TOMŠIĆ (TOMIŠIĆ) Ljubomir

Par Hervé Lemesle

Né le 17 septembre 1920 à Sušak (Littoral croate, Royaume des Serbes, Croates et Slovène, aujourd’hui Croatie), mort en avril 1945 en Istrie (Croatie) ; manœuvre et marin ; volontaire en Espagne républicaine, prisonnier des franquistes ; résistant en Yougoslavie.

Ljubomir Tomšić en Espagne (Source : Naši Španjolski, op. cit.).

Les données disponibles sur ce jeune volontaire croate sont très lacunaires, en particulier sur son enfance. Il a longtemps été confondu avec Ivan Tomić (1898-1980), cordonnier de Split (Dalmatie) et militant communiste dès 1919, car ils étaient tous deux soldats dans le bataillon « Đaković » de la 129e brigade internationale (BI), capturés en avril 1938 à Morella (Aragon) et internés dans des camps franquistes jusqu’à l’été 1943. Des sources yougoslaves et espagnoles permettent toutefois de retracer assez précisément son itinéraire.

Ljubomir Tomšić est né dans la commune de Sušak jouxtant la ville de Rijeka, alors occupée par les Italiens depuis 1919. Le traité de Rome signé en 1924 accorda Rijeka (Fiume en italien) au Royaume d’Italie, tandis que Sušak était officiellement intégrée au Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, nom porté par la Yougoslavie jusqu’en 1929. Manœuvre dans le port de sa ville natale, il embarqua début 1937 sur un navire maltais, et de là rejoignit l’Espagne.

Fait prisonnier lors de la débande des BI pendant la grande offensive lancée par Franco en mars 1938 pour couper la Catalogne du reste du territoire contrôlé par les républicains, Ljubomir Tomšić fut interné, comme les quelques 1 000 autres brigadistes subissant le même sort, dans le monastère de San Pedro de Cardeña près de Burgos (Castille-et-León). Les détenus originaires des pays occidentaux (France, Belgique, Royaume-Uni, Scandinavie, États-Unis, Canada, Amérique Latine sauf l’Argentine) bénéficièrent du soutien matériel de leur représentation diplomatique auprès du gouvernement de Franco et furent rapatriés dans les mois qui suivirent la démobilisation des BI en octobre 1938. Un employé de commerce bosniaque devenu légionnaire avant l’Espagne, Sabit Abduzaimović (1916- ?), en profita pour rentrer en France. L’Italo-Slovène de Trieste Bruno Micor (1906- ?) fut livré à l’OVRA en février 1939. Les Serbes Đorđe Delić (1898-1946) et George Severdia (1915- ?), le Croate Anton Mangotić (1914- ?) purent quant à eux regagner en avril 1939 l’Amérique du Nord. Mais les autres volontaires internationaux, ressortissants d’États totalitaires ou autoritaires d’Europe centrale et orientale, dont 16 Yougoslaves qui avaient perdu leur citoyenneté du fait de leur engagement en Espagne, restèrent dans cette sinistre geôle, conformément à un décret du gouvernement de Belgrade de mars 1937. Les conditions de détention étaient très dures : rations alimentaires insuffisantes, manque d’hygiène et de soins, mauvais traitements provoquaient la maladie et la mort de nombreux internés. Le Serbe Petar Tišma (1911-1938) mit de ce fait fin à ses jours en se pendant dans sa cellule. Les 15 autres Yougoslaves formèrent, à l’instar de leurs camarades internés en France à partir de février 1939, une structure collective clandestine pour faire face à la propagande phalangiste quotidienne, s’appuyant notamment sur un bulletin imprimé en serbo-croate à Belgrade colportant un discours anticommuniste, pro-franquiste et pro-nazi. Sous la direction du Serbe de Bosnie d’origine juive Albert Abinun (1913-2003), membre du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ) depuis 1935, ils parvinrent à mettre sur pied en avril 1939 un cours de propagande d’une heure par semaine, auquel Ljubomir Tomšić, pourtant sans parti, participa, comme tous ses compatriotes. Le tribunal spécial de Burgos condamna pratiquement tous les détenus au travail forcé pour activité pendant la « domination rouge ». Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale provoqua une démoralisation des internés ; certains se portèrent volontaires pour aller travailler en Allemagne, quelques ressortissants du Reich furent déportés, mais les Yougoslaves maintinrent leur cohésion.

Ljubomir Tomšić fit partie des 345 ancien brigadistes qui furent transférés en décembre 1939 dans le 27e puis 75e bataillon disciplinaire à Belchite (Aragon). Cette petite ville avait été le théâtre de durs combats début septembre 1937 lors de l’offensive républicaine vers Saragosse ; des Yougoslaves du bataillon « Dimitrov » de la 15e BI s’étaient illustrés dans la conquête de cette localité, en grande partie détruite pendant le conflit. Franco décida de laisser les ruines en l’état comme symbole de la « barbarie des rouges » et de construire une nouvelle ville à côté ; les internés étrangers travaillèrent dans une carrière pour extraire les blocs de calcaires utilisés pour ce projet, et logèrent dans un monastère désaffecté. Le groupe perdit son unité à cause du départ d’internés étrangers libérés et de l’arrivée de réfugiés venus de France, d’Espagnols accusés de marché noir et de vols, de gitans. Plusieurs internés rejetèrent alors les consignes du comité clandestin et tentèrent de s’évader, dont deux Yougoslaves : l’étudiant croate Josip Husinec (1913-1980), membre de la Ligue de la Jeunesse communiste de Yougoslavie (SKOJ) depuis 1936, repris trois jours après en mars 1940 et condamné à quatre ans de prison ; l’étudiant slovène Herbert Fornezi (1916- ?) disparut et l’on entendit plus parler de lui. Les autres Yougoslaves furent maltraités et se portèrent volontaires pour la mobilisation dans leur pays natal ayant rompu l’adhésion au Pacte tripartite le 27 mars 1941, et attaqué pour cette raison par les forces de l’Axe le 6 avril 1941, mais l’ambassade yougoslave de Madrid ne répondit pas à leur demande.

Ljubomir Tomšić et ses compatriotes furent déplacés fin mai 1941 à Palencia entre Burgos et Valladolid (Castille-et-León) avec de nombreux Espagnols pour travailler dans une usine de munition. Les conditions de vie précaires provoquèrent une épidémie de typhus et la mort de 14 internationaux. Tous les Allemands, Autrichiens et Tchèques furent livrés à la Gestapo, et les Italiens à l’OVRA. Les prisonniers de guerre restants furent transférés en décembre 1942 à Miranda de Ebro au nord-est de Burgos, avec les autres étrangers dits « indésirables » : les réfugiés français civils et militaires, des soldats alliés, des prisonniers de guerre en Allemagne évadés. Les anciens brigadistes, dont les 14 Yougoslaves, furent affectés avec les voleurs et les vagabonds dans la 5e compagnie, chargée des tâches les plus pénibles comme le nettoyage des latrines et du camp. Les relations entre les prisonniers yougoslaves se dégradèrent. Si la majorité, y compris Ljubomir Tomšić, apparemment, soutenait le dirigeant du comité Albert Abinun et ses proches, le cordonnier croate Ivan Matejak (1910-1995), militant du KPJ depuis 1935 et l’ouvrier horticole croate Dimitrije Žunković (1904-1997) membre du Parti communiste d’Espagne (PCE) depuis 1937, son autorité fut contestée par Josip Husinec. Ce dernier avait finalement rejoint le collectif à Palencia en octobre 1942, et reprochait à Abinun et Matejak leur manque de soutien pendant sa détention suite à son évasion ratée. Radivoj Nikolić (1914-1983), étudiant serbe militant de la SKOJ depuis 1935, s’était rapproché des anarchistes espagnols, et Abinun, en bon stalinien, l’accusa d’être un « opportuniste » s’étant rallié aux monarchistes serbes et menant une campagne antisémite contre lui. Le comité parvint finalement à entrer en contact avec les représentants des Alliés, dont l’attaché militaire britannique, qui visita le camp toutes les semaines ; mais le chargé d’Affaire yougoslave, Ljubiša Višacki, rechigna à les aider, leur disant un jour « Vous n’êtes pas des Yougoslaves ». Les Španci [vétérans yougoslaves de la guerre d’Espagne] répliquèrent en janvier 1943 en lançant une grève de la faim, qui dura une semaine et débloqua enfin la situation en provoquant l’intervention de la Croix-Rouge.

Les internés les plus âgés et les invalides furent libérés sur le champ, dont deux Serbes, le chauffeur-mécanicien Aleksa Stefanović (1894-1954) et le marin Andrija Milenković, et un Croate déjà évoqué, le cordonnier Ivan Tomić. Suivirent en mai 1943 Dimitrije Žunković et le Hongrois de Vojvodine Imre Šmit, puis en juin Albert Abinun. Les autres, dont Ljubomir Tomšić, furent relâchés en août, mais tous furent retenus à Madrid, car ils se portèrent volontaires pour rallier les partisans de Tito, alors que les Alliés occidentaux et le gouvernement yougoslave en exil à Londres voulaient les intégrer dans l’armée royale yougoslave, dirigée dans le pays par Draža Mihailović (1893-1946). La reconnaissance militaire puis diplomatique de Tito, du fait des rapports favorables aux partisans envoyés par les missions britanniques à Churchill, lors de la Conférence de Téhéran fin décembre 1943, permit en avril 1944 le soutien matériel de l’attaché britannique, puis en juin le départ de 12 des Yougoslaves à Casablanca (Maroc), Radivoj Nikolić restant à Madrid et s’y mariant avec une Espagnole. On perd alors la trace d’un autre jeune vétéran croate, Drago Zlatić (1917- ?), qui avait combattu en 1936 dans une milice anarchiste et adhéré à la Confédération nationale du Travail (CNT) avant d’intégrer le bataillon « Đaković ». Ils furent accueillis dans un camp de l’Administration des Nations unies pour le secours et la reconstruction (UNRRA) et interrogés par le 2e Bureau de l’Armée française, qui tenta de les recruter dans la Légion étrangères. Ils réitérèrent leur volonté de rejoindre les partisans, hormis l’ancien brigadiste autrichien d’origine slovène Josip Kraksner (1912-2002, Josef Kraxner pour les Autrichiens), qui s’engagea dans l’US Army et fut parachuté à la fin de la guerre en Carinthie, région frontalière entre la Slovénie, l’Autriche et l’Italie.

Ce sont finalement 11 anciens prisonniers des geôles franquistes, dont le mécanicien serbe Dragutin Bajčić (1911-1988), qui furent donc transférés fin juillet 1944 à Alger, mais durent attendre trois mois pour intégrer l’Armée de libération des peuples de Yougoslavie (NOVJ). Ils furent affectés fin octobre à Vis, île au large de Split devenu le QG de Tito de juin à septembre, dans la 1e brigade dalmate au sein de la 26e division rattachée au 8e corps puis à la 4e armée, commandée par Petar Drapšin (1914-1945), un autre Španac interné en février 1939 en France et rentré durant l’été 1941 en Yougoslavie. Deux anciens détenus des camps franquistes périrent dans les combats qui permirent la libération de la Dalmatie, du littoral croate, de l’Istrie, puis du littoral slovène jusqu’à Trieste : Ivan Birčić (1909-1944), le mineur croate venu de Belgique et capturé avec un autre jeune volontaire Slovène, Dušan Ravter, en décembre 1944 près de Knin ; et Ljubomir Tomšić, en avril 1945 en Istrie. Les relations entre Albert Abinun et Ivan Matejak d’une part, Josip Husinec et Radivoj Nikolić d’autre part, restèrent tendues jusqu’à la fin de leur vie.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article230274, notice TOMŠIĆ (TOMIŠIĆ) Ljubomir par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 juillet 2020, dernière modification le 30 juillet 2020.

Par Hervé Lemesle

Ljubomir Tomšić en Espagne (Source : Naši Španjolski, op. cit.).

SOURCES : RGASPI (Moscou), 545.6.1534, caractéristique n°1085 du 9 juin 1941, avec des données erronées concernant Ivan Tomić. — Archives générales militaires de Guadalajara (ADMG), DCME, 126/13868, dossier personnel. — Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724.X3a, rapport d’Albert Abinun à Petar Drapšin sur la situation et la conduite des anciens volontaires des brigades internationales et prisonniers de la guerre civile espagnole pendant leur séjour en Espagne jusqu’à leur retour en Yougoslavie libérée, novembre 1944. — Josip Husinec, « Kroz frankove zatvore » [A travers les prisons de Franco], in Čedo Kapor, Španija 1936-1939 [L’Espagne], Belgrade, Vojno-izdavačko zavoda, 1971, vol.4, pp.236-265. — Marino Buducin et Mihael Sobolevski (dir.), Naši Španjolski dobrovoljci [Nos volontaires espagnols], Rijeka, Centar za historiju radničkog pokreta i NOR Istre, Hrvatskog primorja i Gorskog Kotara, 1988, pp.334-336. — Francisco Javier Lopez Jimenez, « Brigadistas en Miranda de Ebro », in Manuel Requena Gallego et Matilde Einoa (coord.), Al lado del gobierno republicano. Los brigadistas de Europe del Este en la guerra civil española, Cuenca, Ediciones de la Universidad de Castilla-La Mancha, 2009, p.57.

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