SIMIČIĆ (ŠIMIČIĆ) Pero

Par Hervé Lemesle

Né le 26 juin 1921 à Rijeka (Etat libre de Fiume, aujourd’hui Croatie), mort le 18 avril 2014 à Trogir (Croatie) ; apprenti boulanger puis marin ; volontaire en Espagne républicaine ; émigré aux États-Unis, militant du Parti communiste ; résistant en Yougoslavie ; officier de l’Armée yougoslave après 1945.

Pero Simičić en uniforme de lieutenant de l’Armée de l’air après 1945 (Source : AJ, dossier personnel).

La jeunesse de Pero Simičić, le benjamin du contingent yougoslave en Espagne républicaine, fut des plus mouvementées. Il naquit dans une famille croate pauvre, son père Krsto étant balayeur et sa mère travaillant dans le conditionnement du tabac. La situation familiale était rendue plus difficile par le devenir géopolitique trouble de sa ville natale, occupée en 1919 par les "légionnaires" guidés par Gabriele D’Annunzio (1863-1938) et finalement annexée en 1924 par l’Italie. C’est la raison pour laquelle ses parents décidèrent dès 1922 de le placer chez un oncle sur l’île de Lošinj, située au large de Rijeka dans la baie de Kvarner (Carnero en italien) et également annexée par Rome. Il commença donc à fréquenter en 1927 l’école élémentaire italienne, puis l’année suivante l’école croate de Sušak, une commune jouxtant Fiume-Rijeka cédée au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes par le traité de Rome. Il entama en 1932 une formation commerciale à Rijeka, d’où sa famille fut expulsée en 1934 par les fascistes. Il débuta alors un apprentissage de boulanger à Sušak mais l’interrompit au bout d’un an faute d’une constitution physique adaptée à la rudesse de ce métier. Il embarqua finalement comme mousse sur un bateau de commerce naviguant vers l’Afrique du Nord et la mer du Nord. Lors d’une escale aux Pays-Bas à l’automne 1936, il rencontra des militants qui le convainquirent de passer sur un navire britannique partant pour les États-Unis, afin de servir la République espagnole.

Quittant l’Amérique en décembre 1936, Pero Simičić arriva le mois suivant à Barcelone. Il intégra alors l’équipage d’un navire de commerce espagnol, qui faisait la liaison entre les ports soviétiques de la mer Noire (Odessa, Novorossiysk) et ibériques de la Méditerranée restés sous contrôle républicain (Barcelone, Valence, Alicante et Carthagène). Les traversées, avec des cargaisons de matériel militaire et humanitaire, étaient périlleuses, car les navires républicains étaient surveillés par la flotte britannique garante de la non-intervention dans le conflit espagnol, chassés par les sous-marins italiens et attaqués par les avions allemands et italiens opérant en Espagne. Pero Simičić fut ainsi légèrement blessé en octobre 1938 lors d’un raid aérien sur Carthagène. Il maintenait depuis janvier 1937 des contacts réguliers avec les cadres communistes venus d’Amérique en Espagne du Nord, comme le Croate Tomo Babin (1901-1956), le new-yorkais Milton Wolff (1915-2008) et le Serbe Jovan Đajić (1905-1974) de Toronto. Après la démobilisation des volontaires étrangers à l’automne 1938, ils lui ordonnèrent de retourner aux États-Unis.

Pero Simičić quitta donc Barcelone en janvier 1939 sur un bateau vers l’Angleterre, afin d’en ramener du charbon en Espagne. Mais la Catalogne étant conquise par les franquistes en février, les dockers de Newcastle refusèrent de charger le navire, et la police britannique plaça Pero Simičić sous surveillance. Expulsé vers la Yougoslavie en mai, il s’échappa lors d’une escale à Rotterdam mais fut repris et embarqué sur un bateau yougoslave à destination de Split. Arrêté à son arrivée, il fut assigné à résidence chez ses parents à Sušak, mais parvint à rembarquer ensuite à Dubrovnik pour l’Afrique du Nord. Une nouvelle fois capturé en juillet à Sfax (Tunisie), il put gagner Marseille en novembre et New York le mois suivant. Il y retrouva Tomo Babin, travailla dans le port avec de jeunes ouvriers d’origine croate, se syndiqua à la Fédération américaine du travail (AFL), intégra la cellule du Parti communiste des États-Unis (CPUSA) et s’impliqua dans les activités de l’Association des vétérans d’Espagne (VALB). Par l’intermédiaire de Tomo Babin et de Milton Wolff, il fut recruté fin 1941 par les services secrets britanniques (SOE) et états-uniens (OSS) pour effectuer des missions auprès de la Résistance en Yougoslavie. Le groupe composé de quatre anciens d’Espagne — le Serbe Đorđe Delić dit George Diklić (1898-1946), les Croates Frane Kuštera (1906-1947), Blaž Šabić (1913-1988) et Pero Simičić — et de cinq autres yougoslaves, d’abord entraîné près de Washington, arriva à Liverpool seulement en juillet 1942, les autorités états-uniennes, moins pragmatiques que les britanniques, ayant longtemps rechigné à laisser partir des militants communistes. Ils furent étroitement surveillés à leur arrivée en Angleterre, mais parvinrent à entrer en contact avec les vétérans d’Espagne britanniques et avec le Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB). Cela leur permit de dénoncer dans la brochure Truth about Yugoslavia les résistants monarchistes serbes, les četnici de Draža Mihailović (1893-1946), dont certains collaboraient ouvertement avec l’occupant en Yougoslavie. Près de Londres, ils reçurent pendant trois mois une formation d’opérateur-radio, de manipulation des explosifs et de parachutisme. Refusant de rejoindre les četnici, ils furent transférés en décembre 1942 au Caire, où ils poursuivirent leur propagande antimonarchiste, ce qui valut à Blaž Šabić d’être déporté en Ouganda jusqu’en août 1944.

Un autre groupe rejoignit en février 1943 celui de Pero Simičić en Egypte, composé entre autres de trois Španci [anciens d’Espagne yougoslaves], le Croate Petar Erdeljac (1903-1976), les Serbes Lazar Jelić (1901-1981) et Stevan Serdar (1908-1986). Ce groupe venu du Canada, était arrivé directement en Orient, mais s’était d’abord formé au parachutisme en Palestine ; Lazar Jelić s’y blessa grièvement pendant un saut. Tous poursuivirent leur entraînement jusqu’en avril, quand on les transféra à Derna (Libye), d’où partaient les missions vers les Balkans. Les premiers à partir furent parachutés le 21 avril : Stevan Serdar et Đorđe Delić en Bosnie orientale, Petar Erdeljac en Lika, où Pero Simičić arriva un mois plus tard. Ces missions contribuèrent à accélérer le processus de révision de la stratégie britannique en Yougoslavie : Winston Churchill étant de plus en plus convaincu de la plus grande combattivité des partisans de Tito, décida à partir de septembre d’apporter son aide à la résistance communiste au détriment des četnici, jugés à juste titre plus passifs voire compromis. Pero Simičić servit comme radiotélégraphiste d’abord en Lika à l’état-major de Croatie dirigé par un autre Španac, Ivan Rukavina (1912-1992), puis en Slavonie au sein du 6e corps, et finalement dans l’état-major de la 2e armée des partisans à Zagreb à la Libération.

Pero Simičić resta dans l’Armée des peuples de Yougoslavie après la guerre (JNA), servant comme lieutenant dans la section des liaisons de la direction de l’Armée de l’Air (VVU) à Belgrade, puis à Mostar (Bosnie). Militant du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ) depuis décembre 1944 et du Front des peuples de Yougoslavie (NF), il déclarait en 1950 être encore célibataire. Il se maria ensuite à deux reprises, et eut trois fils et une fille. Il prit sa retraite en Dalmatie, où il fut le dernier Španac à trouver la mort, dans sa 93e année. Pas mentionné dans la liste des 1 664 volontaires yougoslaves publiée en 1971 par l’Association des vétérans yougoslaves, il fut intégré dans celle mise en ligne en 2011 comme combattant des Brigades internationales, alors qu’il n’en fit, au sens strict, jamais partie.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article230272, notice SIMIČIĆ (ŠIMIČIĆ) Pero par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 juillet 2020, dernière modification le 17 juillet 2020.

Par Hervé Lemesle

Pero Simičić en uniforme de lieutenant de l’Armée de l’air après 1945 (Source : AJ, dossier personnel).
Pero Simičić à la fin de sa vie (Source : avis de décès).

SOURCES : Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724-VIII, dossiers personnels, questionnaire de l’Association des anciens d’Espagne et autobiographie de Pero Simičić du 5 janvier 1950 ; questionnaire de Lazar Jelić ; autobiographies de Blaž Šabić sans date et de Petar Erdeljac du 1er décembre 1954. — Spisak španskih boraca [Liste des combattants espagnols], Belgrade, Udruženje Španskih borci 1936-1939, septembre 2011, en ligne. — Avis de décès, avril 2014, en ligne.

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