».

Arrivé en janvier 1937 dans l’Hexagone, il avait l’intention de rendre visite à sa tante qui vivait à Paris, mais il rencontra un groupe de volontaires pour l’Espagne, qui lui conseillèrent de prendre contact avec le Secours rouge à Marseille, ce qu’il fit. Il dut attendre deux semaines l’autorisation d’embarquer pour Barcelone, les responsables du recrutement tentant de le dissuader de partir car il était encore mineur. A bord, il fit la connaissance d’un autre Slovène encore plus jeune que lui, Stanislav Salomon (1920-1998). Arrivés dans la capitale catalane en avril, ils passèrent trois jours dans la caserne Karl Marx puis furent transférés à Albacete, où ils rencontrèrent le vétéran du mouvement ouvrier slovène venu de Moscou, Dragutin Gustinčič (1882-1974), qui tenta également de les dissuader de partir au front, mais ils s’enfuirent avec un groupe de compatriotes plus âgés. Après une courte période d’instruction à Madrigueras, Dušan Ravter fut affecté dans la 1e compagnie « Matija Gubec » (du nom du dirigeant du soulèvement des paysans croates de 1573) du bataillon « Dimitrov », dans la 15e BI commandée par un autre cadre communiste passé par l’URSS, le Croate Vladimir Ćopić (1891-1939). Les responsables de l’unité lui proposèrent d’être secrétaire administratif pour lui éviter la première ligne, mais Dušan Ravter voulait combattre. En réalité, le front du Jarama était devenu plus calme après les terribles affrontements en février à l’est de Madrid, et la tâche du bataillon « Dimitrov » se limitait depuis à des missions de reconnaissance et de maintien des positions.

Dušan Ravter connut son véritable baptême du feu à partir du 6 juillet 1937, au début de la grande offensive républicaine sur Brunete à l’ouest de la capitale espagnole. La 15e BI avait comme premier objectif de prendre le village de Villanueva de la Cañada. L’attaque avorta le premier jour, mais la compagnie Gubec avança ensuite, en perdant toutefois contact avec les autres unités. Le Hongrois de Vojvodine Kosta Nađ (1911-1986), qui avait remplacé à la tête de la compagnie le Croate de Slavonie Matija Vidaković (1907-1942), blessé dès le premier jour de l’offensive, ordonna alors à trois de ses hommes de partir en reconnaissance : Dušan Ravter et deux Croates, Ivan Birčić (1909-1944) venu de Belgique et Anton Mangotić (1914- ?) venu du Canada. Tous les trois furent capturés par des Marocains combattant pour Franco. Fouetté par un sous-officier, Dušan Ravter fut ensuite interrogé par le commandant de l’unité ennemie, un Italien originaire de Trieste parlant un peu le slovène. Cet officier, sans doute sensible à son jeune âge, écrivit sur la feuille de route qu’ils avaient déserté le camp républicain, pour leur épargner un destin tragique. Ils furent ensuite internés à Talavera de la Reina à 120 km au sud-ouest de Madrid, où arriva quelques semaines plus tard un ambulancier polonais du bataillon « Dimitrov », lui aussi prisonnier. Ce brigadiste leur expliqua que la compagnie « Gubec » avait pu finalement s’en sortir sans autre perte, en prenant un autre chemin que celui emprunté par Birčić, Mangotić et Ravter. Après neuf mois de détention, ce dernier fut transféré à Salamanque, puis à Irun. Il fit la connaissance de trois pilotes russes également détenus, qui lui parlèrent ouvertement de la terreur sévissant alors en URSS. Dušan Ravter considéra leurs déclarations avec prudence car ils avaient rompu leur serment en restant en vie après leur capture et ils avaient donc peur de rentrer au pays, mais il ne put se débarrasser de l’idée qu’ils disaient la vérité.

Dušan Ravter fut libéré début 1939 grâce à l’intervention de l’avocat Zdravko Vigele, alors fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères yougoslave à Belgrade. A Hendaye (Basses-Pyrénées), il s’adressa au consulat de la République espagnole et demanda à l’employé qui le reçut s’il pouvait contacter son unité. Le républicain lui donna de l’argent pour loger à l’hôtel et se nourrir en attendant la réponse, puis quelques jours après lui conseilla de rentrer au pays et de terminer ses études pour être plus utile à la cause. Il déplora aussi l’insuffisance de l’aide soviétique malgré les fonds versés par le gouvernement républicain depuis 1936, ce qui renforça la défiance de Dušan Ravter envers l’URSS stalinienne. Arrivé à Paris, il s’adressa à l’ambassade yougoslave, où on lui présenta une liste de volontaires en lui demandant qui était vivant ou mort. On lui délivra ensuite un passeport temporaire, avec la promesse qu’il ne serait pas puni. Il fut cependant arrêté dès son passage de la frontière italo-yougoslave à Radek, et interrogé pendant deux jours à Ljubljana. Le chef de la police l’interrogea sur les raisons et l’organisation de son départ en Espagne ; il répondit qu’il était parti de sa propre initiative et par ses propres moyens, ce qui était vrai. Par contre, sur la question de son identité politique, il éluda son engagement passé avec la SKOJ. Le commissaire le libéra ensuite en le mettant en garde contre toute activité politique.

Rentré à Novo Mesto, Dušan Ravter prépara à domicile les examens des 7e et 8e classes de lycée, puis fit en 1940 une école de pilote de l’armée de l’Air yougoslave à Jagodina près de Kragujevac en Serbie. Il passa l’examen de pilote au bout de trois mois puis obtint un sursis pour passer son baccalauréat. Il ne s’impliqua pas politiquement à l’époque, n’en ayant ni le temps ni l’envie ; il participa toutefois à une collecte pour ses anciens camarades internés au camp de Gurs (Basses-Pyrénées) et défendit la lutte des républicains espagnols contre le fascisme. Devenu anti-stalinien mais resté un antifasciste convaincu, il voulut s’engager lorsque les forces de l’Axe envahirent la Yougoslavie le 6 avril 1941 ; la capitulation rapide de l’Armée royale yougoslave l’en empêcha. Il participa dès lors activement à l’organisation de la résistance contre l’occupant, créant sans succès un comité du Front de libération (OF) à Gaberje dans le Prekmurje, région située au nord-est de la Slovénie et annexée par les Hongrois. Il collecta ensuite des munitions et des armes dans le secteur de Novo Mesto occupé par les Italiens. Les premiers sabotages échouèrent en juin 1941, et il reçut l’ordre de reprendre le travail de propagande. Il fut arrêté en septembre à Novo Mesto ; transféré à Ljubljana, il fut condamné à cinq ans d’internement et déporté sur les îles de Tremiti en Italie, au large de Foggia dans les Pouilles, où des prisonniers politiques et des juifs remplaçaient les homosexuels internés par Mussolini de 1938 à 1940. Les conditions de vies dans ce camp de concentration étaient très éprouvantes : ni eau courante ni électricité, rations alimentaires insuffisantes. Dušan Ravter entra en conflit avec les détenus communistes slovènes et italiens restés fidèles à Staline : il condamnait l’attitude soviétique en Espagne, le Pacte germano-soviétique et les consignes de l’Internationale communiste à la SFIC en 1940. Il s’opposa également à la campagne pour augmenter les contributions au Secours rouge car l’argent recueilli ne suffisait pas à obtenir une meilleure alimentation de tous les internés, dont il fallait selon lui préserver l’intégrité physique pour la lutte à venir.

Libéré en septembre 1943 suite à la capitulation italienne, la méfiance de Dušan Ravter envers l’URSS fut renforcée par la rencontre de soldats russes ne voulant pas rentrer dans la « patrie du socialisme ». Désireux quant à lui de retourner en Yougoslavie avec la brigade des partisans d’outre-mer alors en formation dans un camp à Monopoli près de Bari, il différa son départ car il ne se sentait pas en sécurité. Il s’enrôla pour cette raison dans la marine royale yougoslave, alors sous l’autorité du gouvernement en exil à Londres et intégrée à la flotte alliée en Méditerranée. Il suivit pendant trois mois un cours de lieutenant de corvette à Malte, puis embarqua comme cadet sur un torpilleur. Il débarqua néanmoins à la première escale et rejoignit les partisans à Monopoli, tout en espérant ne pas rester longtemps dans la marine. Il demanda en vain à être envoyé en Carinthie, où il avait de la famille. Il servit donc comme signaleur d’artillerie et navigateur sur un navire marchand jusqu’en avril 1944, puis comme signaleur à la station de Rogoznica, petit port de Dalmatie centrale entre Šibenik et Split, et enfin comme administrateur du comité de Šibenik jusqu’à sa démobilisation le 25 décembre 1945. Son ancien mentor Jože Sesko et son camarade Ivan Birčić ne survécurent pas à la guerre : le premier fut arrêté sur dénonciation en avril 1942, torturé puis fusillé ; le second resta dans les geôles de Franco jusqu’en juin 1943, rallia les partisans en Algérie, passa par Monopoli et trouva la mort près de Knin (Dalmatie) fin 1944. Anton Mangotić fut libéré en avril 1939 et rentra au Canada, où il obtint la nationalité canadienne.

De retour en Slovénie, Dušan Ravter s’inscrivit comme auditeur extraordinaire à la faculté de sciences économiques de Ljubljana, tout en travaillant dans la commission de planification à Kamnik. Il ne s’impliqua pas politiquement jusqu’à la rupture avec le Kominform en juin 1948. Il adhéra alors à l’Association des anciens combattants de Yougoslavie (SUBNOR), au syndicat et au Front des peuples de Yougoslavie (NF), organisation de masse titiste cherchant à mobiliser et contrôler les sympathisants du régime. Il justifiait en 1953 son activité politique limitée par la surcharge de travail en tant que comptable dans une entreprise de céramique à Kamnik, où il vivait avec son épouse Milena née en 1923 et ses deux enfants. En réalité, il restait critique à l’égard du passé et des pratiques staliniennes du KPJ, et distant vis-à-vis de ses anciens camarades des BI devenus des cadres du régime. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de sources sur son devenir après 1953 dans les archives de l’Association des anciens d’Espagne à Belgrade.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article230202, notice RAVTER (RAUTER) Dušan par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 15 juillet 2020, dernière modification le 17 juillet 2020.

Par Hervé Lemesle

Dušan Ravter après 1945 (source : AJ, dossier personnel).

SOURCES : RGASPI (Moscou), 545.6.1530, caractéristique n°923 du 27 mai 1941. — Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724-VIII, dossier personnel, questionnaire de l’Association des anciens d’Espagne, autobiographie du 5 septembre 1953 ; 724-X2/192, autobiographie sans date. — Stanislav Salomon, « Teškoće zbog mladosti » [Difficultés à cause de ma jeunesse], in Čedo Kapor, Španija 1936-1939 [L’Espagne], Belgrade, Vojno-izdavačko zavoda, 1971, vol.1, pp.429-431. — Spisak španskih boraca [Liste des combattants espagnols], Belgrade, Udruženje Španskih borci 1936-1939, septembre 2011, en ligne.

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